• ➤ Chantage à la bombe: la peur du nucléaire et le culte de l'arme suprême

       Cet article est la traduction de Blackmailed by the Bomb: Nuclear Anxiety and the Cult of the Superweapon, publié par Paul et Phillip D. Collins sur le site Conspiracy Archive.

       Il y est question - entre autres - du soutien des élites occidentales au réseau de prolifération nucléaire d'A.Q. Khan, de la fiction normative, des liens entre H.G. Wells et la bombe atomique, du rôle de cette dernière dans l'établissement d'un nouvel ordre mondial, et du dominionisme.

    A.Q. Khan

    A.Q. Khan

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       En mai 2009, Seymour Hersh, journaliste américain respecté, a fait une étonnante révélation au cours d'une interview sur Arab TV. D'après Hersh, l'ancien premier ministre du Pakistan Benazir Bhutto a été la victime d'une « équipe de tueurs mise sur pieds par le vice-président américain Dick Cheney ».[1] Cette équipe était « dirigée par le général Stanley McChrystal, récemment nommé au poste de commandant en chef de l’armée américaine en Afghanistan », Cheney se servant de sa position de chef du Joint Special Operation Command [ndt: JSOC, une sous-division du département de la défense américain chargée de coordonner les différentes unités des forces spéciales de l’armée] pour « faire le ménage pour l’Amérique en exterminant ses opposants avec cette unité et la CIA ».[2]

       Hersh a supposé que Bhutto avait été éliminée parce qu’elle avait déclaré qu’elle pensait qu’Oussama Ben Laden avait été assassiné par Omar Saïd Sheikh.[3] Cependant, le meurtre de Bhutto n’aurait-il pas une raison plus profonde? C’est ce qu’ont suggéré les auteurs de cet article au cours d’interviews données à différentes émissions radiophoniques peu après l’assassinat du 27 décembre 2007. À l’époque, de nombreux médias avaient accusé Al Qaïda d’être responsable de ce meurtre. La source principale de ces allégations semble avoir été un « obscur site internet italien » qui prétendait avoir reçu un coup de téléphone de Moustapha Abou Al-Yazid, le chef d’Al Qaïda en Afghanistan.[4]

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    Benazir Bhutto

     

       Al-Yazid aurait déclaré au cours de cet appel: « Nous avons éliminé l’allié le plus précieux des américains, qui avait juré de vaincre les moudjahidines ».[5] Le site internet avait par ailleurs soutenu qu’Ayman al Zawahri, le numéro deux d’Al Qaïda, avait décidé en octobre 2007 qu’il était temps d’en finir avec Bhutto.[6] Bien que tout ceci ressemblait fort à une preuve définitive de la culpabilité d’Al Qaïda, ces revendications étaient pourtant loin d’être convaincantes. D’après Brian Ross d’ABC, des responsables des services secrets américains ont déclaré qu’ils ne pouvaient pas confirmer la revendication de cette attaque.[7]

       Bien qu’il soit possible qu’Al Qaïda ait été impliqué dans cet assassinat, il faut garder à l’esprit qu’Al Qaïda n’est qu’un maillon d’une infrastructure regroupant un grand nombre de conspirateurs, et il se pourrait que cette organisation terroriste ne soit pas la seule impliquée. De nombreuses promesses de Bhutto auraient pu être à l’origine de représailles violentes si elle avait été réélue au poste de premier ministre. Une promesse en particulier, parue dans un article du 26 septembre 2007 du Times of India, a probablement dû provoquer de très vives inquiétudes chez les riches et les puissants de notre monde. D’après cet article, Bhutto avait promis de permettre aux inspecteurs de l’Agence Internationale de l’Énergie Atomique (AIEA) d’interroger A.Q. Khan, l’ingénieur en métallurgie, contrebandier de l’atome et père de la « bombe islamique ».[8]

       Au cours d’une visite à Washington, peu avant son retour au Pakistan qui avait suivi son exil volontaire, l’ancien premier ministre avait déclaré devant le Middle East Institute: « Bien que nous refusions à ce stade que les occidentaux puissent accéder à A.Q. Khan, nous pensons que l’AIEA […] devrait avoir le droit d’interroger A.Q. Khan ».[9] Il est quasiment certain que Bhutto comprenait que les révélations de Khan aux inspecteurs allaient suggérer implicitement que de riches et puissants membres de l’establishment oligarchique global étaient impliqués dans la création et le maintien du réseau de prolifération nucléaire de Khan. Bien qu’elle n’ait pas parlé de ces choses ouvertement, Bhutto a subtilement suggéré que Khan était bien autre chose qu’un simple voyou: « De nombreux pakistanais font preuve de cynisme dès lors qu’il s’agit de savoir si Khan aurait pu agir sans l’accord des autorités ».[10] L’ancien premier ministre signait ainsi son arrêt de mort en levant le voile sur l’un des plus noirs secrets des oligarques, et l’un des mieux gardés: l’élite dirigeante et des éléments troubles de la communauté du renseignement avaient aidé Khan à faire du monde un endroit plus dangereux.

       Le réseau de Khan fut créé par une alliance entre les élites américaines et saoudiennes connue sous le nom de Safari Club. C’est grâce à cette alliance que l’Arabie Saoudite a supplanté Israël comme principale source de renseignement au niveau régional.[11] James Angleton, l’ancien chef du contre-espionnage, avait pendant longtemps maintenu « une relation spéciale avec Israël », ce qui n’était pas du goût de tout le monde à la CIA.[12] La mise à l’écart d’Angleton en 1974 a accentué le déclin de la tendance pro-israélienne au sein de l’agence.[13] Une fois cette tendance significativement affaiblie, la CIA a eu les mains libres pour nouer des liens avec la famille royale saoudienne en 1976. À cette époque, l’agence devait faire face à un manque substantiel de capital politique. Le retrait des troupes au sol au Vietnam en 1973 avait été vécu comme une humiliation, à laquelle s’est ajoutée la chute de Saïgon deux années plus tard. De plus, l’année 1974 fut celle des stupéfiantes révélations du scandale du Watergate, qui provoquèrent une énorme vague d’indignation dans l’opinion publique. En 1976, l’Amérique était à bout de patience envers la CIA. La fameuse « année du renseignement » venait de commencer.

       De très nombreux exemples d’activités illégales menées par la communauté du renseignement furent mis au jour grâce à l’enquête menée par les comités Church et Pike. Le Congrès bloqua le financement de toutes les actions menées à l’étranger, ce qui poussa l’agence à solliciter l’aide financière saoudienne. La famille royale des Saoud accentua son contrôle du financement du renseignement américain avec la formation du Safari Club.[14] La lutte contre le communisme fournit un prétexte bien pratique pour justifier ce partenariat douteux.

    Le prince Turki résuma les objectifs du Safari Club au cours d’une allocution donnée en 2002 devant les anciens élèves de l’université de Georgetown:

    J’en viens à présent à ce secret que j’avais promis de vous révéler. En 1976, après les événements du Watergate, votre communauté du renseignement était littéralement ligotée par le Congrès. Elle ne pouvait plus rien faire. Elle ne pouvait plus envoyer d’espions, ni écrire de rapports, ni donner de l’argent. Pour compenser cela, plusieurs pays se sont rassemblés dans l’espoir de combattre le communisme et ont fondé le Safari Club. Le Safari club incluait la France, l’Égypte, l’Arabie Saoudite, le Maroc et l’Iran. Le principal objectif de ce club était le partage d’informations pour combattre l’influence soviétique dans le monde, et plus particulièrement en Afrique. Dans les années 70, il y avait encore des pays qui sortaient de la période coloniale, parmi eux le Mozambique, l’Angola et Djibouti, il me semble. La principale inquiétude partagée par tous ces pays était que le communisme continuait à se propager alors que le principal pays qui était censé s’opposer au communisme était ligoté. Le Congrès avait non seulement littéralement paralysé les efforts de la communauté du renseignement américaine, mais également de ses services extérieurs. Et donc le royaume a, je pense, contribué à rendre le monde plus sûr en collaboration avec ces autres pays, et ce à un moment où les États-Unis n’étaient pas en capacité de le faire. Il s’agit là, je pense, d’un secret que beaucoup d’entre vous ignorent. Je n’en parle pas parce que j’aime révéler des secrets, mais parce que du temps a passé, et aussi parce que de nombreux acteurs nous ont quittés.[15]

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    Le prince Turki

     

       L’exploitation de la peur du communisme était d’usage courant dans le cadre de la dialectique de la Guerre Froide. Les conflits sont invariablement le prétexte à des discours sécuritaires, avec la peur comme élément central de ces derniers. Lorsque l’ordre du jour est dominé par une politique de la peur, des concepts tels que les libertés civiles et l’état de droit deviennent secondaires face aux problèmes sécuritaires. Le processus démocratique est souvent méprisé dans un environnement de ce type, et les anticonformistes sont présentés comme des ennemis de l’état; cette entité, qui est déjà sujette à l’influence néfaste des élites politiques et technocratiques, concentre alors de plus en plus de pouvoir. Une telle configuration est bien entendu favorable à la classe dirigeante américaine, qui a continuellement soutenu sa propre version du socialisme en tant qu’alternative au communisme. Les élites occidentales avaient donc un intérêt objectif à maintenir le climat dialectique de la Guerre Froide. Le Safari Club, l’incarnation de l’alliance entre les oligarques américains et la famille royale saoudienne, a contribué à atteindre cet objectif.

       En 1978, des combattants islamistes soutenus par le Safari Club menèrent une campagne d’agitation qui provoqua l’invasion de l’Afghanistan par l’Union Soviétique.[16] Les combattants islamistes du Safari Club commencèrent par mener des raids transfrontaliers sur le territoire soviétique.[17] L’Union Soviétique finit par s’embourber dans la guerre en Afghanistan. Ce bourbier permit à l’élite dirigeante d’atteindre deux objectifs majeurs qui lui permirent d’engranger d’importants bénéfices à long terme.

       Le premier de ces bénéfices fut la création d’ennemis offrant le prétexte à de futures manœuvres fondées sur le principe de la dialectique hégélienne. Il était possible, au nom de la lutte contre le communisme, de radicaliser les musulmans en les poussant vers une forme belliqueuse de leur religion. Par la suite, le retour de flamme engendré par cette campagne de radicalisation fournira aux élites dirigeantes un adversaire particulièrement utile politiquement et socialement dans le cadre de la « guerre contre le terrorisme », qu’on peut réduire à une simple ruse dialectique. Ce conflit permettra de faciliter le déclenchement de campagnes militaires à l’étranger, et le démantèlement des libertés civiles aux États-Unis avec le Patriot Act.

       Le second objectif atteint par la guerre en Afghanistan fut le maintien de la rivalité dialectique entre l’Est et l’Ouest. L’Amérique avait vécu l’expérience vietnamienne. À présent, dans l’esprit d’une réciprocité hégélienne, les soviétiques devaient subir leur propre Vietnam. Ce piège fut mis en place par Zbigniew Brzezinski, l’ancien conseiller à la sécurité nationale du président Jimmy Carter. Brzezinski l’a d’ailleurs reconnu au cours d’une interview donnée au magazine Le Nouvel Observateur:

    Le Nouvel Observateur: L’ancien directeur de la CIA Robert Gates l’affirme dans ses mémoires [From the Shadows]: les services secrets américains ont commencé à aider les moudjahidines afghans six mois avant l’intervention soviétique. À l’époque, vous étiez le conseiller du président Carter pour les affaires de sécurité. Vous avez donc joué un rôle clé dans cette affaire. Est-ce exact?
    Zbigniew Brzezinski: Oui. Selon la version officielle de l’histoire, l’aide de la CIA aux moudjahidines a débuté courant 1980, c’est-à-dire après que l’armée soviétique eût envahi l’Afghanistan, le 24 décembre 1979. Mais la réalité gardée secrète est toute autre: c’est en effet le 3 juillet 1979 que le président Carter a signé la première directive sur l’assistance clandestine aux opposants du régime pro-soviétique de Kaboul. Et ce jour-là j’ai écrit une note au président dans laquelle je lui expliquais qu’à mon avis cette aide allait entraîner une intervention militaire des Soviétiques.
    Le Nouvel Observateur: Malgré ce risque, vous étiez partisan de cette opération clandestine. Mais peut-être souhaitiez-vous cette entrée en guerre des soviétiques et cherchiez-vous à la provoquer?
    Zbigniew Brzezinski: Ce n’est pas tout à fait cela. Nous n’avons pas poussé les russes à intervenir, mais nous avons sciemment augmenté la probabilité qu’ils le fassent.

       Le plan de Brzezinski pour inciter les soviétiques à envahir l’Afghanistan fut soumis à Carter en 1979.[18] Dans le memorandum qu’il lui présenta, Brzezinski déclara que si les États-Unis s’engageaient dans cette voie, les efforts pour empêcher la prolifération nucléaire au Pakistan devraient être abandonnés.[19] Après tout, la coopération du Pakistan dans la lutte contre les soviétiques en Afghanistan était absolument indispensable. Le conseiller à la sécurité nationale déclarait en substance que les États-Unis devaient fermer les yeux sur le développement de la bombe islamique pour régler de vieux comptes dans le cadre de la dialectique de la Guerre Froide.

     Brzezinski

    Zbigniew Brzezinski

     

       Il est assez évident que Carter n’était que le pantin de Brzezinski. Hamilton Jordan, le directeur de campagne de Carter, avait émis de sérieuses réserves à son propos: « Si après l’investiture [de Jimmy Carter] on retrouve [...] Zbigniew Brzezinski à la tête de la sécurité nationale, alors je considérerai que nous avons échoué et je démissionnerai ».[20] Bien que Jordan n’ait pas démissionné, il avait néanmoins correctement identifié Brzezinski comme un représentant des intérêts de l’oligarchie.[21] Brzezinski passa par David Rockefeller, l’archétype de l’élitiste américain, pour former la Commission Trilatérale.[22] À l’époque, Rockefeller était le président du Council on Foreign Relations (CFR), le véritable centre décisionnaire de la politique étrangère américaine.[23] En fait, Ralph Epperson révèle que « l’ensemble des huit représentants américains présents lors de la réunion fondatrice de la Commission étaient membres du CFR ».[24]

       Brzezinski entretenait par ailleurs des relations troubles avec la communauté du renseignement. Ted Shackley l’avait recruté alors qu’il travaillait dans la division de la CIA pour l’Europe de l’Est.[25] L’un des proches de Shackley était Edwin Wilson, qui eut un rôle prépondérant dans la création d’un « réseau de renseignement privé qui n’aurait de comptes à rendre à personne ».[26] Charlie Wilson, un membre du Congrès en cheville avec Edwin Wilson, a constamment apporté son concours à la CIA pour bloquer les tentatives du Congrès de tarir le flux des financements américains au Pakistan.[27] En fait, Charles Wilson a été jusqu’à faire cette remarque ahurissante au président pakistanais Zia: « M. le président, en ce qui me concerne vous pouvez faire toutes les bombes que vous voulez ». Une part substantielle de cet argent servit à financer le réseau d’A.Q. Khan.[28]

       Il fut un temps où les élites américaines rejetaient l’idée d’un Pakistan doté de l’arme nucléaire. Le docteur John Coleman, que certains pensent être un ancien agent du renseignement britannique, a prétendu que Kissinger avait menacé le président pakistanais Ali Bhutto lorsque ce dernier lui avait fait part de son intention d’élever son pays au rang de puissance nucléaire.[29] Le général Zia ul Haq, que Coleman décrit comme « un représentant du Council on Foreign Relations », fit cependant exécuter Bhutto en 1979.[30] En dépit de la mort de Bhutto, les efforts du Pakistan pour acquérir une « bombe islamique » se poursuivirent sous le président Zia, ce qui poussa Carter a annuler le programme d’aide économique et militaire au pays.[31]

       Cette situation changea radicalement avec l’invasion soviétique de l’Afghanistan. L’étendard de l’anti-communisme fut une fois de plus brandi pour des raisons douteuses par des acteurs hypocrites. L’administration Carter passa un accord avec Zia, faisant du Pakistan une base opérationnelle pour les moudjahidines dans le but de faire barrage aux hordes soviétiques.[32] Une fois de plus, on envoya de l’argent en direction du Pakistan. Une part considérable de cette manne servit à financer les tentatives de Khan pour fabriquer une bombe nucléaire. Le Safari Club et la famille royale saoudienne jouèrent un rôle central dans cette affaire sordide:

    Les mêmes dirigeants qui fondèrent le Safari Club – la famille royale saoudienne – financèrent et soutinrent la Banque de Développement Islamique. Créée en 1973, la BDI compte à présent 55 états membres, parmi lesquels l’Arabie Saoudite occupe une position dominante avec 27,33% du capital de la banque. À titre de comparaison, la contribution de l’Égypte au capital de la banque se monte à 9,48% et celle du Pakistan à 3,41%. D’énormes quantités d’argent furent envoyées au Pakistan, via le programme d’aide au développement économique et à la recherche scientifique, pour se retrouver dans les mains d’A.Q. Khan et de son désormais tristement célèbre syndicat de la bombe.[33]

       L’invasion de l’Afghanistan par les soviétiques permit au Safari Club de négocier un accord avec le Pakistan qui permettrait de faciliter l’émergence de la « bombe islamique ». Trento met en évidence les détails de ce pacte faustien:

    Les services de renseignement pakistanais recevraient l’intégralité des fonds permettant de mener la guerre par procuration menée contre les soviétiques. Concrètement, des centaines de millions de dollars en provenance des États-Unis et de l’Arabie Saoudite seraient acheminés vers le Pakistan, sans aucun compte à rendre. Robert Crowley [l’agent de liaison entre la CIA et le monde des affaires] déclara: « Malheureusement, les pakistanais savaient exactement où devait aller leur part de cet argent ». Et cet argent est allé dans le programme d’armement nucléaire islamique, avec le soutien de l’Arabie Saoudite et l’accord des États-Unis.[34]

       Au cours des années 90, ce programme d’armement nucléaire islamique parvint à la connaissance des douanes britanniques qui, par l’entremise d’un de leurs agents arabophones, commencèrent à enquêter sur l’organisation d’A.Q. Khan.[35] Les conclusions de cette enquête étaient relativement inquiétantes, avec la découverte que les États-Unis « n’avaient aucun intérêt à démanteler le réseau, qui avait été fonctionnel pendant des années ».[36] De plus, les britanniques ne furent pas les seuls à découvrir ces pratiques déconcertantes; les français en étaient arrivés aux mêmes conclusions:

    Un cadre de haut niveau des services de renseignement français, qui a formulé le souhait que son nom ne soit pas cité ici, a déclaré que la mise sous le boisseau du réseau Khan par les américains et les pakistanais avait eu « un précédent important. Tout comme les États-Unis ont permis à Israël, sous la pression des saoudiens, de développer un arsenal nucléaire, les américains ont permis au Pakistan de devenir le mandataire de l’Arabie Saoudite pour devenir le premier état musulman à détenir l’arme atomique. Les saoudiens mirent l’argent sur la table et gardèrent les mains propres tandis que le Pakistan fabriquait la bombe dans le cadre supposé de sa politique de défense envers l’Inde à propos de la question du Cachemire [...] mais ni mon pays ni les britanniques ne reçurent de coopération lorsque nous découvrîmes des traces du réseau Khan dès les années 80. Les États-Unis ne voulaient pas discuter de cette question.[37]

       Mais les États-Unis ne se contentèrent pas de simplement superviser le réseau Khan, ils le soutinrent activement:

    Une source de haut niveau au sein du gouvernement britannique, qui désire garder l’anonymat, confirme que Khan dirigeait le réseau et que certains éléments du programme d’armement nucléaire provenaient des États-Unis. La fille de Khan étudiait en Angleterre, et à la fin des fax qui traitaient de ses besoins matériels pour poursuivre ses études, Khan écrivait parfois de sa propre main la liste des éléments dont il avait besoin pour le programme nucléaire.[38]

       Sous l’égide de la coalition transnationale entre les élites saoudiennes et américaines, le réseau Khan allait devenir l’un des principaux fournisseurs de matériel militaire pour l’Iran, la Libye, la Malaisie et la Corée du Nord. Pour résumer, la prolifération nucléaire à laquelle nous avons assisté à la fin du XXème siècle et au début du XXIème siècle n’était pas accidentelle. Il s’agissait en fait d’un plan délibéré.

       De nombreux lanceurs d’alerte sont tombés au cours de la croisade menée pour démanteler le réseau d’A.Q. Khan, leurs carrières ayant été brisées et leurs réputations salies. Richard Barlow, Sibel Edmonds, Atif Amin et Valerie Plame font partie de ceux qui sont tombés au combat. Un rapide survol du parcours de ces lanceurs d’alerte devrait suffire à donner une bonne idée de la détermination de l’establishment à protéger et à soutenir le réseau Khan.

       En l’an 2000, Atif Amin, l’inspecteur en chef des douanes britanniques en charge de l’enquête ayant pour objectif de démanteler le réseau Khan, a découvert que les américains et les britanniques étaient complices de ce dernier.[39] Amin était l’inspecteur en chef de l’opération Akin, le nom de code donné à l’enquête des douanes britanniques sur l’implication de sociétés britanniques dans le réseau Khan.[40] Amin avait découvert « des preuves à Dubaï démontrant l’implication du réseau Khan dans le programme nucléaire libyen (sic) ».[41] Au lieu de permettre à l’opération Akin de mettre un terme au programme libyen et aux actions du réseau Khan, Amin reçut l’ordre de cesser ses investigations, et ce à la demande de la CIA et du MI6.[42]

       Amin, au lieu d’être récompensé pour son travail, fut au contraire traité comme un « ennemi de l’état ». Le 5 décembre 2007, des membres de la Police Complaints Commission [ndt: l’équivalent britannique de l’inspection générale des services] et des enquêteurs du département de police de Hampshire pénétrèrent au domicile d’Amin pour y mener une perquisition. D’après les autorités, Amin avait transmis des rapports confidentiels des douanes aux journalistes d’investigation David Armstrong et Joseph Trento. Les journalistes s’étaient ensuite appuyés sur ces rapports pour rédiger leur livre America and the Islamic Bomb: The Deadly Compromise. Amin et l’opération Akin étaient les sujets principaux du livre, mais Armstrong soutient qu’Amin n’était pas la source de leurs informations.[43] Quoiqu’il en soit, les tentatives d’Amin pour empêcher Khan de distribuer du matériel entrant dans la fabrication de bombes atomiques à certains des régimes les plus dangereux de la planète ont fait de lui une cible pour l’un des gouvernements qui prétend protéger sa population contre la prolifération nucléaire.

       L’histoire d’Amin est très proche de celle de Richard Barlow, un agent de la CIA en charge de la lutte contre la prolifération nucléaire. Barlow intégra la CIA en 1985 et apprit très rapidement que les responsables américains étaient au courant des activités du réseau Khan, et qu’ils ne faisaient rien pour y mettre un terme.[44] Comme si cela ne suffisait pas, Barlow découvrit que des responsables du département d’état américain allaient jusqu’à fournir un soutien matériel au réseau Khan. Ces mêmes responsables étaient également devenus les complices de Khan, en aidant les cibles d’opérations clandestines à échapper à leur arrestation. Les employés du département d’état avaient de surcroît violé la loi en accordant des licences d’exportation pour des produits interdits.[45]

       Barlow prit la décision de s’opposer à ces pratiques. En 1987, l’agent de la CIA mit sur pieds une opération qui déboucha sur l’arrestation de membres du réseau Khan actifs sur le territoire américain. Ces arrestations « eurent lieu avec le soutien des plus hautes instances de la CIA et de l’administration Reagan ».[46]

       L’opération menée par Barlow menaçait sérieusement le soutien occidental au réseau Khan. Ses agents avaient violé des dispositions de l’amendement Solarz, qui stipulait que si le Pakistan s’adonnait à des pratiques favorisant la prolifération nucléaire, l’aide américaine à son endroit cesserait aussitôt. Barlow fut auditionné par l’auteur de l’amendement Solarz, Stephen Solarz, et par le sous-comité sur les affaires asiatiques et pacifiques auquel il appartenait, et raconta tout ce qu’il savait.[47] Solarz n’était cependant pas un homme à qui il pouvait accorder sa confiance. Son nom a récemment été évoqué dans une affaire en lien avec l’American Turkish Council (ATC), une organisation parente de l’American Israel Public Affairs Committee.[48] L’ATC est notoirement utilisé comme couverture par l’Inter-Services Intelligence (ISI), l’agence de renseignement pakistanaise, parce que les turcs paraissent moins suspects que les pakistanais.[49]

     Richard Barlow

    Richard Barlow

     

       Les révélations de Barlow étaient cependant trop explosives pour être ignorées. De nombreux membres du Congrès furent scandalisés en apprenant que le Pakistan violait la législation américaine sur les exportations, et ce avec le soutien de responsables américains et alors que la communauté du renseignement américaine était parfaitement au courant. L’incident obligea l’administration Reagan à mettre en œuvre l’amendement Solarz pour la première fois.[50] Pour la première et la dernière fois: Reagan fit aussitôt machine arrière et annula l’amendement en invoquant « une disposition de la loi concernant la sécurité nationale ».[51]

       Barlow bénéficia du soutien de nombreux éléments courageux et honnêtes au sein du gouvernement. La direction du renseignement de la CIA et le personnel du département d’état opposés à la prolifération considéraient Barlow comme un héros qui avait placé leurs préoccupations sous les feux des projecteurs.[52] Mais son action contre le réseau Khan lui valut également de nombreux ennemis. Le Directoire des Opérations (DO) de la CIA était l’un d’entre eux.[53] Il faut se souvenir que les sponsors de Khan, le Safari Club, avaient aidé le DO à continuer ses opérations clandestines après que le Congrès eût coupé les cordons de la bourse. Barlow a déclaré que le DO « avait fait de ma vie un enfer et avait bouché mon horizon professionnel ». Cette pression poussa finalement Barlow à quitter la CIA.[54] Un coup sérieux venait d’être porté à la faction opposée à la prolifération au sein de la CIA.

       La coopération des occidentaux avec le réseau Khan a aussi été dévoilée par l’une des lanceuses d’alerte les plus célèbres des États-Unis: l’ancienne traductrice du FBI Sibel Edmonds. Edmonds avait rejoint les rangs du FBI en 2001, neuf jours après les attaques du 11 septembre.[55] Elle y travailla à la section traduction du bureau de Washington, où elle écoutait des centaines de conversations téléphoniques interceptées par le FBI concernant des individus considérés comme des suspects potentiels par le bureau. L’un de ces suspects potentiels était Marc Grossman, ancien ambassadeur en Turquie et fonctionnaire à la retraite. Grossman fut la cible d’une enquête du FBI en 2001 et 2002, alors qu’il occupait le poste de numéro trois au département d’état en tant que sous-secrétaire d’état aux affaires politiques. D’après Edmonds, les enregistrements du FBI révélaient que Grossman avait averti un officiel de l’ambassade de Turquie que Brewster Jennings and Associates, une entreprise soi-disant spécialisée dans le commerce de plaques de cuivre, était en fait une couverture pour une unité de la CIA en charge de la lutte contre la prolifération.[56] Edmonds soutient qu’il s’agit d’un point particulièrement important, car les turcs « étaient souvent utilisés comme relais avec l’Inter-Services Intelligence (ISI), l’agence de renseignement pakistanaise, parce que les turcs paraissent moins suspects que les pakistanais ».[57] L’unité Brewster Jennings avait connu un certain succès en infiltrant le réseau Khan. L’avertissement donné par Grossman, qui revenait à donner un tuyau aux pakistanais, changea la donne. Philip Gilardi, un ancien officier de la CIA, explique clairement que l’opération avait été compromise: « nous devions dès lors considérer que l’information avait été transmise au réseau de prolifération nucléaire d’A.Q. Khan ».[58]

     Sibel Edmonds

    Sibel Edmonds

     

       Valerie Plame, un agent de la CIA qui opérait également au sein de l’unité Brewster Jennings, avait vu sa couverture dévoilée par un article du défunt Robert Novak.[59] Mais lorsque vint le moment d’attribuer les responsabilités pour l’exposition de Plame, le nom de Grossman ne fut pas évoqué. Bien au contraire, il put terminer son mandat gouvernemental et fut ensuite nommé vice-président du Cohen Group, « fondé par le secrétaire à la défense de Clinton, William Cohen, où il perçoit un salaire annuel à sept chiffres, la majeure partie en qualité de représentant de la Turquie ».[60]

       Dans le même temps, le patriotisme d’Edmonds fut remis en cause par une campagne d’intimidation qui mérite d’être décrite. Lorsqu’elle exprima ses inquiétudes à ses supérieurs, Edmonds fut menacée.[61] Le refus du FBI de prendre des mesures suite à ses avertissements conduisit Edmonds à contacter le département de la justice ainsi que deux sénateurs siégeant au comité sur les affaires judiciaires, Charles Grassley et Patrick Leahy. Le détecteur de mensonges du département de la justice révéla qu’Edmonds « ne cachait pas la vérité ». Deux semaines plus tard, Edmonds était licenciée du FBI, et son ordinateur personnel saisi à son domicile. La famille d’Edmonds qui résidait en Turquie n’était pas en sécurité elle non plus. Plusieurs membres de sa famille furent interrogés par la police, et menacés d’emprisonnement s’ils ne coopéraient pas. Les tentatives de l’avocat d’Edmonds pour obtenir des documents concernant son licenciement débouchèrent sur l’apposition de la mention « secret-défense » sur l’ensemble du dossier.[62] Edmonds n’a pas renoncé à faire éclater la vérité, et elle fait toujours l’objet d’une opposition féroce de la part de ceux qui ne souhaitent pas voir leurs méfaits exposés au grand jour.

       Le déterminisme économique occupe une place prépondérante dans la pensée des chercheurs aussi bien alternatifs que mainstream. Cette perception faussée de la réalité pose que les acteurs du monde de la politique, de la finance et de l’ingénierie sociale sont exclusivement motivés par l’argent. On peut comprendre l’attrait exercé par cette vision des choses, sachant que de nombreux mystères sont résolus, et que de nombreuses conspirations sont dévoilées simplement en « suivant la piste de l’argent ». Les partisans de cette approche ne se rendent cependant pas compte que l’argent n’est qu’un moyen pour parvenir à ses fins. Il en résulte que les motivations plus profondes expliquant les événements du monde sont passées sous silence. C’est aussi malheureusement le cas en ce qui concerne les recherches portant sur le réseau Khan. De nombreuses personnes se sont certes remplies les poches grâce aux activités de prolifération nucléaire du réseau Khan. Mais les impacts politiques, sociaux et psychologiques de la prolifération nucléaire suggèrent néanmoins l’existence de raisons idéologiques plus profondes comme causes de l’aide apportée à des « états-voyous » et à des régimes fanatiques dans leurs tentatives d’obtenir l’arme la plus destructrice qui soit.

       Ces raisons idéologiques profondes trouvent leur origine dans ce que le critique littéraire H. Bruce Franklin décrit comme un « culte de l’arme suprême », qui « a émergé comme un phénomène à part entière entre 1880 et ce que nous appelons à présent nonchalamment la Première Guerre mondiale, sous la forme de guerres du futur imaginées par des auteurs de fiction américains ».[63] Le terme « culte » tel qu’énoncé ici ne renvoie pas à une organisation cohérente ou à une institution formelle, mais à une obsession pour un concept, une idée ou un principe. Ici, cette obsession portait sur la notion d’un ordre mondial où l’obéissance des nations serait garantie par un monopole de la force létale. Le maintien de ce monopole reposait sur la possession exclusive de l’arme suprême.

       Cette continuité de pensée trouva plusieurs adeptes au sein de l’élite dominante. L’idée d’un ordre mondial dont l’hégémonie était maintenue par un discours anxiogène se trouvait au centre de cette vision utopique portée par cette frange à la fois sinistre et étrange de l’oligarchie. Confrontés à une possible annihilation par l’arme suprême, les peuples du monde pourraient être incités à opter pour un système de gouvernance globale oppressif et anti-démocratique comme une alternative à leur extinction.

       La forme de gouvernement global promue par les membres de ce culte oscillait alternativement entre un modèle unilatéral (i.e. pax americana) et un modèle multilatéral (i.e. pax universalis). Ce dernier modèle sera appelé par euphémisme « nouvel ordre mondial », et imposerait la subordination de l’ensemble des états-nations à une entité supranationale omnipotente. Le modèle unilatéral sera quant à lui défini par le terme d’« empire », avec l’Amérique qui maintiendrait sa suprématie grâce au monopole qu’elle exercerait sur la possession de l’arme suprême. Les premières fictions nucléaires américaines tournaient autour de ce dernier modèle. Il pouvait certes exister des frictions entre les tenants de chacun de ces modèles, mais les points communs entre les opposants faisaient que ces disputes ne pouvaient être que superficielles. Quel que soit le modèle qui finirait par prévaloir, le résultat serait le même: un totalitarisme global.

       Qu’un sous-genre littéraire puisse inspirer de futurs projets de chantage nucléaire en dit long sur le pouvoir normatif de la fiction. Des auteurs animés par des idéologies douteuses ont souvent utilisé ce pouvoir normatif pour mettre en avant des projets radicaux. La propagation de la fiction normative au sein de la population permet de lui suggérer l’apparition d’événements à venir. Ceux qui auront été convaincus du caractère inévitable de ces événements futurs vont soit les accepter passivement, soit agir concrètement pour les mettre en œuvre. Ainsi, lorsque le futur se déroule comme prévu, il adopte le caractère paradigmatique de la fiction qui l’avait prédit. Michael Hoffman définit la programmation prédictive comme suit: « la programmation prédictive se fonde sur la propagation de l’illusion d’une vision systématiquement infaillible du monde futur ».[64]

       Ce concept de programmation prédictive risque cependant de tomber dans le discrédit, ce à cause de pseudo-chercheurs irresponsables comme Alan Watt. Le problème vient des critères ridiculement élastiques utilisés par certains pour faire entrer divers livres, films ou séries télévisées dans la catégorie de la « programmation prédictive ». On pourrait soudain classer dans la catégorie de la « programmation prédictive » tout ce qui va d’un épisode inoffensif de L’île aux naufragés jusqu’à un simple panneau de vente de voitures. De plus, ceux qui utilisent ce terme de « programmation prédictive » à tort et à travers ne fournissent aucune preuve convaincante d’un lien quelconque entre le récit narratif et les événements qui se déroulent effectivement. Cette attitude irresponsable a malheureusement pour effet de reléguer le concept de programmation prédictive dans la catégorie des délires paranoïaques.

       On peut néanmoins difficilement nier que certains films, programmes télévisés et livres ont joué un rôle normatif sur la culture dominante. Les œuvres de science-fiction ont notamment eu un impact important sur le public. Il ne s’agit pas là d’une méthode de lavage de cerveau particulièrement complexe. Le caractère normatif de la science-fiction ne pousse en effet pas « les gens à se comporter d’une façon inhabituelle ».[65] Cette manière d’envisager la science-fiction engendre en général « soit une justification tacite de la propagande, soit une justification explicite de la censure ».[66] C’est cependant par la présentation de potentialités diverses que le pouvoir normatif de la science-fiction se montre le plus efficace. Voici ce qu’en dit Martha A. Bartter:

    La fiction peut offrir des possibilités d’actions à un grand nombre de personnes, de telle façon qu’elles peuvent percevoir clairement les choix possibles et les différentes sanctions socio-culturelles attachées à ces choix. Le simple fait d’envisager différents modes d’action altère irrévocablement les hypothèses sur lesquelles se fondent nos actes (dans le sens où agir et choisir de ne pas agir doivent être considérés comme des actes); la fiction peut donc véritablement mettre le statu quo en péril. Les censeurs ont raison – mais pas pour les bonnes raisons.[67]

       Lorsque les possibilités présentées par la fiction normative reçoivent un écho favorable d’un point de vue socio-culturel, elles peuvent alors modifier le statu quo et donner naissance à de nouveaux paradigmes culturels. Des scénarios hypothétiques possédant une nature normative peuvent remettre en cause les présupposés de la culture actuelle. Bien entendu, si l’on remet en cause la Weltanschauung [ndt: vision du monde] dominante, il convient de présenter une alternative viable. Dans cette optique, la fiction peut présenter des valeurs, des principes, des philosophies et des Weltanschauung alternatifs, et assume dès lors un caractère normatif.

       Mais il y a également une « ambiguïté inhérente » à la fiction normative. Bien qu’elle remette en cause le statu quo, la fiction normative renforce simultanément certaines valeurs du paradigme dominant. Cela peut sembler paradoxal, mais la fiction normative combine le conformisme et la contestation pour créer un puissant mélange socio-culturel. Bartter développe:

    D’un côté, chaque fiction est issue d’une époque et d’un lieu particuliers; elle énonce à ses lecteurs/auditeurs un consensus tacite eu égard aux normes culturelles. D’un autre côté, elle peut en même temps présenter à son public des possibilités qu’il ignorait auparavant ou qu’il n’avait pas considérées, et donner corps à ces possibilités par le truchement de l’intrigue, des personnages, de la mise en scène etc. Grâce à une « suspension volontaire de l’incrédulité », les lecteurs mènent une gedankenexperimente socio-culturelle: ils évaluent dans quelle mesure ces idées pourraient fonctionner dans le monde réel et quels effets elles seraient susceptibles d’y produire, et ils envisagent la possibilité d’un nouveau consensus.[68]

       Gedankenexperimente est le terme allemand pour « expérience de pensée ». La gedankenexperimente implique la réalisation concrète de scénarios hypothétiques dans l’espoir de remodeler le réel et de créer un « nouveau consensus ». Des idées sont testées, les présupposés culturels actuels sont remis en cause, et de nouveaux paradigmes culturels peuvent ainsi émerger. Le monde réel devient alors un miroir du monde fictif. Les hypothèses a priori de la science-fiction deviennent les préceptes de facto de la culture elle-même. En un sens, la fiction devient un précurseur des faits.

       John W. Campbell, le fameux éditeur et auteur de science-fiction, suggéra que ce genre littéraire représentait « une opportunité sans précédent pour mener des expériences de pensée socio-culturelles ».[69] En tant que telles, certaines œuvres de science-fiction peuvent inspirer des modifications majeures dans la société et l’environnement culturel. Les prémisses techno-utopiques de la majorité des œuvres de science-fiction peuvent apparaître quelque peu inquiétants, surtout lorsque l’on considère les résultats produits par la plupart des utopies socio-politiques comme le communisme, le fascisme et d’autres formes de socialisme. On peut être certain que les tenants de l’utopie technologique soutiendront qu’un progrès technique sans entrave permettra de favoriser le progrès social. Des théoriciens comme Theodor Adorno ont pourtant correctement identifié le décalage entre progrès technique et progrès social, en citant l’Allemagne nazie comme principal exemple. Plusieurs auteurs de science-fiction insèrent malgré tout des préceptes de type techno-utopique dans leurs récits. Ces graines normatives peuvent trouver un sol fertile dans l’esprit de leurs lecteurs ayant déjà sauté le pas de la « suspension volontaire de l’incrédulité ». Une fois parvenu à ce point, la gedankenexperimente socio-culturelle de type techno-utopique peut alors commencer à germer. En fait, de nombreuses expériences de pensée de ce type ont déjà eu lieu, comme le démontre la secte scientiste de la scientologie.

       La gedankenexperimente socio-culturelle ayant eu le plus d’impact sur l’humanité est sans doute le Manhattan Project. Il est possible d’établir un lien entre l’icône de la science-fiction, H.G. Wells en personne, et la naissance de la guerre nucléaire. Leó Szilárd, un physicien américano-hongrois qui inventa le concept de réaction en chaîne nucléaire et qui travailla sur le Manhattan Project, avait lu La destruction libératrice.[70] C’est dans cette nouvelle que H.G. Wells inventa le terme de « bombe atomique ».[71] Bartter écrit que: « concrètement, Wells a fondé le Manhattan Project par l’intermédiaire de Szilárd ».[72] En fait, la nouvelle de Wells a même inspiré la structure organisationnelle hautement compartimentée du projet, cette structure donnant elle-même naissance à un milieu marqué par le culte du secret. Bartter explique:

    L’un de ses (le Manhattan Project) aspects les plus importants était l’application à la recherche scientifique de techniques propres au travail à la chaîne. En séparant les scientifiques en équipes, chacune travaillant sur une petite portion de la recherche, il était possible d’imposer un haut niveau de secret dans une discipline dont le credo officiel est l’échange d’informations.
    De nombreux jeunes scientifiques souhaitaient rejoindre le projet parce qu’ils y auraient la possibilité de faire de la recherche de pointe tout en servant leur pays. Peu d’entre eux remirent en cause ce culte du secret; ils étaient encore moins nombreux à penser qu’ils auraient les compétences pour dire de quelle façon leur travail devrait être utilisé. Que ces suppositions puissent sembler quelque peu contradictoires ne les rendaient pas moins puissantes, ni moins conscientes. Les scientifiques eux-mêmes lisent de la science-fiction; beaucoup ont admis publiquement que ce sont ces lectures qui les ont amenés à choisir cette carrière. La science-fiction suppose tacitement que le rôle du scientifique inclut également celui d’alchimiste; il semble que certains scientifiques du Manhattan Project aient été influencés par ces suppositions.[73]

     Leó Szilárd

    Leó Szilárd

     

       Il est intéressant de noter que l’invention d’une arme qui allait changer à tout jamais la nature de la guerre ait été inspirée par un homme tel que Wells. En considérant son héritage idéologique et son pedigree élitiste, on comprend les raisons qui ont poussé Wells à encourager l’introduction d’une arme suprême qui devait plonger les relations internationales traditionnelles dans une crise ontologique et épistémologique. Une analyse rapide du c.v. de Wells révèle ses motivations pour promouvoir cette angoisse vis à vis du nucléaire, angoisse qui allait engendrer le discours politique fondé sur la peur qui allait sous-tendre la Guerre Froide.

       Wells entretenait des relations avec des organisations pour le moins douteuses. L’une d’entre elles était le Coefficients Club. Fondée par Sidney et Beatrice Webb, des socialistes fabiens, cette organisation britannique rassemblait certains des principaux analystes et critiques sociaux pour débattre de l’orientation que devait prendre l’empire britannique.[74] Le Club soutenait en substance l’idée d’un État-Monde, mais avec un gouvernement global initié et dominé par la Grande-Bretagne (i.e. une pax britannica). Wells décrit cette vision globaliste dans Experiments in Autobiography:

    L’empire britannique [...] se devait d’être le précurseur d’un état mondial ou rien. [...] Les allemands et les autrichiens pouvaient se permettre de se maintenir repliés dans leur Zollverein (bloc commercial et douanier) de par leur position au cœur de l’Europe. Mais l’empire britannique était ouvert sur le monde. Il n’avait pas d’unité économique naturelle, et il lui était impossible de maintenir une unité économique artificielle. Son unité fondamentale doit être une unité fondée sur de grandes idées incarnées dans la langue et la littérature anglaises.[75]

       L’un des membres du Club n’était autre que Bertrand Russell, le socialiste qui militait pour le contrôle des populations. D’après Russell, plusieurs membres entretenaient une véritable obsession pour la guerre:

    [...] en 1902, je fis mon entrée dans un petit club nommé Coefficients, fondé par Sydney Webb dans le but d’envisager les questions politiques dans une optique plus ou moins impérialiste. C’est dans ce club que je rencontrai pour la première fois H.G. Wells, dont je n’avais alors jamais entendu parler. Ses opinions étaient plus proches des miennes que celles des autres membres. En fait, la plupart des membres me choquèrent profondément. Je me rappelle des yeux d’Amery qui brillaient d’une folie meurtrière à l’idée d’une guerre avec l’Amérique pour laquelle, disait-il avec exaltation, il faudrait armer l’ensemble des hommes adultes. Un soir, Sir Edward Grey (qui n’était pas encore ministre) prononça un discours où il soutenait la politique de l’Entente, qui n’avait pas encore été adoptée par le gouvernement. J’exprimai avec force mon opposition à cette politique, en soulignant la probabilité qu’elle nous mène à la guerre. Mais personne n’était d’accord avec moi, alors je démissionnai du Club. On notera que mon opposition à la guerre débuta dès les tous premiers instants.[76]

       Même en tenant compte de son profil de militant radical, les réticences de Russell vis à vis du Coefficients Club n’étaient pas sans fondement. Un de ses membres, Leopold Maxse, a constamment soutenu une attitude belliqueuse envers l’Allemagne:

    Maxse était anti-allemand dans la période précédant la guerre et soutenait que la victoire de 1918 offrait aux alliés une opportunité unique de détruire la puissance allemande. Il considéra le traité de Versailles comme inefficace au regard de cet objectif et critiqua les politiciens alliés, en particulier Lloyd George, pour avoir cédé à la pression du président Wilson qui ne souhaitait pas que le traité fût trop contraignant.[77]

       Cette attirance pour la guerre avait bien entendu séduit Wells, dont les écrits dénotaient une forte inclination pour des thèmes proches du militarisme darwinien. Richard Weikart décrit la Weltanschauung d’un militariste darwinien:

    Les militaristes darwiniens pensaient que les lois biologiques universelles avaient décrété que la guerre était inévitable. Les humains, pas plus que les autres espèces animales, ne pouvaient choisir de se soustraire à la lutte pour l’existence puisque – comme Darwin l’avait expliqué en se fondant sur sa lecture de Malthus – la population s’accroît plus rapidement que la production de nourriture. La guerre était donc un élément naturel et nécessaire de la compétition humaine qui sélectionne le « plus apte » et conduit à l’adaptation biologique ou – comme certains préfèrent le penser – au progrès. Les darwinistes sociaux allemands n’étaient pas les seuls à expliquer que la guerre était une facette naturelle et inévitable de la lutte pour l’existence; les darwinistes sociaux anglo-américains étaient sur la même ligne. Le fameux sociologue américain William Graham Sumner, l’un des darwinistes sociaux les plus influents de la fin du dix-neuvième siècle, déclarait que « c’est la compétition [darwinienne] pour la vie [...] qui est à l’origine de la guerre, ce qui explique que la guerre a toujours existé et existera toujours ».[78]

       Sachant que le militarisme darwinien reposait en grande partie sur les « recherches » statistiques de Malthus, on peut trouver assez ironique que le bellicisme du Coefficients ait pu déranger un malthusien comme Russell. Après tout, Malthus envisageait la guerre comme un outil nécessaire pour réguler la croissance de la population. Les préoccupations troublantes de Russell pour le contrôle de la population s’accordaient en fait relativement bien avec un discours prônant la guerre perpétuelle. Ces idées bellicistes ont néanmoins constitué un point de rupture entre Russell et le Coefficients.

       Les réticences de Russell étaient cependant compréhensibles. En décrivant la guerre comme une conséquence inéluctable du développement humain, le militarisme darwinien a condamné l’espèce humaine au conflit perpétuel. De plus, voici comment le militarisme darwinien tente d’expliquer sa vénération nietzschéenne pour la guerre, ainsi que le rejet de toute responsabilité morale:

    En prétendant que la guerre est un déterminisme biologique, les militaristes darwiniens ont exclu la possibilité d’appliquer des considérations morales au champ de la guerre. Ils envisagent la guerre, non comme la conséquence du libre arbitre et des choix humains, mais comme un processus biologique. Il devient alors inutile de critiquer des individus ou des nations qui font la guerre, puisqu’ils se contentent de suivre aveuglément quelque loi naturelle. L’opposition à la guerre et au militarisme devient alors futile. Les militaristes darwiniens se moquent d’ailleurs fréquemment des pacifistes incapables de comprendre des principes scientifiques basiques.[79]

       Cette vision militariste du monde n’était au fond que la conséquence logique du darwinisme, qui a constamment décrit la vie comme une lutte pour l’existence. Wells était parfaitement au courant de cette Weltanschauung sanguinaire propre au darwinisme. Alors que sa carrière d’auteur en était encore à ses balbutiements, celui qui écrivait alors des « romances scientifiques » était étudiant à la Normal School of Science de South Kensington, avec comme professeur l’apologiste en chef de Darwin, Thomas Henry Huxley [ndt: le grand-père d’Aldous Huxley]. Dans Dope, Inc., les collaborateurs du dissident politique Lyndon Larouche identifient Huxley comme « l’un des fondateurs du groupe Round Table de Cecil Rhodes et un partenaire de longue date d’Arnold Toynbee ».[80] Toynbee avait développé une théorie sur le maintien de l’oligarchie globale. Après avoir souligné le déclin inexorable des grands empires du passé – l’empire romain, l’Égypte pharaonique, etc. – Toynbee soutint que les empires pourraient se maintenir indéfiniment si une prêtrise dévouée aux intérêts de l’oligarchie était instituée.[81] Les British Round Table Groups représentaient la réalisation concrète de cette injonction.

       Les groupes Round Table seront à l’origine de la création du Royal Institute for International Affairs, qui fondera une branche américaine connue sous le nom de Council on Foreign Relations. Le CFR exerce une influence énorme sur la politique étrangère américaine, et plusieurs de ses membres œuvrent inlassablement à l’intégration des États-Unis dans un gouvernement mondial totalitaire socialiste. Les références à cette vision globaliste, ainsi que sa promotion, sont omniprésentes dans l’œuvre de Wells. Cette vision peut être décrite comme une extrapolation spéculative de la théorie de l’évolution appliquée à « des entités socio-politiques telles que les nations et les grandes entreprises ».[82] La cause première du globalisme peut ainsi être qualifiée de « darwinisme socio-politique ».[83] En faisant la promotion de la gouvernance globale, Wells se contentait finalement d’être cohérent avec sa vision du monde strictement darwinienne.

       On trouve des indices montrant le penchant de Wells pour le darwinisme socio-politique dans la totalité de ses romans de science-fiction. Par exemple, dans H.G. Wells and the Culminating Ape; Biological Themes and Imaginative Obsessions, le critique littéraire Peter Kemp qualifie La machine à explorer le temps de « mélange entre Marx et Darwin ».[84] Sans surprise, La machine à explorer le temps nous présente un futur dans lequel une race indolente et ignorante, les Éloïs, s’épanouit dans une société pastorale de type communiste. S’agissant d’un socialisme de type agraire, on pourrait établir un lien avec le maoïsme et les khmers rouges. Mais l’existence utopique des Éloïs a un prix: ils sont les victimes d’un système de prédation dirigé par les Morlocks. Dans La machine à explorer le temps, Wells divise l’humanité en deux races différentes: les éleveurs et le bétail. Pour Wells, l’immense majorité de l’humanité était semblable aux Éloïs, un troupeau qu’il convenait de réguler par l’abattage sélectif. Seule une race d’hommes ne s’encombrant pas d’une compassion superflue pourrait mener à bien cette tâche certes déplaisante, mais néanmoins nécessaire. Tout comme les Morlocks, ces hommes seront considérés comme des monstres par le commun des mortels. Mais Wells considérait néanmoins que son État-Monde hypothétique, qu’il appelait parfois « Nouvelle République », devait être dominé par des hommes de cette trempe:

    Les hommes de la Nouvelle République ne seront pas plus dégoûtés lorsqu’ils auront à faire face à la mort ou à l’infliger, parce qu’ils auront un sens plus aigu que le notre des possibilités offertes par la vie. L’acte de tuer en vaudra la peine, car ils auront un idéal; tout comme Abraham, ils auront la foi nécessaire pour tuer, et ils n’auront pas une attitude superstitieuse face à la mort. Ils envisageront naturellement le suicide des personnes incurablement mélancoliques, malades ou sans défense comme un acte courageux et élevé, comme un acte de devoir plutôt que comme un crime.[85]

     H.G. Wells

    H.G. Wells

     

       D’autres œuvres de science-fiction de Wells soulignent son penchant pour le darwinisme militaire. Par exemple, La Guerre des Mondes décrit la guerre interplanétaire comme une extension macrocosmique de la sélection naturelle.[86] Ce thème finira par se généraliser dans l’ensemble du genre de la science-fiction:

    La science-fiction est quasiment impossible à définir; ses lecteurs s’imaginent tous savoir ce que c’est, mais pourtant aucune définition ne saurait recouvrir l’ensemble de ses aspects. Je pense que l’évolution, telle que présentée par Wells, c’est à dire une forme de mutation résultant de la confrontation entre l’homme et des espèces différentes, est l’un des thèmes majeurs de la science-fiction moderne.[87]

       Cette observation apporte un éclairage sur le cadre dialectique constitutif de la théorie de l’évolution. L’organisme (thèse) entre en conflit avec la nature (antithèse), ce qui génère une nouvelle espèce améliorée (synthèse), le point culminant du processus évolutionniste.[88] Bien entendu, dans un monde de ce type où le conflit est permanent, la violence et le carnage sont essentiels à la bonne marche du progrès. Ainsi, la théorie de Darwin « a renforcé la notion hégélienne selon laquelle la civilisation humaine s’est élevée progressivement après des débuts brutaux ».[89]

       Il est intéressant de rappeler qu’à cette époque Leopold Maxse, l’un des associés de Wells au Coefficients Club, brûlait du désir d’en découdre avec l’Allemagne. Il est aussi intéressant de noter que Wells avait prédit la montée en puissance de l’Allemagne nazie et la Seconde Guerre mondiale dans The Shape of Things to Come. Le fait que Wells ait pu « prédire » tout ceci laisse à penser qu’il était au fait de certains plans. Ces plans pourraient avoir circulé au sein de groupes de pensée élitistes de l’époque, comme le Coefficients Club. Quoi qu’il en soit, il est certain que la Seconde Guerre mondiale s’est parfaitement synchronisée avec la Weltanschauung de Wells et de ses collègues militaristes darwiniens.

       On sait que la Seconde Guerre mondiale a connu un final explosif avec le largage de bombes atomiques sur Hiroshima et Nagasaki. L’avènement du conflit nucléaire plongea le monde dans la manipulation dialectique de la Guerre Froide. La politique dendiguement mise en place par l’administration Truman fit que la menace communiste fut maintenue en tant qu’élément de stabilité. Cette politique fut reconduite à l’occasion des guerres de Corée et du Vietnam, qui furent volontairement menées de façon absurde pour permettre la perpétuation de la dialectique Est-Ouest. La période de la fin des années 60 fut celle de la détente, qui vit un apaisement des tensions entre les États-Unis et l’Union Soviétique. Mais les relations américano-soviétiques se dégradèrent à la fin des années 70 et durant les années 80; la métastase que représentait « l’empire du mal » était alors une source d’angoisse majeure.

       C’est dans ce climat dialectique que la perspective d’une annihilation nucléaire était constamment mise en avant comme un argument imparable pour démanteler le système des états-nations et établir un gouvernement mondial. Un gouvernement global de ce type cadrerait parfaitement avec les affirmations à caractère normatif qui forment le cœur de la nouvelle de Wells, The Shape of Things to Come: « l’existence d’états souverains indépendants EST la guerre, rouge ou blanche, et si le monde n’a pas su percevoir cette vérité élémentaire, c’est qu’il a été aveuglé par une mauvaise éducation mise en place délibérément. »

       On a probablement là le véritable motif qui a poussé Wells à encourager la création de la première arme suprême. Le combat pour l’unification politique du monde reposait en grande partie sur la peur, et rien n’avait causé une si grande frayeur que la possibilité d’un conflit nucléaire. Des écrivains de premier plan ont, pendant des décennies, dressé une corrélation sans fondement entre la guerre et l’état-nation. Des universitaires, des journalistes et des politiciens ont ensuite publiquement repris cette corrélation ad nauseam. C’est ainsi que lorsque le spectre de la guerre nucléaire a montré son visage hideux, c’est l’état-nation qui fut désigné comme responsable de son apparition, une affirmation mise en avant dans La destruction libératrice. Le roman de Wells débute par une attaque aérienne qui détruit le centre de contrôle militaire de l’Angleterre et de la France. En représailles, un « aviateur assez jeune et brutal, avec une tête en forme de balle de pistolet » largue une bombe atomique sur Berlin. Cette conflagration est le prélude à un conflit global de grande ampleur:

    Car le monde entier allait bientôt être plongé dans une monstrueuse phase de destruction. Toutes les puissances du globe cherchaient à prévenir une attaque en passant à l’offensive. Elles entrèrent en guerre sous l’influence d’une panique délirante, avec comme objectif de frapper en premier. La Chine et le Japon avaient lancé une offensive contre la Russie et détruit Moscou, les États-Unis avaient attaqué le Japon, l’Inde était en pleine insurrection anarchiste, et Delhi était devenu un puits en feu qui crachait des flammes de mort; le redoutable roi des Balkans avait décrété la mobilisation générale. Tout un chacun avait enfin clairement compris que le monde se précipitait la tête la première dans l’anarchie la plus complète. Au printemps 1959, le feu pourpre inextinguible des bombes nucléaires rugissait dans près de deux cents foyers, et ce nombre augmentait chaque semaine, la fragile structure du crédit monétaire mondial s’était effondrée, l’industrie était complètement désorganisée et chaque ville, chaque zone à forte densité de population, était soit en proie à la famine, soit tremblante de peur à l’idée de la famine. La plupart des capitales du monde étaient en flammes; des millions de personnes avaient déjà péri, et de vastes portions de territoire étaient désormais dépourvues de gouvernement. Un contemporain avait comparé l’humanité à un dormeur qui manipule des allumettes dans son sommeil, et qui trouve son lit en feu à son réveil.

     La destruction libératrice

    Couverture de La destruction libératrice

     

       Après avoir qualifié avec dédain les participants à ce conflit « de simple secte guerrière », Wells nous soumet cette affirmation à caractère normatif selon laquelle « en raison du développement de la connaissance scientifique, l’existence des états souverains indépendants et des empires souverains indépendants n’est plus possible en ce monde ». De plus, Wells avance que « tenter de maintenir l’ancien système revient pour l’humanité à passer d’un désastre à un autre, et peut-être à l’extinction complète de notre espèce ». Wells propose alors comme solution supposée « la proclamation de la fin de la guerre et l’instauration d’un gouvernement mondial »:

    La catastrophe causée par les bombes atomiques ne se contenta pas de pousser les hommes à quitter leurs villes, ni d’anéantir leurs relations économiques et commerciales, elle les contraignit également à abandonner leurs anciens modes de pensée, ainsi que leurs croyances et préjugés désuets hérités du passé. Pour emprunter un terme propre à la chimie, les hommes étaient à l’état natif; ils étaient libérés des chaînes du passé; ils étaient désormais prêts à vivre de nouvelles expériences, pour le meilleur et pour le pire. Et le Conseil se chargea de les concrétiser; on peut supposer que si ses bombes avaient atteint leur objectif, le roi Ferdinand Charles aurait fait en sorte que l’humanité se retrouve à nouveau enchaînée et soumise à des maux sans fin. Mais le choc moral provoqué par les bombes atomiques avait été si profond que la part de ruse qui demeure en l’animal humain avait été supplantée par la compréhension sincère que la reconstruction était une nécessité vitale. Les tendances à la dispute et au commerce s’effacèrent toutes deux, effrayées par leurs propres conséquences; confrontés à ce désir inhabituel de réaliser concrètement de hautes aspirations, les hommes y réfléchissaient désormais à deux fois avant de chercher à retirer des avantages mesquins de leurs travaux. Et lorsque l’herbe commença enfin à repousser et que des revendications commencèrent à germer, elles le firent sur le sol de pierre des cours de justice reformées, en se fondant sur des lois tournées vers l’avenir, non vers le passé, et sous le soleil éclatant d’un monde nouveau. Une nouvelle littérature, une nouvelle interprétation du passé accédaient à l’existence, les écoles inculquaient un nouvel enseignement, prodiguant une foi nouvelle à la jeunesse.

       Les graines semées par l’imagination de Wells finirent par germer dans l’esprit de Leó Szilárd, le résultat en étant la gedankenexperimente socio-culturelle du Manhattan Project:

    Le physicien Leó Szilárd lut le roman La destruction libératrice en 1932, plusieurs années après sa première publication, et admit dans ses mémoires qu’il lui avait donné l’idée de la bombe atomique. Lorsqu’en 1932 Szilárd entendit parler des travaux d’Otto Hahn à Berlin sur la fission de l’uranium, il réalisa que la construction d’une telle arme devenait possible. « Tout ce que Wells avait prédit m’apparaissait soudain comme une réalité ». Il fit part de ses réflexions à son vieil ami et collègue Albert Einstein, qui signa et envoya une lettre à ce sujet (dont la majeure partie fut en fait rédigée par Szilárd) au président Roosevelt. Ce dernier autorisa peu après la création d’un « comité consultatif sur l’uranium » pour étudier leurs idées. Les travaux de ce comité aboutirent à la création du Manhattan Project et des bombes atomiques, ces mêmes bombes atomiques qui allaient mettre un terme à la Seconde Guerre mondiale, et engendrer une lutte globale pour l’acquisition d’un arsenal nucléaire; cette lutte se poursuit de nos jours et pourrait aboutir à la destruction de la civilisation. S’il reste des survivants, ils auront toutes les raisons de tenir H.G. Wells comme principal responsable.[90]

       À vrai dire, Wells pourrait être tenu responsable pour toute guerre nucléaire future. Wells ne fut pas seulement à l’origine de la guerre nucléaire, il est aussi l’un des principaux propagandiste de la tyrannie globale qui se cache derrière l’euphémisme de « nouvel ordre mondial ». La destruction libératrice a mis en place une rhétorique de la peur. Cette rhétorique a consolidé l’autorité des états profonds promouvant la sécurité nationale, à la fois en Russie et en Amérique, ce qui augmentait les chances de voir ces deux puissances réaliser un jour une synthèse hégélienne. La peur de l’annihilation par le nucléaire avait ainsi poussé le monde à accepter un peu plus cette configuration sociale totalitaire. Il s’agissait là en vérité d’un chantage au nucléaire.

       Les idées dangereuses ont rarement besoin d’aide pour assurer leur propagation dans les esprits, et les fictions nucléaires de Wells ne dérogent pas à la règle. Ces histoires d’armes de destruction massive ouvrant la voie au gouvernement mondial ont inspiré de nombreux auteurs de science-fiction qui reprirent des idées popularisées par Wells.

       Les œuvres de fiction centrées sur les armes nucléaires ont eu une influence profonde sur la pensée de Harry Truman, ce qui n’est pas anodin sachant qu’il s’agit de l’homme qui a donné l’ordre de larguer deux bombes atomiques sur Hiroshima et Nagasaki. D’après H. Bruce Franklin, la décision prise par Truman a été « influencée par sa croyance dans le fait que cette démonstration de la puissance de l’arme suprême ultime pourrait réellement mettre un terme à la guerre ».[91] Quelles sont les causes qui ont poussé Truman à faire usage de ce qui constitue le feu prométhéen de la science? Son initiation dans le culte de l’arme suprême a très probablement eu lieu à l’occasion de sa lecture du magazine McClure’s. Alors qu’il était encore un jeune fermier du Missouri, Truman s’abonna à ce magazine dont il dévorait chaque histoire avec avidité; parmi celles-ci se trouvaient des contes de guerres globales et d’armes suprêmes qui se terminaient par une paix et une unification mises en place par un gouvernement mondial.[92] Truman a même écrit sur sa passion pour McClure’s dans une lettre envoyée à sa petite amie Bess en 1913: « je crois que je vais devoir renouveler mon abonnement à McClure’s pour ne pas rater un numéro ».[93]

       En 1910, une nouvelle intitulée The Unparalleled Invasion parut dans les pages de McClure’s.[94] Écrite par l’anglophile délirant Jack London, l’histoire prédit un monde où des hordes de chinois hostiles entament une campagne pour dominer le monde en 1975.[95] Le salut vient sous la forme d’une arme suprême conçue par un scientifique américain. Bien qu’il s’agisse, dans la nouvelle de London, d’une arme biologique, ses effets sont comparables à ceux d’une bombe atomique. La totalité de la population chinoise est contaminée par « des bactéries, et des germes, et des microbes, et des bacilles concoctés dans les laboratoires occidentaux ».[96] Ce puissant cocktail est délivré par des missiles tirés par des avions américains. Le résultat final est un génocide. Après l’attaque, les très rares survivants sont rapidement exécutés.[97]

       Les histoires d’armes suprêmes qui ont influencé la génération de Truman se finissaient presque invariablement par l’extermination d’une population noire, rouge ou jaune,[98] un peu comme si l’arme suprême possédait une composante ethnique. Le terrifiant « péril jaune » était la menace la plus souvent mise en avant, et d’après Franklin, cette littérature anti-asiatique était « particulièrement féroce ».[99] Ce n’est pas surprenant. Comme l’écrit Gene Wolfe dans l’introduction de Brave New Words: The Oxford Dictionary of Science Fiction: « la science-fiction se développe dans le monde anglo-américain ».[100] Il semble que les américains ont été conditionnés pour détruire les adversaires des élites occidentales dans le grand jeu pour l’hégémonie mondiale.

       Durant l’année où parut la nouvelle de London dans McClure’s, Truman tomba sur une version antérieure de ce conte, décrivant « des avions combattant au cours de la terrible guerre finale qui devait mettre un terme à toutes les guerres et consacrer l’avènement d’un monde unifié et prospère ». Cette histoire, un poème de science-fiction titré Locksley Hall et rédigé par Tennyson, a fortement influencé le jeune fermier impressionnable du Missouri. En fait, Truman fut si ému par ce poème qu’il en recopia dix lignes qu’il plaça dans son portefeuille. Ces dix lignes ne quittèrent pas Truman au cours des trente-cinq années qui suivirent. Elles firent une apparition publique alors que Truman, désormais président, se rendait à la conférence historique de Potsdam, qui devait définir l’ordre mondial de l’après-guerre. Au cours du voyage, Truman extirpa un bout de papier déchiré de son portefeuille et récita devant un reporter les dix lignes qu’il avait recopiées dans sa jeunesse.[101] En voici en extrait:

    Les tambours de guerre cessèrent de rouler, et les étendards de bataille furent rangés au Parlement des hommes, la Fédération du monde.[102]

       Il est évident que Truman espérait que la conférence de Potsdam accouche d’un gouvernement mondial, et qu’il croyait que les États-Unis posséderaient bientôt une arme capable d’obliger les autres nations à accepter le modèle d’ordre mondial qu’il désirait voir advenir.

     Harry Truman

    Harry Truman

     

       Truman semble avoir suivi le scénario d’une histoire de Roy Norton parue en 1907 et intitulée The Vanishing Fleet. Cette histoire, parue en plusieurs épisode dans l’Associated Sunday Magazines, décrit une attaque-surprise des japonais qui offre des similitudes troublantes avec l’attaque contre Pearl Habor qui eut lieu 34 ans plus tard. Les japonais délivrent un coup très dur, mais l’ingéniosité américaine, comme c’est souvent le cas dans les fictions sur le nucléaire, parvient à retourner la situation lorsque des scientifiques américains invente les armes ultimes, qui fonctionnent grâce à la radioactivité. Ces armes, une flotte d’ « avions-radioactifs », sont « capables de détruire l’intégralité de la flotte navale ennemie ».[103]

       Dans l’histoire de Norton, le président américain sait parfaitement que les japonais risqueraient de capituler s’ils apprenaient l’existence de cette nouvelle arme. Mais il pense que cette arme ne devra être utilisée qu’à une seule reprise pour convaincre le reste du monde que la guerre devra désormais appartenir au passé. Animés par leur désir de vengeance nucléaire, les avions-radioactifs livrent « la dernière grande bataille de l’histoire », qui s’achève par une victoire américaine. L’ennemi vaincu, le président déclare fièrement: « les États-Unis, ayant foi dans la race anglo-saxonne comme étant [...] la plus pacifique et la plus prudente, ont formé une alliance [...] avec la Grande-Bretagne ». L’histoire de Norton, comme la plupart des fictions nucléaires de l’époque, promouvait un modèle fondé sur l’hégémonie anglo-américaine.[104] C’est pourquoi le culte de l’arme suprême sera marqué par des traits anglophiles jusqu’à la fin de la Seconde Guerre mondiale, la plupart des oligarques de l’establishment global préférant par la suite l’idée d’une pax universalis à celle d’une pax americana.

       Le goût de Truman pour les fictions nucléaires pourrait l’avoir amené à se projeter dans le rôle du président dans l’histoire de Norton, que ce soit consciemment ou inconsciemment. Plusieurs agents des élites dominantes étaient certainement en place pour garantir que Truman assumerait le même rôle que le président de l’histoire de Norton. Le secrétaire d’état à la guerre Henry Stimson était l’un de ces agents. Stimson supervisa le développement de la bombe atomique et conseilla Roosevelt puis Truman à ce sujet. C’est depuis cette position que Stimson a contribué à convaincre Truman qu’il convenait d’utiliser la bombe. Peu après Hiroshima et Nagasaki, Stimson expliqua que l’usage de la bombe était une nécessité absolue parce que « c’était de la seule façon de réveiller le monde sur la nécessité d’abolir définitivement la guerre. Aucune démonstration technologique [...] n’aurait pu remplacer son utilisation concrète avec ses horribles conséquences ».[105] Le président de la nouvelle The Vanishing Fleets exprime exactement les mêmes sentiments.

       The Vanishing Fleets soumettait l’affirmation à but normatif que l’utilisation de la bombe faisait partie d’un processus inéluctable et non négociable. Cette assertion aurait alors pu être à l’origine du refus de l’administration Truman de faire écho aux propositions de paix japonaises. Les japonais avaient commencé à tenter de négocier la paix dès le 14 février 1945, lorsqu’un message décrypté entre la Russie et le Japon, dans lequel ce dernier exprimait sa volonté de reddition, fut porté à l’attention du gouvernement américain. Le chef d’état-major George Marshall fit part de son scepticisme, et le gouvernement rejeta cette opportunité.[106]

       Quatre mois plus tard, le Japon entra à nouveau en contact avec la Russie, toujours avec l’intention de mettre fin à la guerre. Là encore, l’Amérique intercepta les messages et ne saisit pas cette opportunité.[107] Ceci suggère que le modèle paradigmatique du président de Norton a été appliqué à Truman, et que l’utilisation de l’arme suprême était inéluctable.

       Le 6 août 1945, le terrifiant nuage atomique quittait les pages de l’œuvre de fiction de Norton pour planer au-dessus d’une ville d’Hiroshima dévastée. On peut mettre au crédit de l’armée de l’air américaine d’avoir largué 720 000 prospectus au-dessus de la ville pour prévenir les habitants que Hiroshima pouvait s’attendre à être rayée de la carte si le Japon ne capitulait pas immédiatement.[108] Malgré tout, la décision de frapper une cible civile avec une arme aussi destructrice était pour le moins moralement discutable.

       La décision de larguer la bombe sur Nagasaki a occasionné encore moins de réticences ou de compassion. La nécessité d’une deuxième bombe n’était pas remise en question au plus haut niveau gouvernemental. La possibilité que l’entrée de la Russie dans la guerre sur le front asiatique aurait pu accélérer la reddition japonaise n’a même pas été discutée.[109]

       Une analyse même rapide du culte de l’arme suprême révèle le caractère particulièrement brutal et vicieux de ce phénomène culturel. La promotion par ce culte d’une idéologie génocidaire impitoyable et d’un ordre mondial maintenu par la peur du nucléaire dénotent une Weltanschauung particulièrement sauvage. Mais ce culte pourrait cependant avoir un aspect encore plus sombre et occulte. Le choix des cibles pour les deux premières bombes atomiques révèle une ligne de pensée anti-christique. Rose Martin nous apprend que « Hiroshima et Nagasaki [...] étaient les principaux centres du christianisme japonais ».[110] Bien entendu, les valeurs mises en avant par le culte de l’arme suprême étaient radicalement opposées à la Weltanschauung chrétienne qui avait été adoptée par les habitants d’Hiroshima et Nagasaki.

       Hiroshima et Nagasaki préparèrent le terrain à une proposition ambitieuse ayant pour vocation d’institutionnaliser la suprématie globale américaine. Ce concept, connu sous le nom de plan Baruch, fut développé dans « une nouvelle de science-fiction à épisodes lue par des millions d’américains » intitulée Lightning in the Night.[111] L’histoire parut d’août à novembre 1940 dans Liberty, l’un des trois magazines les plus lus aux États-Unis.

       L’histoire débute cinq ans dans le futur. La situation est critique pour l’Amérique et ses alliés: la Grande-Bretagne et la France ont été entièrement soumises par l’Allemagne et les puissances de l’Axe. Pendant ce temps, la Russie et le Japon lancent une attaque surprise contre Hawaii qui, tout comme l’attaque décrite dans The Vanishing Fleet de Norton, présage étrangement l’attaque du 7 décembre 1941 contre Pearl Harbor. Les villes américaines sont détruites par des attaques menées par des bombardiers japonais, soviétiques et nazis. L’Amérique est menacée sur trois fronts par les forces soviétiques, japonaises, mexicaines et allemandes.[112]

       Alors que la crise est à son zénith, Hitler demande et obtient une audience avec le président des États-Unis. Au cours de l’entretien, Hitler révèle que les nazis ont découvert la « clef de l’énergie atomique » et qu’ils détiendront bientôt le « pouvoir de rayer des cités entières de la carte ». Hitler prévient alors que le Reich sera en mesure de déclencher la puissance destructrice des armes nucléaires d’ici un mois. Le dirigeant allemand lance un ultimatum: l’Amérique a un mois pour capituler, sous peine d’être annihilée par le feu nucléaire. L’épisode du 9 novembre s’achève sur cette sombre perspective, plaçant le lecteur dans la perspective d’un avenir de servitude pour l’Amérique au cas où celle-ci perdrait la course aux armements.[113]

     Lightning in the night

    La série Lightning in the Night

     

       Mais dans le dernier épisode, l’Amérique retourne la situation avec l’annonce par le président que l’Amérique a secrètement développé son propre programme d’armement nucléaire. À l’abri des regards, les « scientifiques les plus ingénieux et les plus compétents » du pays sont parvenus à battre les nazis dans la course à l’arme nucléaire. Avant que les nazis n’aient pu mettre en place leur riposte, le président déclare que des « bombardiers stratosphériques » américains équipés de bombes atomiques « volent en direction des principales villes allemandes ».[114]

       Les puissances de l’Axe étant désormais totalement à la merci des États-Unis, le président « présente une proposition américaine pour la paix et le désarmement atomique ». D’après H. Bruce Franklin, les termes de la proposition américaine « s’avèrent identiques à ceux qui constitueront par la suite le plan Baruch de 1946, la seule proposition de désarmement nucléaire jamais offerte par les États-Unis ».[115] Franklin détaille les points communs entre le plan Baruch et son jumeau littéraire:

    [...] une entité dominée par des scientifiques américains contrôlerait à la fois les ressources en uranium mondiales et l’octroi d’installations nucléaires aux autres nations; les États-Unis maintiendraient leur monopole sur l’arme nucléaire jusqu’à une date non spécifiée, et confieraient ensuite leur arsenal nucléaire à une agence internationale.[116]

       Dans la nouvelle, la proposition est un triomphe. L’Allemagne capitule, et le Japon et l’Union Soviétique suivent le lendemain. Un essai de l’arme suprême est mis en œuvre, mais l’Amérique se contente de l’effectuer dans « les steppes désertiques de la Russie ». L’histoire se termine sur une note d’optimisme débridé parce que, d’après Franklin, « la bombe atomique américaine a apporté au monde la pax americana bénie ».[117]

       Les faits ne se sont toutefois pas harmonisés avec la fiction lorsque le plan Baruch fut proposé à la première réunion de la Commission à l’Énergie Atomique des Nations-Unies en juin 1946. Les russes exprimèrent des réticences quant à ce plan, qui dépendait d’une coopération américano-soviétique.[118] Le plan prévoyait la création d’une Autorité du Développement Atomique qui « aurait supervisé le développement et l’utilisation de l’énergie atomique, pris en charge toutes les armes atomiques, et inspecté toute installation menant des recherches pour une utilisation pacifique de l’énergie atomique ».[119] La proposition prévoyait que les États-Unis « commenceraient à détruire leur arsenal nucléaire » après que « le plan eût été complètement mis à exécution ». Les soviétiques rejetèrent cet aspect du plan, arguant qu’il n’y aurait aucune garantie que les États-Unis se soumettraient à l’Autorité du Développement Atomique s’ils conservaient leur monopole nucléaire. Ils étaient aussi extrêmement réticents à l’idée de laisser des inspecteurs fouiner dans leurs installations nucléaires. Enfin, les soviétiques rejetèrent une disposition du plan qui prévoyait que les membres du conseil de sécurité des Nations-Unies se verraient retirer leur droit de veto, de sorte qu’aucun membre ne pourrait s’opposer aux sanctions contre les nations qui violeraient les réglementations. Pour les russes, il s’agissait d’une clause suicidaire, car la majorité du conseil de sécurité était favorable aux États-Unis. Les rêves d’un âge atomique engendrant un gouvernement mondial furent temporairement mis de côté avec le début de la Guerre Froide. Mais si le plan Baruch avait suscité de nombreux espoirs, il semble bien que la plupart des membres de l’establishment oligarchique global avaient anticipé son échec, et se préparaient déjà à la dialectique de la Guerre Froide.

       Mais il semble au final que l’échec du plan Baruch ait pu être causé par une lutte sectaire interne au culte de l’arme suprême. Bien que Franklin soutienne que l’impérialisme américain était la composante majeure du culte, des indices tendent à montrer que celui-ci s’est scindé en deux courants distincts vers la fin de la Seconde Guerre mondiale. La première manifestation du culte, la secte de la pax americana, militait pour un modèle de gouvernement mondial qui se limiterait au rôle de support de l’institutionnalisation de la suprématie américaine. La seconde manifestation, la secte de la pax universalis, croyait en la fusion des États-Unis et de l’Union Soviétique, les deux nations étant ensuite subordonnées à une entité globale.

       Il semblerait que les partisans de la secte de la pax universalis transmirent des secrets nucléaires à Staline, dans l’espoir de rendre le dictateur soviétique plus réceptif à l’idée d’une Autorité de Développement Atomique telle que proposée par le plan Baruch. Le major George Racy Jordan a assisté à cette trahison. Jordan « était l’officier en charge du transfert des équipements du programme Lend Lease [ndt: prêt-bail, programme de dotation de matériel aux alliés des États-Unis durant la seconde guerre mondiale] vers la base aérienne de Great Falls au Montana ».[120] Les biens transférés vers cette base prenaient la direction de la Russie. Le chercheur Ralph Epperson nous raconte l’histoire de Jordan:

    Le major Jordan, d’un naturel curieux, ouvrit divers cartons et valises et aperçut des mots avec lesquels il n’était pas familier: uranium, cyclotron, proton, neutron, cobalt et plutonium. De plus, Jordan découvrit plusieurs rapports originaires de « Oak Ridge, Manhattan District » (il s’agit du Manhattan Project à Oak Ridge, dans le Tennessee, où des scientifiques américains développaient les plans de la bombe atomique) contenant des phrases telles que « énergie produite par la fission ». Jordan a également découvert « [...] au moins trois envois de produits à base d’uranium [...] pour près de trois quarts de tonne. Il y avait également l’envoi d’un kilogramme de métal d’uranium, à une époque où le stock américain était de deux kilogrammes ».
    Le major Jordan ne mesura pas toute la portée de ses découvertes, jusqu’à ce que la Russie fasse exploser sa première bombe atomique en 1949. Il comprit alors qu’il avait été le témoin du transfert des plans et du matériel qui permirent la fabrication de la première bombe atomique russe. Et cela s’était produit en 1943.[121]

       La découverte du major Jordan renvoie peut-être à autre chose que de la subversion soviétique. Les adeptes de la pax universalis croyaient probablement que si les deux camps possédaient des armes atomiques, une agence internationale de régulation serait créée pour empêcher une course aux armements. S’il s’agissait bien là de la raison motivant cette trahison, alors ceux qui l’ont commise ont été bien mal inspirés et ont mis en danger à la fois le monde et la survie de l’humanité.

       Robert Oppenheimer, le directeur scientifique du Manhattan Project, était un adepte important de la secte de la pax universalis. Il existe de fortes présomptions qui laissent à penser qu’Oppenheimer était l’un de ceux qui ont transmis des secrets nucléaires à l’Union Soviétique. Cette assertion, qui a longtemps été considérée comme un effet de la « peur rouge », a été confirmée par le témoignage de Pavel Soudoplatov, membre des services de renseignement de l’Union Soviétique. Soudoplatov était le chef du Département S, une structure dirigée conjointement par le GRU [ndt: le renseignement militaire soviétique] et le NKVD [ndt: le prédécesseur du KGB] et chargée de découvrir les secrets américains sur la bombe atomique. L’autobiographie de Soudoplatov, parue en 1994 et intitulée Missions spéciales, couvre cette période en détail, ainsi que le recrutement par Soudoplatov d’Oppenheimer, Enrico Fermi, Leó Szilárd et Klaus Fuchs, les principaux cerveaux du Manhattan Project.[122] Soudoplatov prétend que Fuchs rencontrait des messagers soviétiques, tandis que les trois autres scientifiques « laissaient délibérément des informations importantes à des endroits où elles pourraient ensuite être récupérées par des agents infiltrés au sein des laboratoires ». Par la suite, Fuchs confessa son crime, et fut détenu dans une prison britannique, tandis que les autres ne furent pas découverts.

       Oppenheimer fut tout de même soupçonné. Le FBI et le renseignement militaire exprimèrent des inquiétudes à son propos durant la guerre, et on lui retira ses habilitations de sécurité quelques années après la fin de la guerre.[123]

     Oppenheimer

    Robert Oppenheimer

     

       Les critiques de Soudoplatov ont prétendu que son autobiographie était l’œuvre d’un homme âgé, dont la mémoire défaillante avait déformé des souvenirs qui remontaient à des années. Ces critiques soulignent également que les archives soviétiques disponibles ne contiennent aucun document qui soutienne les accusations de Soudoplatov envers Oppenheimer. À ces objections certes légitimes, Eric Breindel rétorque que l’histoire orale « est une forme tout à fait légitime », et que la version des événements telle que relatée par Soudoplatov pourrait être vérifiée par des documents qui n’ont pas encore été déclassifiés ou mis à disposition du public. Il apparaît de plus que des membres de l’élite soviétique ont réellement cru Soudoplatov. Peu de temps après la mort de Staline, Soudoplatov se retrouva du mauvais côté de l’histoire lorsqu’il fut l’une des cibles d’une purge décidée par Nikita Khrouchtchev. Après plusieurs années de prison, Soudoplatov fit appel et demanda sa réhabilitation en 1982. Cette demande, transmise au chef du KGB Youri Andropov, était assortie de la liste des secrets nucléaires collectés par Soudoplatov auprès d’Oppenheimer, et qu’il présentait comme une de ses « réussites ». Breindel souligne que les termes de cet appel « n’étaient pas censés être connus des occidentaux », et que ni Soudoplatov ni Andropov ne pouvaient se douter qu’ils allaient être publiés douze ans plus tard. Breindel ajoute: « il semble peu probable qu’une personne cherchant à se faire réhabiliter fasse des déclarations totalement fausses au chef du KGB; la position d’Andropov lui permettait de vérifier la réalité des ‘‘réussites’’ de Soudoplatov ».[124]

     Pavel Soudoplatov

    Pavel Soudoplatov

     

      Les déclarations de Soudoplatov sont également renforcées par l’amitié qui liait Oppenheimer au professeur Haakon Chevalier, de l’université de Berkeley en Californie. Le 23 juillet 1964, Chevalier informa Oppenheimer qu’il était sur le point de publier ses mémoires, et que le manuscrit révélait qu’ils avaient tous deux été membres d’une unité secrète de la section professionnelle du parti communiste de 1938 à 1942.[125] L’historien Gregg Herken raconte que la veuve de Chevalier, Barbara, lui donna l’autorisation « de lire un journal contenant ses mémoires, dont elle avait débuté la rédaction dans les années 80 ». Barbara y révèle que Haakon « avait approché Oppenheimer pour lui demander d’espionner pour l’Union Soviétique pendant la guerre ». Barbara ajoute: « l’appartenance d’Oppie à une unité clandestine était un secret très bien gardé ».[126] Tout ceci tend à montrer qu’Oppenheimer était à tout le moins un agent ou un sympathisant communiste qui aurait pu être prêt à transmettre des secrets nucléaires à l’Union Soviétique si on le lui avait demandé.

       Oppenheimer était très certainement proche de l’idéologie communiste, mais il aurait pu transmettre des secrets nucléaires à l’Union Soviétique pour des raisons plus profondes que celles qui servaient l’agenda stalinien. Oppenheimer a pu penser que l’internationalisation de la bombe aurait pu pousser l’Union Soviétique à accepter l’idée d’une agence internationale de régulation pour éviter une course aux armements. Oppenheimer était le principal consultant scientifique du comité consultatif spécial Acheson-Lilienthal, qui avait réclamé la création de l’Autorité du Développement Atomique.[127] Oppenheimer espérait que cette dernière constituerait une étape cruciale dans la création d’un gouvernement mondial, comme il l’a déclaré au cours d’un discours sur le sujet des « explosifs atomiques » prononcé le 16 mai 1946 devant le George Westinghouse Centennial Forum de Pittsburgh:

    Quelle est le lien entre notre proposition de création d’une Autorité du Développement Atomique internationale qui détiendrait un monopole avancé sur l’énergie atomique – quel est lien entre cette proposition et ces questions? Elle propose qu’un gouvernement mondial soit institué dans le domaine de l’énergie atomique, qu’il y ait un renoncement à la souveraineté nationale dans ce domaine, qu’il n’y ait aucun droit de veto dans ce domaine, que la loi internationale s’applique à ce domaine. Comment est-ce possible dans un monde composé de nations souveraines? Ce ne pourra être possible que de deux manières: la première est par la conquête, qui détruira la souveraineté nationale; la seconde est la renonciation partielle à cette souveraineté. C’est cette deuxième option que nous proposons ici. Une renonciation partielle, suffisante, mais pas plus que suffisante, qui permettrait à l’Autorité du Développement Atomique de voir le jour, d’exercer ses fonctions de développement, d’exploitation et de contrôle, de lui permettre de vivre et de s’épanouir, de protéger le monde contre l’utilisation des armes atomiques et de lui prodiguer les bienfaits de l’énergie atomique.[128]

       Pour Oppenheimer, le domaine de l’énergie atomique et l’Autorité du Développement Atomique devaient contribuer à la mort du système de l’état-nation. Oppenheimer a pu donner son concours à l’accélération du programme nucléaire soviétique pour atteindre cet objectif. Si c’est le cas, il s’agissait d’une grave erreur de calcul, parce qu’Oppenheimer n’a pas anticipé la trajectoire nationaliste adoptée par Staline à la fin de la guerre.

       La dialectique de la Guerre Froide s’avéra tout aussi avantageuse pour le culte de l’arme suprême. Elle a créé un climat de peur propice à l’hystérie nucléaire. Cette hystérie a trouvé son expression cinématographique avec le film de 1983 The Day After, un film que beaucoup considèrent comme la fiction nucléaire ultime. Dana Hull décrit de manière saisissante la réaction du public après la diffusion de ce film:

    Le film a généré une énorme controverse en 1983. Aucune chaîne de télévision n’avait jamais tenté de faire entrer l’horreur nucléaire dans les salons américains, encore moins à des périodes de forte audience. Les critiques avaient prévenu qu’il s’agissait d’un spectacle profondément déprimant et perturbant – deux heures terribles qui amenaient Hiroshima au cœur du pays en prime time. La chaîne avait prévenu les parents que ce film, qui contenait des images explicites de millions de morts et de destruction, était déconseillé aux jeunes spectateurs impressionnables.
    Je demandai la permission de le regarder. La guerre nucléaire et les retombées radioactives faisaient très « adulte ». J’étais prête à prendre place aux premières loges de l’Armageddon et à percer ses secrets. Je fis remarquer que si nous devions tous sauter, il fallait que je sois préparée. J’avais même une garde-robe appropriée à l’holocauste: des sweat-shirts noirs et de vieilles tenues de l’armée.
    Je ne me revois pas dans le salon en train de regarder le spectacle du dimanche soir. Mais certaines scènes me reviennent en mémoire avec acuité, des images qui s’imprimèrent profondément dans mon psychisme. Lorsque les missiles nucléaires atteignirent leur cible, la région fut submergée par le vent et les flammes. Les prairies vallonnées du Kansas étaient carbonisées et recouvertes d’une suie noire. Le sol était jonché de cadavres de vaches et de chevaux. Une classe d’école maternelle fut entièrement vaporisée dans un grand feu orange, et les élèves immédiatement réduits à l’état de squelettes. Des gens chauves, au visage vert couvert de pustules erraient comme Quasimodo le long d’une route désolée à la recherche de nourriture. Jason Robards pleurait dans les décombres. Lors du générique de fin, une voix faible se fit entendre à la radio depuis un abri souterrain: « Je suis Lawrence Kan. Est-ce qu’il y a quelqu’un? Quelqu’un? »
    Le film fut suivi par près de cent millions de personnes. Nous l’avons évoqué le lendemain en cours de sciences sociales, et certains étudiants racontaient leurs cauchemars avec délectation, quand d’autres faisaient semblant d’être très perturbés. Le jour d’après The Day After fut un moment de grande excitation au collège – être traumatisé faisait fureur.[129]

       The Day After était en effet assez traumatisant. L’épilogue lugubre du film se termine par cet avertissement:

    Les événements catastrophiques auxquels vous venez d’assister seraient, en toute probabilité, moins importants que ceux qui se produiraient si les États-Unis étaient la cible d’une véritable attaque nucléaire d’envergure.
    Nous espérons que les images contenues dans ce film inspireront les nations de cette planète, leurs peuples et leurs dirigeants, et les pousseront à trouver les solutions permettant d’éviter ce jour fatidique.

       Cet avertissement, juxtaposé avec les images traumatisantes qui l’ont précédé, donne un caractère inexorable au récit apocalyptique de The Day After. En fait, les dernières paroles du film décrivent la troisième guerre mondiale comme « un jour fatidique », la rendant ainsi prédestinée dans le contexte du système des états-nations. Nous avons ici « l’illusion d’une vision systématiquement infaillible du monde futur », qui est la marque de fabrique de la programmation prédictive.

       The Day After représente cependant un tournant dans la série de fictions sur la peur du nucléaire, en ce que la communauté artistique faisait jusqu’alors la promotion du monde unipolaire de la pax americana, tandis que ce film penche en faveur du monde multipolaire de la pax universalis. L’appel à toutes « les nations de cette planète, leurs peuples et leurs dirigeants » renferme implicitement le souhait de la mise en place d’une unification politique sur le plan mondial, une affirmation à caractère normatif chère à la secte de la pax universalis. Dans un passage du film, un prêtre prêche devant ses fidèles au milieu des ruines fumantes. Il évoque l’Apocalypse 11:18, et remercie Dieu d’avoir châtié « les destructeurs de la terre ». Il convient cependant de garder à l’esprit que cette citation de la Bible intervient dans le cadre plus large d’un récit non-chrétien. Ceci amène une question importante: qui sont « les destructeurs de la terre » d’après The Day After?

       Nous ne lisons pas les différents textes constitutifs de la littérature humaine en dehors de tout cadre culturel. Ainsi, « tout texte est nécessairement lu en lien avec les autres [...] et un ensemble de connaissances textuelles exercent leur influence sur celui-ci ».[130] The Day After ne déroge pas à la règle et doit être envisagé à la lumière d’autres textes, comme par exemple La destruction libératrice de Wells, une autre fiction fondée sur la peur du nucléaire. Le serment du prêtre est une condamnation implicite, fondée sur une interprétation faussée de la Bible, de ce que Wells qualifiait de « simple secte guerrière » dans La destruction libératrice. Dans The Shape of Things to Come, Wells soutient que cette secte est intimement liée au système de l’état-nation: « l’existence d’états souverains indépendants EST la guerre, rouge ou blanche, et si le monde n’a pas su percevoir cette vérité élémentaire, c’est qu’il a été aveuglé par une mauvaise éducation mise en place délibérément ». Il s’agit encore une fois de la promotion d’un monde multilatéral souhaité par la frange favorable à la pax universalis au sein du culte de l’arme suprême. Si on laisse de côté les modèles multilatéraux et unilatéraux de gouvernance globale, on s’aperçoit que l’union politique présentée comme la seule alternative à l’annihilation nucléaire est une constante des fictions fondées sur la peur du nucléaire. Le discours anxiogène est quant à lui toujours présent.

       Le sermon débute par la voix off du prêtre qui récite un extrait de l’Apocalypse 8:7 : « et le tiers de la terre fut brûlé, et le tiers des arbres fut brûlé, et toute herbe verte fut brûlée ». La caméra suit simultanément un autre personnage qui erre au milieu des gravats et des cadavres d’animaux. Cette séquence recycle implicitement le concept biblique d’apocalypse pour en faire un événement strictement immanent. « Immanence » est un terme dérivé du latin in manere – rester dans. L’objet de l’expérience immanente reste confiné dans les limites ontologiques de l’univers physique. L’Apocalypse décrite dans The Day After demeure intégralement dans le cosmos matériel et est totalement dépourvue d’éléments surnaturels ou transcendants.

       Par exemple, les sauterelles qui émergent de la fumée pour se répandre sur la terre dans Apocalypse 9:3 sont sorties de leur contexte biblique et reconceptualisées en tant qu’effets résiduels de la radioactivité. De plus, le film rejette implicitement la sotériologie chrétienne. Alors que le prêtre cite l’Apocalypse 9:4, où il est révélé que les sauterelles frapperont « seulement les hommes qui n'avaient pas le sceau de Dieu sur le front », l'un des membres de la congrégation s'effondre à cause des effets des radiations. Ce qu'on cherche à nous faire comprendre est que l'Apocalypse, en tant qu'événement strictement immanent, tue sans discrimination. Le salut et la délivrance sont refusés à la fois au croyant et au non-croyant.

       The Day After a eu un impact considérable sur l’esprit de ses spectateurs. Ce film est même parvenu à convertir le président en exercice, Ronald Reagan, à la secte de la pax universalis. Reagan a déclaré dans son autobiographie que le film l’avait « profondément déprimé » et l’avait convaincu qu’il n’était pas possible de gagner une guerre nucléaire.[131] Nicholas Meyer, le réalisateur de The Day After, affirme que son film a joué un rôle majeur dans la signature en 1986 du traité INF [ndt: Intermediate-Range Nuclear Forces, traité sur les forces nucléaires à portée intermédiaire].[132] Meyer prétend que l’administration Reagan lui a envoyé un télégramme, peu après la signature du traité à Reykjavik, où il était écrit: « ne pensez pas que votre film n’a pas eu d’influence sur tout ceci ».

       Meyer avait beau ressentir de la fierté en considérant l’influence de son film dans la signature du traité INF, il n’en reste pas moins qu’il a effrayé le président au point de le pousser à signer un accord qui mettait en péril la sécurité de l’Amérique. Le cas d’Oppenheimer illustre clairement l’ignorance de la secte de la pax universalis envers la longue histoire russe de tromperies et de manquements à ses engagements; cet aveuglement persistant s’est poursuivi avec The Day After. En septembre 1991, les agences de renseignement américaines découvrirent que la Russie avait violé le traité INF en déployant secrètement des missiles à têtes nucléaires SS-23 en Allemagne de l’Est, en Tchécoslovaquie et en Bulgarie.[133] Les soviétiques avaient déployé ces batteries de missiles « juste avant la signature du traité, et ne les avaient jamais ni déclarées, ni détruites ».[134] Le journaliste d’investigation Kenneth Timmerman explique en quoi ces SS-23 auraient donné un avantage indu aux soviétiques en cas de guerre:

    Dans l’éventualité d’une guerre en Europe entre l’OTAN et le Pacte de Varsovie, ils (les SS-23) auraient donné un avantage militaire décisif aux soviétiques, en leur permettant de lancer une attaque nucléaire surprise au cœur des forces de l’OTAN stationnées en Allemagne.[135]

       Meyer a semble-t-il omis d’étudier le manque d’implication de la Russie dans le contrôle des armes avant de traumatiser les américains avec des scènes montrant un pays ravagé. Le résultat fut que l’Amérique a naïvement recherché la paix au sommet de Reykjavik, tandis que les soviétiques se préparaient secrètement à la guerre. L’imprudence et la désinvolture apparaissent comme des éléments constitutifs de l’idéologie du culte de l’arme suprême.

       Alors que l’impact du film de Meyer sur la géopolitique fut significatif, il a tout au plus renforcé la plupart des doctrines millénaristes adoptées par les éléments les plus extrémistes de la communauté évangéliste. C’est particulièrement vrai pour des évangélistes tels que Tim LaHaye, dont les romans Left Behind décrivent un holocauste nucléaire comme précurseur au retour du Christ. Les motivations de LaHaye pour faire la promotion de cet holocauste apparaissent plus évidentes lorsqu’on étudie la théologie dominioniste.

     Tim LaHaye

    Tim LaHaye

     

       Pour résumer, le dominionisme est un culte de djihadistes néo-gnostiques qui poursuivent des buts très similaires à ceux des utopies socio-politiques qui l’ont précédé. Chris Hedges décrit ainsi le dominionisme:

    Les différentes sectes de ce mouvement nommé dominionisme ont en commun une obsession du pouvoir politique. Au refus de s’engager politiquement suite au procès Scopes [136] a succédé un appel à la « domination » chrétienne sur la nation, puis finalement sur la terre entière. Les dominionistes prêchaient que Jésus leur avait commandé de bâtir le royaume de Dieu ici et maintenant, tandis que la croyance générale était jusqu’alors qu’il convenait d’attendre sa venue. Ce militantisme biblique a fait de l’Amérique un agent de Dieu, et tous ceux, qu’ils soient des chefs politiques ou des intellectuels, qui s’opposent aux chefs chrétiens sont tout simplement considérés comme des agents de Satan.[137]

       Il convient de souligner la différence très nette qui existe entre l’utilisation des Écritures pour guider des choix politiques, et l’utilisation des Écritures comme un prétexte pour prendre le contrôle de l’appareil politique. Dans Vengeance is Ours: The Church in Dominion, Albert Dager résume les trois piliers sur lesquels repose cette forme militaire du christianisme:

    1) Satan a usurpé la domination de l’homme sur la terre suite à la tentation d’Adam et Ève.
    2) L’Église est l’instrument de Dieu pour reprendre cette domination à Satan.
    3) Jésus ne peut pas revenir, ou ne reviendra pas, tant que l’Église n’aura pas assuré sa domination en prenant le contrôle des institutions sociales et gouvernementales de la terre.[138]

       Le royaume de Jésus est donc réduit à un gouvernement séculier établi et dirigé par un pouvoir séculier. Bien que les progressistes séculiers citent le dominionisme comme un cas de violation de la séparation de l’église et de l’état, ce mouvement représente en réalité un asservissement de l’église à l’état. Le dominionisme donne libre cours aux machinations temporelles. Les pouvoirs politiques, sociaux et militaires atteignent quant à eux à la transcendance en maintenant un gouvernement dominioniste. Le résultat est l’apothéose de l’état [ndt: apothéose au sens étymologique, i.e. élevé au rang de divinité]. Il s’agissait là encore d’un des objectifs des premières utopies sociales. Que ce type particulier d’utopie soit recouvert d’un vernis théiste ne change rien au fond du problème. Le dominionisme n’est qu’une variante parmi d’autres utopies socio-politiques, une affirmation renforcée par le caractère néo-gnostique inhérent au dominionisme.

       Ce caractère néo-gnostique se retrouve dans l’injonction faite aux dominionistes de « bâtir le royaume de Dieu ici et maintenant ». Cette injonction revient à réduire la fin des temps à un objet de l’expérience immanente, et à limiter celle-ci au cosmos matériel. Cette tendance au recyclage des concepts a été la marque de fabrique des mouvements modernes prônant une utopie socio-politique, comme le communisme ou le fascisme. Ces mouvements avaient développé leur propre sotériologie anthropocentrique, qui réclamait la mise en place d’un paradis terrestre. Ils considéraient que le salut ne venait pas de la connaissance de Jésus-Christ, mais de la modification consciente des modalités de l’existence.

       La sotériologie dominioniste est tout autant anthropocentrique. La théologie dominioniste soutient que Jésus est soit incapable, soit dépourvu du désir de revenir sur la terre, ce qui a pour conséquence de nier le rôle de sauveur du Christ. Après tout, les Écritures énoncent que le retour du Christ signifiera le salut définitif de l’humanité. On peut lire dans Hébreux 9:28 : « de même Christ, qui s'est offert une seule fois pour porter les péchés de plusieurs, apparaîtra sans péché une seconde fois à ceux qui l'attendent pour leur salut ».[C’est nous qui soulignons] Le dominionisme soutient que c’est l’homme, non Dieu, qui doit faire venir Son Royaume. Le salut final de l’humanité est donc laissé entre les mains de l’homme lui-même.

        Les néo-gnostiques partisans des utopies socio-politiques, motivés par un dédain absolu pour la pistis (foi), ont cherché à ramener la connaissance, qui était jusqu’alors communément associé à la transcendance, « entre des mains plus fermes que celles de la cognitio fidei, la connaissance de la foi ».[139] En opposition à la pistis, les néo-gnostiques promeuvent leur propre version de la gnosis, qui représente une « connaissance secrète sur la façon de maîtriser les forces aveugles de la nature pour des buts de nature socio-politique ».[140] Les dominionistes rejettent également le commandement de Paul de « march[er] par la foi et non par la vue » (2 Corinthiens 5:7). Les dominionistes ont beau prétendre avoir la foi, leur désir de bâtir le Royaume de Dieu trahit leur manque de foi dans la capacité du Seigneur à mettre en œuvre Sa volonté. Dans une perspective purement anthropocentrique, les dominionistes deviennent la volonté de Dieu in toto. Ce sont les dominionistes, non Dieu, qui provoquent la venue du royaume par des institutions intégralement séculières et par des manœuvres politiques.

       Le dominionisme vide le christianisme de sa substance. Il transfère tous les objets transcendants de la foi chrétienne sur le plan ontologique de l’univers physique. Le christianisme est ainsi réduit à une idéologie révolutionnaire proche du communisme ou d’autres formes d’utopies socio-politiques. Ironiquement, la plupart des utopies socio-politiques de l’histoire ont pour fondement le rejet de la conception traditionnelle de Dieu et sur la doctrine gnostique de l’homme qui doit se sauver lui-même. Les dominionistes ont beau parler de Dieu, de salut et de foi, leur interprétation de ces concepts les rattache à l’immanentisme néo-gnostique et aux utopies socio-politiques. Pour paraphraser l’apôtre Paul, ils ont l’apparence de la piété, mais renient ce qui en fait la force (2 Timothée 3:5).

       Cette sotériologie anthropocentrique renforce l’injonction faite aux dominionistes de faire « venir le royaume ». Comme le montrent les images terrifiantes d’holocauste nucléaire évoquées par LaHaye dans sa série Left Behind, certains dominionistes considèrent la guerre nucléaire comme un moyen efficace de rendre la fin des temps immanente. LaHaye élève quasiment la bombe au rang de divinité, la décrivant comme une arme envoyée par la providence pour faciliter le retour du Christ. En ce sens, certaines franges du mouvement dominioniste pourraient être qualifiées d’incarnations théistes du culte de l’arme suprême. Leur proximité avec les néo-conservateurs les rattache à la secte de la pax americana au sein du culte de l’arme suprême.

       Edward Teller, un ancien membre du Manhattan Project et adepte de la pax americana qui appelait au développement de l’arsenal nucléaire, en est un bon exemple.[141] Teller faisait partie d’une cabale peu connue mais néanmoins extrêmement puissante qui compte parmi ses membres certains des principaux partisans du dominionisme. Teller a siégé au directoire du Council for National Policy (CNP) en 1982.[142] Le physicien américain et « père de la bombe H » a aussi fait partie du comité consultatif de la Western Goals Foundation, le précurseur du CNP. Le CNP est un nid de dominionistes: le révérend R.J. Rushdoony, Gary North, Marvin Olasky, D. James Kennedy et Howard Ahmanson Jr. sont quelques uns des penseurs dominionistes qui ont fait partie ou font toujours partie du CNP.[143]

     Edward Teller

    Edward Teller

     

        On peut aisément comprendre pourquoi Teller s’est impliqué dans un groupe aussi étrange. Le CNP semble être composé d’adeptes dominionistes du culte de l’arme suprême. La série Left Behind du fondateur du CNP Tim LaHaye pourrait être considérée comme une nouvelle forme de fiction nucléaire qui mêle les champignons atomiques et les étranges interprétations néo-gnostiques du livre de l’Apocalypse énoncées par les dominionistes. Comme le souligne John Cloud dans le Time Magazine:

    L’hystérie nucléaire contenue dans La somme de toutes les peurs de Tom Clancy ne parviendrait pas à remplir un chapitre de la série Left Behind (de larges portions de plusieurs villes américaines avaient été réduites en poussière dès la page 110 du livre 3).[144]

      La série de LaHaye semble aussi être une variante dominioniste de programmation prédictive. Dans son article du Time Magazine, le journaliste Cloud déclare que « de nombreuses personnes lisent la série Left Behind non comme des romans, mais comme les journaux du lendemain ».[145] LaHaye souhaite-t-il faire croire aux chrétiens crédules que la volonté de Dieu est de faire advenir un holocauste nucléaire? Si c’est le cas, il s’agit d’un moyen efficace pour attirer des chrétiens naïfs dans le camp dominioniste. Après tout, les seules personnes qui s’extasient devant la série Left Behind sont celles qui acceptent l’évangile de LaHaye. Les autres sont condamnés à l’annihilation nucléaire. La bombe et la colère divine s’unissent pour former un terrifiant jugement immanent.

       Les cultes et sectes sont certes efficaces en tant que relais des aspirations de l’élite, mais leur durée de vie s’avère généralement très réduite. Wells, dans son désir de laisser une contribution permanente à la croisade des oligarques pour la mise en place d’un gouvernement mondial, s’est servi de la science-fiction pour enraciner son culte dans la culture elle-même. Des groupes tels que les illuminati, les templiers, les jésuites et d’autres ont tous été supprimés par différentes nations à des époques diverses. Cependant, comment un gouvernement national pourrait-il s’y prendre pour supprimer un phénomène culturel? L’histoire a prouvé que les tentatives en ce sens ont invariablement échoué.

       Le culte de l’arme suprême de Wells s’est répandu comme un feu de brousse, tout comme le « feu dans l’esprit des hommes » de Dostoïevski [ndt: référence au livre de Billington Fire in the Minds of Men, dont le titre est tiré de la traduction anglaise de ce passage des Possédés de Dostoïevski: « l’incendie est dans les esprits, non sur les toits »]. Ce feu s’est propagé aux amis élitistes de Wells, les illuminant d’une foi inextinguible comparable à celle des fanatiques religieux les plus ardents. En considérant l’aide institutionnelle reçue par d’A.Q. Khan, il est plus que probable que son réseau soit un produit du culte de l’arme suprême. Les oligarques globaux ont peut-être estimé que l’impact psychologique de la « bombe communiste » avait diminué, et qu’il était temps de faire peser sur le monde la menace de la « bombe islamique ». Si c’est bien le cas, Bhutto n’a sans doute pas pris la mesure de ce à quoi elle s’attaquait en promettant de laisser les inspecteurs de l’AIEA interroger A.Q. Khan.

       Il s’agissait peut-être pour l’ancien premier ministre de faire acte de contrition pour sa propre implication dans la peste que représente la prolifération nucléaire. D’après Shyam Bhatia, un journaliste d’investigation basé à Londres, Bhutto avait transmis à la Corée du Nord des informations capitales sur l’enrichissement de l’uranium au cours d’une visite d’état en 1993.[146] Bhutto a pu réaliser son erreur quelques années plus tard. Mais sa tentative de rédemption s’est heurtée à un puissant phénomène culturel qui compte parmi ses membres de nombreux oligarques globaux. Le culte de l’arme suprême est peut-être devenu un culte de l’assassinat lorsqu’il s’est rendu compte que Bhutto constituait une menace. Comme l’a démontré cet essai, des actes aussi répugnants moralement que le meurtre sont loin d’être tabous pour le culte de l’arme suprême. L’assassinat serait considéré comme un jeu d’enfants pour ceux qui ont fait chanter le monde avec la bombe.



    Notes:

    [1] “U.S. special squad killed Benazir.The Nation 18 mai 2009

    [2] Ibid.

    [3] Ibid.

    [4] Ross, Brian. “U.S. Checking al Qaeda Claim of Killing Bhutto.” ABC News 27 décembre 2007

    [5] Ibid.

    [6] Ibid.

    [7] Ibid.

    [8] “Bhutto commits to letting IAEA question AQ Khan.Times of India 26 septembre 2007

    [9] Ibid.

    [10] Ibid.

    [11] Trento, Joseph. Prelude to Terror: Edwin P. Wilson and the Legacy of America’s Private Intelligence Network. New York: Carroll and Graf Publishers, 2005, p. 99

    [12] Ibid.

    [13] Ibid.

    [14] Ibid. p. 102

    [15] Ibid.

    [16] Ibid. p. 167

    [17] Ibid.

    [18] Ibid. p. 318

    [19] Ibid.

    [20] A. Ralph Epperson. The Unseen Hand: An Introduction to the Conspiratorial View of History. Tuscon, Arizona: Publius Press, 1985, p. 232

    [21] Ibid.

    [22] Ibid. p. 235

    [23] Ibid. p. 232

    [24] Ibid.

    [25] Trento, Joseph. Prelude to Terror: Edwin P. Wilson and the Legacy of America’s Private Intelligence Network. New York: Carroll and Graf Publishers, 2005, p. 166

    [26] Ibid. pp. 52-58

    [27] Ibid. p. 316

    [28] Ibid. p. 313

    [29] Ibid. p. 28

    [30] Ibid.

    [31] Ibid. p. 315

    [32] Ibid. pp. 315-316

    [33] Ibid. p. 313

    [34] Ibid. p. 314

    [35] Ibid.

    [36] Ibid.

    [37] Ibid. pp. 314-315

    [38] Ibid. p. 315

    [39] Borger, Julian and Ian Cobain. “Customs official in secrets inquiry over nuclear revelations.The Guardian 19 décembre 2007

    [40] Ibid.

    [41] Ibid.

    [42] Ibid.

    [43] Ibid.

    [44] Ryland, Luke. “They sold out the world for an F-16 sale.The Raw Story 30 avril 2007

    [45] Ibid.

    [46] Ibid.

    [47] Ibid.

    [48] Giraldi, Philip. “Found in Translation.American Conservative 28 janvier 2008

    [49] Ibid.

    [50] Ryland, Luke. “They sold out the world for an F-16 sale.The Raw Story 30 avril 2007

    [51] Ibid.

    [52] Ibid.

    [53] Ibid.

    [54] Ibid.

    [55] Giraldi, Philip. “Found in Translation.American Conservative 28 janvier 2008

    [56] Ibid.

    [57] “For sale: West’s deadly nuclear secrets.Times Online 6 janvier 2008

    [58] Ibid.

    [59] Ibid.

    [60] Ibid.

    [61] Ibid.

    [62] Ibid.

    [63] Franklin, H. Bruce. War Stars: The Superweapon and the American Imagination. Amherst, Massachusetts: Massachusetts UP, 2008, p. 5

    [64] Ibid. p. 205

    [65] Bartter, Martha A. “Normative fiction.” Science Fiction, Social Conflict, and War, Philip John Davies, ed. Manchester: Manchester UP, 1990, p. 169

    [66] Ibid.

    [67] Ibid.

    [68] Ibid.

    [69] Ibid. p. 183

    [70] Ibid. p. 177

    [71] Ibid. p. 176

    [72] Ibid. p. 177

    [73] Ibid.

    [74] Wikipedia: Coefficients Dining Club

    [75] Wells, Herbert George, Experiments in Autobiography. New York: Macmillan Co. 1934, p. 652

    [76] Ibid. p. 230

    [77] Wikipedia: Leopold Maxse

    [78] Weikart, Richard. From Darwin to Hitler: Evolutionary, Eugenics, and Racism in Germany. New York: Palgrave Macmillan, 2004, pp. 165-166

    [79] Ibid. p. 166

    [80] Ibid. p. 537

    [81] Ibid.

    [82]Martin, Malachi. The Keys of This Blood. New York: Simon and Schuster, 1991, pp. 314-315

    [83] Ibid.

    [84] Ibid. p. 14

    [85] Wells, Herbert George. 1902. Anticipations of the Reaction of Mechanical and Scientific Progress Upon Human Life and Thought. Charleston, S.C.: BiblioBazaar, 2007, p. 184

    [86] Williams, Jack. “The Evolution of the Martians”. War of the Worlds: fresh perspectives on the H.G. Wells classic. Ed. Glenn Yeffeth. Dallas, TX: BenBella Books, 2005, pp. 189-195

    [87] Vernier, J.P. “Evolution as a Literary Theme in H.G. Wells’s Science Fiction.” H.G. Wells and Modern Fiction. Ed. Darko Suvin and Robert M. Philmus. New Jersey: Associated UP, 1977, p. 85

    [88] Marrs, Texe. Dark Majesty. Austin, TX.: Living Truth Publishers 1992, p. 127

    [89] Taylor, Ian T. In the Minds of Men: Darwin and the New World Order. Minneapolis, MN: TFE Publishing, 1999, p. 386

    [90] Wagar, W. Warren. H.G. Wells: Traversing Time. Middletown, CT.: Wesleyan UP, 2004 , p. 146

    [91] Franklin, H. Bruce. “Eternally safe for democracy: the final solution of American science fiction.” Science Fiction, Social Conflict, and War. Philip John Davies, ed., New York: St. Martin’s Press, 1990, p. 157

    [92] Ibid.

    [93] Ibid.

    [94] Ibid.

    [95] Ibid.

    [96] Ibid. p. 156

    [97] Ibid.

    [98] Ibid.

    [99] Ibid.

    [100] Ibid. p. 157

    [101] Ibid.

    [102] Ibid.

    [103] Ibid. p. 158

    [104] Ibid. p. 158

    [105] Ibid. p. 163

    [106] A. Ralph Epperson. The Unseen Hand: An Introduction to the Conspiratorial View of History. Tuscon, Arizona: Publius Press, 1985, p. 299

    [107] Ibid.

    [108] Ibid.

    [109] Ibid. p. 300

    [110] Ibid. p. 46

    [111] Franklin, H. Bruce. “Eternally safe for democracy: the final solution of American science fiction.” Science Fiction, Social Conflict, and War. Philip John Davies, ed., New York: St. Martin’s Press, 1990, p. 159

    [112] Ibid. pp. 159-160

    [113] Ibid. p. 160

    [114] Ibid. p. 161

    [115] Ibid.

    [116] Ibid.

    [117] Ibid.

    [118] The Acheson-Lilienthal and Baruch Plans, 1946, département d’état américain.

    [119] Ibid.

    [120] Epperson, A. Ralph Epperson. The Unseen Hand: An Introduction to the Conspiratorial View of History. Tuscon, Arizona: Publius Press, 1985, p. 330

    [121] Ibid.

    [122] Breindel, Eric. “The Oppenheimer file.National Review 30 mai 1994

    [123] Ibid.

    [124] Ibid.

    [125] “Chevalier to Oppenheimer, July 23, 1963.” Brotherhood of the Bomb

    [126] Herken, Gregg. “The Oppenheimer Case: An Exchange.” The New York Review of Books 25 March 2004

    [127] The Acheson-Lilienthal and Baruch Plans, 1946, département d’état américain.

    [128] Pais, Abraham. J. Robert Oppenheimer: A Life. New York: Oxford University Press, 2006, p. 153

    [129] Hull, Dana. “Bring back the bomb!Salon 13 February 2001

    [130] Fiske, John. Television Culture. London: Routledge, 1987, p. 108

    [131] Ibid. p. 585

    [132] “Fallout from ‘The Day After’.Lawrence.com 19 November 2003

    [133] Timmerman, Kenneth. “Russia’s hidden nuclear missiles: Clinton turned blind eye to major treaty violations.WorldNetDaily.com 5 June 2000

    [134] Ibid.

    [135] Ibid.

    [136] Wikipedia: le procès du singe

    [137] Hedges, Chris. “Soldiers of Christ.Harper’s Magazine 30 May 2005

    [138] Dager, Albert. Vengeance is Ours: The Church in Dominion. Sword Publishers, 1990, p. 87

    [139] Voegelin, Eric. The New Science of Politics: An Introduction. Chicago: University of Chicago Press, 1952, p. 124

    [140] Martin, Malachi. The Keys of This Blood. New York: Simon and Schuster, 1991, pp. 519-520

    [141] “The Council for National Policy: Selected Member Biographies.Seek God

    [142] Ibid.

    [143] Ibid.

    [144] Cloud, John. “Meet the Prophet.Time Magazine 23 June 2002

    [145] Ibid.

    [146] Kessler, Glenn. “Bhutto Dealt Nuclear Secrets to N. Korea, Book Says.Washington Post 1 June 2008


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    1
    Mardi 29 Septembre 2015 à 14:55

     

    Les lecteurs de MJ-12: la piste technocratique auront remarqué les nombreux points communs avec cet article. Les  auteurs sont d'ailleurs les mêmes.

     

    Nous avons vu dans MJ-12... comment la littérature (et plus largement la culture) était utilisée pour implanter dans l'esprit du public des idées telles que l'existence des extra-terrestres, la possibilité qu'ils nous envahissent, la nécessaire formation d'une « église du Dieu galactique », etc. L'objectif était quasiment le même qu'ici: la mise en place d'un monde unifié dominé par les technocrates/oligarques.

     

    La principale différence entre les deux articles est que les auteurs ne croyaient pas à l'existence d'une menace extra-terrestre, qu'ils présentaient comme une expérience sociologique. Ici, nous voyons que la menace nucléaire est traitée comme une menace bien réelle.

     

    Le processus est pourtant identique entre les phénomènes OVNI et bombe atomique:

     

    - la littérature implante l'idée dans l'esprit du public, puis la développe au cours des années

     

    - la terreur gagne les esprits

     

    - certains événements (le canular de La guerre des mondes par Orson Welles suivi de la multitude d'observations d'OVNI, Hiroshima/Nagasaki puis la Guerre Froide) créent une crise et amplifient l'angoisse de la population

     

    - la solution à la crise: un monde unifié dominé par une oligarchie (ou, en attendant, un soutien renforcé aux oligarques locaux, seuls capables de résoudre la crise)

     

     

     

    Depuis une dizaine d'années, certains chercheurs indépendants soutiennent que la bombe atomique n'existe pas et n'a jamais existé. Il s'agirait selon eux d'une opération de guerre psychologique menée contre les populations du monde. L'article ci-dessus développe amplement les motivations qui auraient pu pousser les dirigeants des principaux pays à mentir de façon aussi éhontée pendant tant d'années.

     

    Pour ma part, je reste circonspect. Ce fil de discussion sur Cluesforum a, me semble-t-il, démontré que de nombreuses vidéos de tests atomiques sont des faux, et soulève de nombreuses questions intéressantes. Cela suffit-il à démontrer l'inexistence de la bombe atomique? Il conviendrait d'obtenir des preuves scientifiques de l'impossibilité de la réaction en chaîne, par exemple. Malheureusement ce sujet est entièrement recouvert du voile de ce secret-défense si pratique.

     

    J'estime en tout état de cause que la possibilité d'un canular de grande ampleur au sujet de la bombe atomique ne doit pas être écartée; la lecture de cet article donne à mon sens beaucoup de crédit à cette hypothèse, même si les auteurs sont à mille lieues de l'envisager. H.G. Wells est-il le véritable inventeur de la bombe, mais d'une bombe littéraire destinée à terroriser les populations? C'est ce que laisse entendre à demi-mot Leó Szilárd lorsqu'il admet que c'est la lecture de Wells qui lui a donné l'idée de la réaction en chaîne.

     

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    Dimanche 20 Mars 2016 à 05:41

    Excellent article, qui éclaircit bien des zones d'ombres avec son lot de révélations stupéfiantes et qui soulève des questionnements vraiment intéressants au gré d'une analyse poussée. A propos des "dominionistes" et du "Council for National Policy", j'ai traduit un article qu'on peut trouver là : http://broken.hd.free.fr/Articles/La_guerre_secrete.html

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