• ➤ Le Pentagone à Hollywood

    Traduction de deux articles publiés par Tom Secker sur le site Spy Culture : 7 Years of Reports from the Marine Corps Entertainment Liaison Office, suivi de The DOD’s Full Spectrum Dominance of the Entertainment Industry.

    Nous avons vu avec l'article La CIA à Hollywood que la CIA influençait certaines productions hollywoodiennes par l'intermédiaire d'un bureau de liaison avec l'industrie du divertissement. Tout comme l'agence de renseignement, la quasi-totalité des agences du gouvernement américain possèdent leur propre bureau de liaison avec Hollywood. Le département de la défense américain ne fait pas exception, et est très certainement l'une des agences les plus actives pour ce qui est d'imposer sa propagande à l'usine à rêves qu'est Hollywood.

    L'armée américaine est divisée en cinq branches : l'Army, l'Air Force, la Navy, le Corps des Marines et les Gardes-Côtes. Tom Secker a pu obtenir les rapports des bureaux de liaison avec l'industrie du divertissement du Corps des Marines pour la période allant de 2008 à 2015, et ceux de l'Army pour la période allant de 2010 à 2015. Ces documents donnent une idée de la portée de l'influence exercée par ces deux composantes de l'armée américaine sur l'industrie du divertissement dans son ensemble : des milliers de pages, des dizaines de milliers de rapports, où l'on découvre comment, sous couvert « d'assistance à la production », l’armée impose ses vues aux studios de production. Tout y passe, du blockbuster au film de série Z, en passant par les séries télévisées, les documentaires, les clips musicaux, etc. ; l’ampleur du phénomène a de quoi laisser pantois les non-initiés. Et rappelons que nous n'avons affaire ici qu'à deux des cinq composantes de l’armée qui, bien qu’il s’agisse de la branche du gouvernement américain possédant le budget le plus important, n’est finalement qu’une agence gouvernementale parmi d’autres. Pas besoin de faire un gros effort d’imagination pour penser que l’intégralité des productions hollywoodiennes ne sont que des instruments de propagande au service du gouvernement américain.

     

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    Le Corps des Marines m'a récemment envoyé 1669 pages de rapports sur les bureaux de liaison entre le département de la défense américain et l’industrie du divertissement couvrant sept années de leurs activités dans l’industrie du divertissement, couronnant ainsi une année record au regard des documents obtenus grâce au FOIA [ndt : Freedom Of Information Act, loi sur la liberté de l’information]. Ces nouveaux documents révèlent un grand nombre de films majeurs qui n’apparaissaient pas dans les documents obtenus auparavant, ainsi que des éléments montrant que le Corps des Marines travaille sur une échelle comparable à celle de l’US Army, c’est à dire qu’ils sont à tout moment impliqués sur des dizaines de productions. Contrairement à ceux de l’Army et de l’Air Force, les documents du Corps des Marines incluent la liste des productions auxquelles une assistance a été refusée, ce qui permet d’approfondir de manière significative notre connaissance des opérations de propagande menées par le Pentagone dans l’industrie du divertissement.

    Un secret accru

    Les rapports du Corps des Marines me sont parvenus en deux fournées. Les rapports de 2008 à 2012 sont assez détaillés et ressemblent à des entrées très terre à terre dans des agendas, et sont très similaires à ceux utilisés par l’Army durant la même période. Ceux allant de 2013 à 2015 sont beaucoup plus courts, sont de formats variés, et de nombreuses informations en ont été supprimées, y compris la plupart des dates, laissant fréquemment uniquement des titres qui ne nous apprennent rien. Une simple comparaison entre une page de 2011 et une page non datée des rapports de 2013-2015 nous montre la différence :

    ➤ Le Pentagone à Hollywood➤ Le Pentagone à Hollywood

     

     

     

     

     

     

     

     

     

     

     

     

     

    USMC-ELOreports-2008to2015, pp. 1 et 1555

    Comme vous pouvez le voir, la plupart des informations utiles ont tout simplement été effacées de la deuxième page (elles ne sont même pas caviardées – elles ne font plus du tout partie du dossier). Considérant que sur la même période, l’US Army a elle aussi sérieusement tronqué ses rapports, et que l’US Air Force a refusé de me transmettre ses rapports pour 2015 « en raison d’un problème informatique survenu au bureau de Los Angeles », il est évident que les bureaux de liaison entre le département de la défense et l’industrie du divertissement dissimulent de plus en plus leurs activités avec le temps. Il est très probable qu’au cas où je formulerais une requête pour l’intégralité des rapports des bureaux de liaison pour l’année 2015, je ne recevrais qu’une liste de production avec très peu d’informations supplémentaires.

    L’ampleur du phénomène du divertissement subventionné par l’état

    Sans une analyse beaucoup plus poussée de ces rapports, il est impossible de fournir un total précis du nombre de productions dans lesquelles le Pentagone a été impliqué durant ces dernières années. Nous savons, grâce à leur propre liste des films dans lesquels ils ont été impliqués, qu’ils ont travaillé sur au moins vingt films au cours de la période allant de 2008 à 2015, parmi lesquels Iron Man et Iron Man 2, les trois premiers films Transformers, Capitaine Phillips et Battleship. En partant d’autres listes publiées par l’Air Force et la Garde Nationale, nous pouvons établir que le Pentagone a travaillé, par exemple, à la fois sur Battle: Los Angeles et sur le mockbuster Battle of Los Angeles. Les rapports du Corps des Marines ajoutent à cette liste nombre de films récents qui n’apparaissent dans aucune des milliers de pages des documents déjà obtenus et publiés par ce site. Iron Man 3, Avatar, Time to Shine, Pirates des Caraïbes 4, In The Pursuit of Happiness, Pacific Rim – ces films et bien d’autres sont tous mentionnés dans les documents comme ayant bénéficié d’une forme d’assistance à la production.

    Les deux derniers films cités sont particulièrement intéressants. À l’affiche de In The Pursuit of Happiness, on pouvait trouver nul autre que l’aspirant comique, politique bohème et acteur porno amateur Russell Brand, bien qu’il semble que ce film n’ait en fait jamais vu le jour. L’entrée pour ce film dans les rapports du Corps des Marines est assez amusante :

    « In The Pursuit of Happiness » Mayfair Films : les producteurs de Mayfair Film Partnership et de Vanity Projects ont approché le LA PA [ndt : bureau des relations publiques de Los Angeles] concernant un film dans lequel apparaît Russell Brand, un acteur et comique primé. Dans le film, Brand se servira de sa propre expérience dans la quête et l’accession à la célébrité pour évoquer des problèmes culturels plus larges et explorer comment notre qualité de vie a été affectée par la célébrité et les nouveaux médias. La SOI-W [ndt : School Of Infantry – West, l’école d’infanterie du Corps des Marines de l’Ouest] a apporté son aide lors du tournage les 27/28 mai et a fait un excellent travail. Travaillons actuellement à amener M. Brand au CPEN [ndt : Camp Pendleton, une base des Marines] pour qu’il y donne un spectacle gratuit.
    [ndt
     : USMC-ELOreports-2008to2015, p. 590]

    Tout comme le film n’a jamais été diffusé, il s’avère que Brand n’a jamais donné de spectacle gratuit pour le Corps des Marines au Camp Pendleton. En plus du fait qu’il a travaillé avec eux sur son film, il convient aussi de souligner que Vanity Projects et Mayfair Films sont des sociétés de production appartenant à Russell Brand. Le Corps des Marines a aussi aidé l’ex-femme de Brand, Katy Perry, à produire un vidéo-clip musical, prouvant ainsi qu’ils sont prêts à travailler avec littéralement n’importe qui :

    « Part of Me : vidéo-clip de Katy Perry » : le Corps des Marines a fourni un soutien à la production d’une vidéo musicale de Katy Perry à la base du Corps des Marines de Camp Pendleton les 16, 17 et 24 février. La vidéo montre Mlle. Perry abandonner sa vie passée pour devenir membre des Marines. Un premier montage sera évalué cette semaine, la sortie de la vidéo étant prévue pour le 12 mars.
    [ndt : USMC-ELOreports-2008to2015, p. 1375]

    Par ailleurs, ceux d’entre vous qui connaissent mes goûts en matière de cinéma pourront imaginer ma fureur en découvrant que le classique du genre monstres vs. robots, Pacific Rim, avait reçu l’aide du Corps des Marines. Cette aide était certes tout à fait mineure – les producteurs souhaitaient enregistrer le son du décollage d’un hélicoptère, mais cela a malgré tout requis l’évaluation du scénario par le Pentagone :

    « Pacific Rim » : Legendary Pictures. Les responsables du son de Legendary Pictures ont demandé à enregistrer le son du décollage et du vol d’un CH-53 pour un film à paraître de Guillermo del Toro. Le LAPA attend l’évaluation du scénario avant de donner son accord. (ES)
    [ndt : USMC-ELOreports-2008to2015, p. 1538]

    C’est toutefois dans le royaume de la production télévisuelle que l’ampleur de l’influence du Pentagone se révèle véritablement. Les bureaux de liaison avec l’industrie du divertissement de l’US Army et des Marines sont en mesure de travailler avec des dizaines de productions télévisées à n’importe quel moment. Les rapports de l’US Army montrent qu’ils travaillent en moyenne avec 40-50 productions télévisuelles en même temps. Les rapports du Corps des Marines montrent que l’étendue de leur collaboration avec la télévision est comparable, avec très peu de passerelles entre les deux corps d’armée.

    Si l’on compare le rapport de la semaine du 20 mai 2011 pour chacun des bureaux de liaison, nous découvrons que le seul film sur lequel travaillait le Corps des Marines était Batman (The Dark Knight Rises). Même si le Pentagone ne soutenait pas ouvertement ce film, le Corps des Marines était malgré tout impliqué d’une certaine façon :

    « Batman » – Warner Bros : OshKosh Defense [ndt: un fabricant de véhicules militaires légers] a exprimé son intérêt à soutenir le film en fournissant des véhicules. Conférence téléphonique tenue mi-avril avec le réalisateur Christopher Nolan, le soutien est douteux étant donné qu’ils refusent de révéler le scénario. LA PA dirige car le Corps des Marines est le PM [ndt : peut-être un acronyme pour Primary Market, marché principal ?] pour les véhicules M-ATV et LSVR.
    [ndt : USMC-ELOreports-2008to2015, p. 1041] 

     ➤ Le Pentagone à Hollywood

    En termes de production télévisuelle, le Corps des Marines travaillait pendant cette période sur : Made, Veep, Extreme Chef, Swamp Loggers, Top Chef: Masters, Sniper: Bulletproof, NCIS, Coming Home, Bucket List et Curiosity: The Questions of Life. Il a apporté son soutien aux documentaires suivants : Secret Pakistan, Horizon, Superpowers, Alternative History, Blood We Shed, Mojave Viper, Battle of Okinawa, Battlehercs, The Call to Serve, certains AMC Memorial Day Documentary Shorts, Small Town Boy, Togetherness, Route 66 – Along the Mother Road, The Young Marines, Wild Planet: North America, Surviving the Cut, Operation Flintlock, Vietnam in HD, Forgotten Flag Raisers, Live Fire, Combat Outpost: Afghanistan, Patrol Base Jaker, Marines in the South Pacific et Marine K-9. Ils ont également travaillé sur les jeux vidéos Marine, Operation Flashpoint 2 et Call of Duty 5. Vous pouvez télécharger ici le rapport du bureau de liaison avec l’industrie du divertissement du Corps des Marines pour la semaine du 20 mai 2011.

    Au cours de la même semaine, l’US Army travaillait sur : Glory Hounds: Animal Planet, The Body Farm, Game of Honor, Extreme Makeover, Indy 500, Army Wives, Fishing Behind the Lines, Homefront, Coming Home, Louie, Combat Hospital, The River, Superpower, Chinook Helicopters – The Sugar Bears, Dog X: Animal Planet, Aerial America, un documentaire pour l’anniversaire du 11 septembre, A Conception Story, The Mighty Mississippi, Soldiers of Peace, Blackhorse, Dust-Off, Therapists Behind the Front Lines, Battle Lab, Follow the Honey, Drill Sergeant of the Year Competition, et d’autres projets parmi lesquels des films de premier plan comme Man of Steel et The Avengers, et un vidéo-clip pour Billy Ray Cyrus. Vous pouvez télécharger ici le rapport du bureau de liaison avec l’industrie du divertissement de l’US Army pour la période du 17 au 23 mai 2011.

    Les deux bureaux combinés ont travaillé sur plus de soixante-dix films, productions télévisuelles et jeux vidéos sur cette seule semaine. Les productions mentionnées ci-dessus ne représentent même pas une liste complète de tout ce qu’ils faisaient durant cette période de temps, et les documents indiquent une augmentation de l’activité de l’US Army depuis ce moment. Si l’on inclut l’Air Force et la Garde Nationale, sans parler des Gardes-Côtes, du DHS, du FBI, de la CIA, de la DEA, des forces de police locales et d’état et autres agences de sécurité, alors il est probable que le total des productions de l’industrie du divertissement influencées par l’état américain à n’importe quelle moment dépasse allègrement la centaine.

    Les requêtes rejetées

    L’originalité des documents du Corps des Marines est que chaque rapport contient une section où apparaissent les requêtes de l’industrie du divertissement qui ont été rejetées. Alors que les rapports des bureaux de liaison de l'US Army et de l'US Air Force pour la période 2005-2006 mentionnent parfois les refus et les rejets, les plus récents en font rarement mention (voire pas du tout). Le Corps des Marines, en revanche, donne l’information ouvertement :

    Requêtes rejetées :
    « House Cat House Calls » – Animal Planet :
    HCHC est une émission inspirée de la réalité, similaire à Dog Whisperer, dans laquelle un animateur rencontre des familles et découvre quels sont les problèmes de leurs chats, puis il pratique un diagnostic sur le chat de la famille pour le soigner. Le LA PAO a refusé une assistance parce que l’émission n’est pas destiné à un public de Marines ou à des gens qui souhaitent rejoindre les Marines. De plus, HCHC ne se concentre pas sur la mission du Corps des Marines outre le fait que des Marines seront filmés.
    [ndt
     : USMC-ELOreports-2008to2015, p. 360]
    Requêtes rejetées :
    « Engaged and Underaged » – MTV :
    De même que dans l’autre épisode, celui-ci implique un Marine de Camp Pendleton qui devait être filmé ce week-end. La société de production n’est pas passée par les canaux adéquats et le Marine n’avait pas informé sa hiérarchie de sa participation.
    « Deadliest Warrior » – Morningstar Entertainment : Épisodes documentaires « Béret Vert vs. Spetsnaz » et « Taliban vs. IRA ». La société de production souhaite examiner les armes utilisées par ces groupes et leur historique dans le combat armé. La société de production a tout d'abord contacté le LAPAO et lorsqu'ils ont reçu une réponse qui ne leur convenait pas, ils ont contacté directement le PAO de Camp Pendleton. Ils sont ensuite directement allés à la Base d'Opérations avec une longue liste de requêtes. La société de production avait initialement reçu l'opportunité d’apporter des modifications à leurs requêtes, mais a décidé de contourner le processus de demande d’assistance. Leur demande d’assistance a été rejetée.
    « Dr Phil » – CBS : Les producteurs ont contacté les départements des forces armées à propos d’une émission qui va évoquer les défis rencontrés par des militaires blessés et leur transition vers des vies normales. L’émission inclura la participation de l’assistant à l’adjoint aux relations publiques de l’Administration des Vétérans et au moins un soldat blessé qui est en service actif. En raison de la nature potentiellement hostile de l’émission, le Corps des Marines a refusé son assistance. L’émission sera diffusée le 19 décembre.
    « The Punisher » – Lions Gate : Les producteurs du film The Punisher souhaitaient projeter leur film sur la base aérienne du Corps des Marines de Miramar. Le LA PAO a évalué le film et a recommandé de donner suite. La requête a cependant été rejetée par le Bureau du Cinéma de la Navy, qui voulait que les producteurs diffusent le film dans plusieurs autres locations.
    « MTV’s Nitro Circus » – MTV : Les producteurs de l’émission, qui met un scène le champion de sports mécaniques Travis Prastana et son équipe de « potes, des athlètes de haut niveau de sports d’action », nous ont contactés pour nous demander de tourner un épisode à Camp Pendleton. Ils voulaient exécuter une myriade de cascades dangereuses et des pitreries ridicules avec des membres de l’armée, et ils ont demandé l’accès à de nombreuses parties de la base, des équipements militaires dont un tank, et du personnel dont un instructeur. Nous avons rejeté la requête en nous fondant sur le conflit d’intérêt évident avec le sujet sensible de la sécurité des engins motorisés dans le Corps des Marines.
    [ndt : USMC-ELOreports-2008to2015, p. 106]

    Mais le refus le plus intéressant était peut-être celui concernant le remake de L’aube rouge, dont la première version fut produite en 1980 avec un certain degré d’aide du département de la défense, bien que le réalisateur John Milius ait décidé qu’une assistance complète reviendrait trop cher. Dans l’original, le pays qui envahissait les États-Unis était l’Union Soviétique, provoquant une prise de pouvoir par les communistes et la création d’une unité de résistance composée d’adolescents aux physiques trop parfaits pour être réalistes. Dans le remake, l’armée envahisseuse était initialement l’armée chinoise, mais les drapeaux et insignes ont été modifiés en post-production pour devenir ceux de la Corée du Nord (après tout, les chinois et les nord-coréens se ressemblent comme deux gouttes d’eau, n’est-ce pas ?). Les médias ont rapporté que ce changement avait été opéré pour rendre le film plus attractif auprès du marché chinois, mais le film n’a jamais été diffusé en Chine, si ce n’est à Hong-Kong. Dans l’ensemble, L’aube rouge a été un échec commercial, a été éreinté par les critiques, n’a fait virtuellement aucune recette en dehors des États-Unis et n’a même pas réussi à équilibrer son budget.

    Alors pourquoi ont-ils modifié l’ennemi, devenu nord-coréen après avoir été chinois ? Il est probable que c’est le Corps des Marines qui le leur a demandé. Lorsque le dossier pour le film fut à l’origine envoyé au bureau de liaison du Corps des Marines en 2009, ces derniers l’ont transmis au bureau principal pour le divertissement du Pentagone (i.e. à Phil Strub) pour évaluation.

    « Red Dawn » –MGM : Le producteur, Tripp Vinson, a fait suivre le traitement pour le remake du film de 1984. Le LA PAO a évalué le scénario et attend l’évaluation du bureau du divertissement du département de la défense pour étudier la faisabilité d’un soutien.
    [ndt : USMC-ELOreports-2008to2015, p. 243]

    La réponse du Pentagone : « M. Strub il aime pas », en particulier en raison de la nature de l’ennemi :

    « Red Dawn » –MGM : Le producteur, Tripp Vinson, a fait suivre le traitement pour le remake du film de 1984. Le LA PAO a évalué le scénario et n’accordera pas son soutien en accord avec la réponse du bureau du divertissement du département de la défense, à moins que la production n’accepte de modifier les forces en conflit dans le scénario.
    [ndt : USMC-ELOreports-2008to2015, p. 271]

    Trois années plus tard, lorsque le film fut produit puis modifié en post-production pour changer l’ennemi, la Chine étant devenue la Corée du Nord, les responsables du film demandèrent un soutien promotionnel, mais virent leur requête rejetée :

    « Red Dawn » – Open Road Films : Le département de la promotion pour L’aube rouge, le remake du film culte de 1984, demande de faire une projection spéciale pour les Marines à Camp Pendleton entre le 30 juillet et le 3 août, en partenariat avec le MCCS [ndt : Marine Corps Community Service]. La vedette du film, Chris Hemsworth, qui apparaît dans le film Thor, incarne un ancien US Marine qui pousse un groupe d’adolescents d’une petite ville à mener des opérations contre-insurrectionnelles contre l’armée nord-coréenne après qu’elle eut envahi les États-Unis. Le LA PAO a rejeté la requête parce qu’il ne s’agissait pas d’un film soutenu, et selon le conseil du DoD OASD PA [ndt : bureau des relations publiques de l’assistant au secrétaire d’état à la défense].
    [ndt : USMC-ELOreports-2008to2015, p. 1328]

     

     

    ➤ Le Pentagone à Hollywood

    Le message du Pentagone à l’industrie du divertissement est clair : mettez-vous une seule fois en travers de notre chemin, et nous vous fermerons les portes pour toujours. Même après que les cinéastes eurent changé l’ennemi, le rendant moins politiquement sensible, et bien la requête ne portait que sur une projection promotionnelle du film, le Pentagone a malgré tout refusé son aide. L’unique raison étant que les responsables du film ont refusé d’accéder aux premières demandes du bureau de liaison entre le département de la défense et l’industrie du divertissement. Il est évident que si les cinéastes s’étaient soumis dès le début à la volonté du Pentagone, alors tout se serait bien passé ; après tout, le Pentagone souhaitait soutenir le film original, dont l’histoire est dans l’ensemble identique.

    Ce que les documents ne disent pas

    Beaucoup de choses sont absentes des rapports du Corps des Marines. Sans raison apparente, il n’est fait aucune mention de Homeland, une série qui a ouvertement et clairement reçu une aide du Corps des Marines, et qui était incluse dans une liste de dossiers visible dans les archives de leur bureau de liaison avec l’industrie du divertissement. Il n’y a pas non plus d’explications sur la raison pour laquelle certaines productions sont rejetées parce qu’elles n’ont pas de distribution, tandis qu’ils sont prêts à travailler avec d’autres qui n’ont pas non plus signé d’accord sur ce point. Il semble que ce soit juste une raison parmi d’autres pour rejeter des projets « hostiles » (comme le film en préparation de Matt Alford, The Writer with No Hands), l’utilisation de ce critère étant arbitraire et à la discrétion du bureau de liaison.

    Mis à part les rares commentaires comme dans le cas de L’aube rouge, il n’est pas mentionné ce qui, au juste, a été modifié dans les scénarios et les projets qui ont été soutenus ou rejetés. Les rapports de l’Army et de l’Air Force sont identiques à cet égard – le Pentagone ne souhaite visiblement pas que des tiers aient connaissance de ce qui a été ajouté ou retiré de ces productions. Cependant, il est clair qu’ils continuent d’ajouter ou de retirer des éléments de ces projets :

    « Avatar » – 20th Century Fox : Le LA PAO a rencontré le réalisateur/scénariste James Cameron le 28 mars au sujet d’un film de science-fiction dans lequel un vétéran des Marines paraplégique se retrouve sur une autre planète. Dans le projet, le personnage principal rencontre une race humanoïde ayant sa propre langue et sa propre culture. Le LA PAO a offert un soutien pour clarifier des termes présents dans les dialogues du scénario. Une nouvelle réunion avec M. Cameron est attendue pour poursuivre les modifications du scénario. Sortie prévue en déc. 2009.
    [ndt : USMC-ELOreports-2008to2015, p. 174]

    Et :

    « Alpha » – Paramount Pictures : Contactés par Paramount pour visiter les chenils de Camp Pendleton, à la recherche de chiens de guerre pour un film qui impliquerait des Marines et des chiens de guerre. Le LA PA a revu le scénario, avec quelques modifications mineures et légères. Actuellement, coordination avec la société de production pour une date appropriée.
    [ndt : USMC-ELOreports-2008to2015, p. 634]

    Il apparaît également qu’ils s’impliquent dès les premières étapes de la production lorsqu’ils ont affaire à des producteurs et à des projets très amicaux. Ils ont rencontré les producteurs de Top Gun 2 dès 2012, avant même que le premier jet du scénario ne soit achevé :

    « Top Gun 2 » – Bruckheimer Films : Le service de liaison et le bureau des relations publiques du secrétaire d’état à la défense ont rencontré M. Bruckheimer pour discuter du soutien du département de la défense à ce film. Les services attendent la première ébauche du scénario avant d’évaluer les requêtes. La première rencontre a indiqué que la production allait demander un important soutien aérien à toutes les branches des forces armées.
    [ndt : USMC-ELOreports-2008to2015, p. 1322]

    On voit aussi de nombreuses entrées qui mentionnent que le Corps des Marines assiste au premier montage des films et des émissions de télévision pour lesquels ils ont prêté leur concours, et qu’il suggère des modifications dans la phase de post-production, comme par exemple :

    « Master Chef » – FOX : un épisode de 3 Ball Productions filmé à Camp Pendleton le 26 mars. Le tournage s’est extrêmement bien passé et nous allons voir le premier montage la semaine prochaine. Ce sera une autre émission de Gordon Ramsay, similaire à Hell’s Kitchen, où les participants sont en compétition pour obtenir une récompense, mais Master Chef est filmé dans différentes locations plutôt que dans un seul restaurant. Le LA PA a revu le montage initial le 2 juin aux bureaux de la production et a soumis des changements mineurs. L’épisode 1 sera diffusé en juillet. L’épisode du Corps des Marines sera le no 4.
    [ndt : USMC-ELOreports-2008to2015, p. 636]

    Bien que la raison officielle pour voir des projets avant qu’ils ne soient diffusés est de s’assurer que les producteurs ne dévient pas trop du scénario sur lequel un accord a été trouvé, la véritable raison est probablement ailleurs. Tout indique que ces suggestions formulées en post-production sont des tentatives d’influencer le projet avant sa diffusion. Il n’est pas fait mention d’émissions passées à la trappe pour ne pas avoir pleinement respecté les accords passés avec le Pentagone, mais il ne fait aucun doute que cela arrive à l’occasion.

    Enfin, qu’en est-il de toutes ces foutues émissions de cuisine ?

    C’est quelque chose qui m’agace, parce que je suis incapable de déterminer une raison valable qui explique pourquoi le Pentagone apprécie tant de travailler avec des émissions télévisées culinaires. Leur appétit pour ce type de programmes – le plus souvent des émissions de télé-réalité et des compétitions – est apparu clairement dans les documents de l’Army obtenus cette année, mais les rapports du Corps des Marines confirment cette tendance. Masterchef, Cake Boss, Cookie Commandos, Cupcake Wars, Nashville Cupcakes, Big Kitchens, Top Chef Masters, Private Chefs, Flip my Food, Food Court Wars, Food Truck Faceoff, Chopped, Extreme Chef, 101 Foods that Changed the World – toutes ces émissions et d’autres encore ont été soutenues par le Pentagone. Une émission avait même envisagé de sélectionner des retraités de différentes branches de l’armée américaine pour les faire s’affronter dans un concours culinaire :

    « Battle of the Forces » – Pas de distribution : Craterlion Productions LLC, une nouvelle série d’émissions d’une heure où des équipes composées de membres retraités de chaque branche de l’armée américaine s’affrontent dans des épreuves culinaires hebdomadaires. Les équipes de deux membres chacune s’affronteront dans des épreuves physiques non spécifiées sur diverses bases à travers les États-Unis, où la mission des installations sera mise en avant, ainsi qu’éventuellement les capacités en nourriture de la garnison et sur le terrain. L’émission sera animée par le vétéran de l’Army [caviardé], qui anime The Grill Sergeants sur la chaîne du Pentagone. La société de production réclame une lettre de recommandation à montrer à Food Network et à d'autres diffuseurs intéressés. Le LAPAO évalue cette requête.
    [ndt : USMC-ELOreports-2008to2015, p. 1342]

    Il est relativement aisé de démontrer les raisons qui font que le Pentagone est plus obsédé par ce type d’émissions que par d’autres impliquant des divorcées de plus de cinquante ans ou des hommes homosexuels d’une vingtaine d’années. Mais comme toujours, la question est : pourquoi ? L’establishment américain a identifié la nourriture comme étant une arme dès les années soixante-dix avec le NSSM 200 de Kissinger, et nombre de ces productions mettent en scène des formes de « batailles » ou de « guerres ». Tout ceci fait bien partie de la réflexion du Pentagone, comme le suggère la juxtaposition de ces deux émissions dans la liste des rapports :

    « 101 Foods That Changed the World » – History Channel : les producteurs de JWM Productions ont filmé des historiens du Corps des Marines au musée du Corps des Marines à la mi-février, sur le sujet du largage de bonbons Tootsie Rolls sur la ligne de front de Chosin durant la Guerre de Corée. Le LAPA a revu le premier montage et a ajouté une correction. L’épisode doit être diffusé le 1er septembre sur la chaîne History2.
    « 101 Weapons That Changed the World » – History Channel : les producteurs de JWM Productions ont interviewé des pilotes de Hueys et de Cobras stationnés sur la côte Est à la mi-février. Ils ont aussi pris des images des appareils alors qu’ils étaient immobilisés, des pilotes en vol, et de l’intérieur avec une caméra Go Pro. Le bureau des relations publiques de la base aérienne du Corps des Marines de Cherry Point a escorté l’équipe de tournage à travers la base. Le LAPA a revu un premier montage corrigé le 5 avril. L’épisode doit être diffusé le 1er septembre sur la chaîne History2.
    [ndt : USMC-ELOreports-2008to2015, p. 1329]

    Mais y a-t-il quelque chose de plus derrière tout ceci ? Se servent-ils de la faim comme d’une arme, et pas seulement comme d’une arme géopolitique comme le suggérait Kissinger, mais comme d’une arme de propagande ? Après tout, la plupart des gens sont en colère lorsqu’ils ont faim, et regarder des émissions de pornographie culinaire donne faim. Les valeurs darwiniennes de compétitivité véhiculées par l’émission sont ainsi plus aisément intégrées par le spectateur, de même que l’idée que la violence est nécessaire. Si la nourriture n’était pas aussi facilement accessible dans les sociétés occidentales, alors la violence, sous la forme de la chasse, serait plus présente dans nos vies et serait perçue comme nécessaire ; cet instinct, cette association, cette idée que la violence est nécessaire pour se nourrir et donc pour survivre, ne s’éteindra jamais. En associant l’armée à des émissions de télé-réalité culinaires, le Pentagone stimule les instincts humains les plus basiques. Pour dire les choses simplement, les gens sont davantage disposés à accepter la propagande de la violence d’état si leur estomac gargouille. Ou peut-être est-ce juste parce qu’il n’y a pas d’endroits corrects pour manger près des bureaux de liaison du Pentagone avec l’industrie du divertissement, au 10880 Wilshere Boulevard à Los Angeles.



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    La procédure traditionnelle des bureaux de liaison du département de la défense avec l'industrie du divertissement veut qu'ils se contentent d'attendre les demandes d’aide à la production en provenance de l'industrie du divertissement, puis qu’ils examinent le scénario et enfin qu’ils décident s’ils accorderont leur aide ou pas. C’est ainsi que le processus est décrit dans la circulaire 5410.16 du département de la défense sur l’aide apportée aux productions cinématographiques, télévisuelles et vidéos. Le processus est par nature réactif – le Pentagone est censé attendre que l’industrie du divertissement vienne à lui. La réalité est que le Pentagone cherche activement à influencer les films dès les premières étapes de la production, et qu’il se comporte plus comme une multinationale des médias que comme une agence gouvernementale.

    La nouvelle doctrine du commandement

    Le Pentagone a récemment mis à jour ses instructions concernant ses interactions avec l’industrie du divertissement. Je les avais lues dans le Registre Fédéral deux mois avant que les nouvelles instructions ne soient publiées, et j’en avais demandé une copie via une demande FOIA. Trois mois plus tard, je recevais par la poste une copie papier des nouvelles instructions. [...] La nouvelle version des instructions 5410.16 est très similaire à son prédécesseur des années quatre-vingt. Elle annule et reproduit les instructions de 1988 et actualise la section sur les procédure, visible ici.

    Cependant, il est clair que les propres rapports du bureau de liaison du Pentagone avec l’industrie du divertissement montrent que cette doctrine n’est pas appliquée, et ce dans les grandes largeurs. L’idée selon laquelle ils sont passifs et attendent que l’industrie du divertissement vienne à eux avec des projets quasiment finis, pour ne demander qu’une aide minimale, est tout simplement fausse. Les instructions, citées ci-dessus, selon lesquelles ils doivent évaluer un scénario fini avant de décider s’ils accordent leur aide, et que l’on trouve également dans les versions précédentes, ne sont tout simplement pas suivies. Pour de nombreux projets, ils ont travaillé avec la production dès les premières étapes de la rédaction du scénario, aidant à modifier le premier jet, ou même à réécrire entièrement le scénario pour satisfaire aux besoins de l’armée.

    Modification des premiers jets et réécriture des scénarios

    John Clearwater, le chef du bureau de liaison de l’Army avec l’industrie du divertissement a assisté à « la lecture initiale du premier jet du scénario » d’un film décrivant une révolte à la prison de Qala-I-Jangi. Dans le même ordre d’idée, un rapport du Corps des Marines sur le film Outpost Echo, qui n’a apparemment pas vu le jour, souligne qu’ils ont « fourni des notes sur le scénario » aux scénaristes et qu’ils les ont rencontrés à nouveau pour discuter d’autres idées dans le cadre du développement du film. Une autre entrée de 2012 montre que l’Army a réécrit un épisode de America’s Book of Secrets en raison d’« inquiétudes concernant le scénario initial ».

    09/08/2010 « Battle of Qala-I-Jangi » [caviardé] Clearwater a assisté à la lecture initiale du premier jet du scénario du film décrivant la révolte de 2001 à la prison de Qala-I-Jangi. Les éléments marquants de la bataille sont la mort de l’agent de la CIA Johnny Michael Spann, et la capture du « taliban américain » John Walker Lindh. Le colonel [caviardé], commandant du 5ème Groupe des Forces Spéciales, a reçu la Distinguished Service Cross pour sa participation à la bataille. Le scénario est en développement par le producteur, la Warner Bros.
    [ndt : USArmy – EntertainmentLiaisonOffice – 2010to2015reports, p. 168]
    « Outpost Echo » – Pas de distribution : nous travaillons avec les scénaristes sur ce film long métrage centré sur une unité des Marines en Afghanistan. Avons fourni des notes sur le scénario et devons rencontrer la société de production la semaine prochaine pour discuter des développements à venir.
    [ndt : USMC-ELOreports-2008to2015, p. 1209]
    History Channel, « America’s Book of Secrets: West Point » MISE À JOUR : des inquiétudes concernant le scénario initial ont amené l’OCPA-LA [ndt : Office of the Chief of Public Affairs – Los Angeles : bureau du chef des relations publiques pour la région Ouest, basé à Los Angeles] à coordonner une téléconférence entre West Point et les producteurs pour régler le problème de la présentation de l’Académie. [Caviardé] a dirigé une réécriture du scénario. [Caviardé] et [caviardé] ont assisté à une projection de l’épisode remanié. Amélioration significative. L’USMA-PAO [ndt: US Military Academy – Public Affairs Office : bureau des relations publiques de l’académie militaire de West Point] a reçu une copie du dernier montage. La diffusion de l’épisode est prévue le samedi 17 mars sur History Channel. Évaluation : une moyenne de 5 millions de téléspectateurs regarde chaque épisode de la série « Book of Secrets ». Soutien Notre Armée. POC : [caviardé]
    [ndt : USArmy – EntertainmentLiaisonOffice – 2010to2015reports, pp. 970-971]

    L’épisode-pilote du redémarrage de la série Hawaii 5-0 [ndt : la première mouture de la série a été diffusée en France sous le titre de Hawaï police d’état] impliquait l’Army, la Navy, l’Air Force et les Gardes-Côtes, qui ont demandé en contrepartie des « révisions du scénario ». Le nom de l’officier, caviardé sur les documents, et qui se trouvait « sur le plateau à Hawaï » est presque certainement Phil Strub, considérant que le nom caviardé est très court, et vu l’énorme implication du Pentagone dans le redémarrage de la série. Il était sans doute là dans un rôle de supervision, et pour s’assurer que tout se déroulait suivant le scénario – et ce n’était absolument pas une excuse pour visiter une belle île du Pacifique.

    Hawaii Five-O (CBS) – Mr [caviardé]
    CBS fait un remake de Hawaii Five-O, la série à succès des années soixante-dix, et a demandé l’assistance du département de la défense. L’Army, la Navy, l’Air Force et les Gardes-Côtes seront impliqués dans le pilote (sous réserve de révisions dans le scénario et de la disponibilité de l’assistance). Coordination de l’assistance entre Schofield Barracks, la 25ème division d’infanterie et le bureau des relations publiques de l’USARPAC [ndt : US ARmy PACific] pour la disponibilité de l’assistance. Mise à jour : Mr [caviardé] est sur le plateau à Hawaï. Nous nous attendons à une présentation positive des soldats dans ce pilote. Mise à jour : le programme est en post-production. Le pilote ne sera pas diffusé avant l’automne 2010.
    [ndt : USArmy – EntertainmentLiaisonOffice – 2010to2015reports, p. 147]

    ➤ Le Pentagone à Hollywood

    Durant la même période, les rapports du bureau de liaison avec l’industrie du divertissement du Corps des Marines montrent qu’eux aussi souhaitent travailler avec des premiers jets de scénarios, plutôt que d’attendre des projets finis pour ensuite les évaluer. Le meilleur exemple est sans doute lorsque l’Army a rencontré l’auteur et producteur Michael Keane alors qu’il n’avait pas encore de projet spécifique en tête – pas même un scénario complet ou un premier jet. Ce traitement spécial, qui va totalement à l’encontre des procédures mises en place par les propres instructions du département de la défense, était le résultat de l’enthousiasme montré par Keane à faire la promotion de l’armée.

    Rencontre pour proposer des scénarios sur l’Army L’OCPA-LA a rencontré le producteur et écrivain Michael Keane pour discuter de sa proposition de produire des films et des séries télévisées centrés sur l’Army. Keane vient d’achever une biographie du général George S. Patton. Il travaille actuellement sur un livre qui examine le commandement de l’ISAF [ndt : International Security Assistance Force ; force internationale d’assistance à la sécurité, la force d’occupation de l’OTAN en Afghanistan] par les généraux McKiernan, McChrystal et Petraeus, avec lesquels il a eu des entretiens. Évaluation : Keane éprouve un intérêt sincère et largement positif pour l’Army. Il a récemment noué un partenariat pour financer de futurs films et programmes télévisés ayant l’armée pour thème. Soutient la Force Nationale d’Action Décisive. POC : [caviardé]
    [ndt : USArmy – EntertainmentLiaisonOffice – 2010to2015reports, p. 717]

    Ceci montre que le département de la défense est enclin à aider au développement de scénarios dès le premier jet, particulièrement pour des projets amicaux qui montreront l’armée sous un jour positif, ou qui sont l’œuvre de partenaires de confiance dans l’industrie du divertissement. Ces exemples et d’autres cités dans l’article sur les documents du Corps des Marines confirment que cette pratique se poursuit de nos jours, depuis de petits projets comme un épisode d’une série sur History Channel jusqu’à des blockbusters au budget énorme comme Top Gun 2. L’influence du département de la défense sur l’élaboration des scénarios est connue et a été évoquée dans des livres comme ceux de David Robb et Matt Alford. Bien que nous ne connaissons pas la nature exactes des modifications et des réécritures imposées par le département de la défense à ces projets récents, nous pouvons être certains que les pratiques décrites dans les travaux de Robb et Alford ont toujours cours de nos jours.

    Rencontres au plus haut niveau et stratégie proactive

    Ce qui n’a jamais été documenté auparavant est la manière dont les bureaux de liaison du département de la défense tentent de peser en amont sur le processus créatif, et d’influencer des productions dès les premières étapes de leur développement. On trouve dans les rapports de l’Army, et dans une moindre mesure dans ceux du Corps des Marines, de nombreuses injonctions d’exploiter immédiatement les collaborations fructueuses avec l’industrie du divertissement en recherchant d’autres opportunités de travailler en commun. Cet exemple tiré de la couverture de la Major League Baseball illustre parfaitement cette situation :

    Intentional Talk sur MLB Network – Le mercredi 3 avril, MLB Network a présenté un soldat du camp d'Arifjan au Koweït qui posait une question sur le baseball aux présentateurs du programme (Kevin Millar et Chris Rose), et un soldat du camp Zama au Japon le 9 avril. L'OCPA-LA et MLB Network collaborent pour avoir un soldat sur ce segment pour les six prochaines semaines. L'OCPA-LA recueille des questions de soldats déployés à travers le monde. Évaluation : ces opportunités sont de petits moyens de maintenir l'Army et ses membres en service sous les feux des projecteurs. Nous avons l'intention de capitaliser sur ce soutien pour obtenir des opportunités plus importantes avec MLB Network et d'autres chaînes qui diffusent du sport concernant de futures histoires en lien avec l'Army.
    [ndt : USArmy – EntertainmentLiaisonOffice – 2010to2015reports, p. 1009]

    Cependant, le Pentagone ne se contente pas d’approcher de manière proactive des films ou des émissions individuelles, ni même des chaînes de télévision indépendantes. Ce sont les principaux studios et agences hollywoodiens qui sont ciblés en amont par le Pentagone pour étendre son influence. En 2010, des représentants de l’US Army ont rencontré des responsables de William Morris Endeavor – sans doute la plus grande agence d’Hollywood :

    10/09/2010 William Morris Endeavor Agency – [Caviardé] a rencontré un dirigeant de William Morris Endeavor Agency le 10 août pour une discussion initiale sur comment faire coïncider au mieux les intérêts de l’US Army avec les projets de films. Le but est d’intervenir dès les premières étapes de développement des projets des studios, lorsque les personnages et les intrigues sont plus aisément modelables au bénéfice de l’Army. Discussion positive ; accord pour une nouvelle réunion à l’agence William Morris pour des discussions plus avancées avec leurs agents et leurs équipes de création.
    [ndt : USArmy – EntertainmentLiaisonOffice – 2010to2015reports, p. 291]

    Au printemps 2012, l’Army organisa une visite du National Training Center [ndt : NTC, Centre d’Entraînement National] par le « Groupe des 8 » (certaines des personnalités les plus importantes de l’industrie), dans l’espoir d’influencer les productions futures qui décriraient l’armée :

    Visite du NTC par le « Groupe des 8 » – L’OCPA-LA coordonne la visite du National Training Center (NTC) par les dirigeants des 8 plus importants studios de production de Hollywood, où ils pourront voir des soldats conduire des opérations réalistes en préparation de leur déploiement en Afghanistan. Le « Groupe des 8 » est un nom informel qui désigne certains des dirigeants des médias les plus influents du monde. La visite du NTC est prévue pour coïncider avec la rotation de juin de la 4ème brigade de combat, 2ème division d'infanterie. Le directeur de l'OCPA-LA, [caviardé], a évoqué la visite avec le commandant du NTC, qui a exprimé son désir d'apporter son aide. Coordination par l'OCPA-LA. Évaluation : il s'agit de décideurs qui décident quels films seront faits à Hollywood. Les rapprocher avec succès des soldats pourrait influencer les représentations futures de l'Army dans les films hollywoodiens. Soutien Subvenir aux Besoins de notre Nation. POC : [caviardé]
    [ndt : USArmy – EntertainmentLiaisonOffice – 2010to2015reports, p. 949]

    L’aveu le plus explicite parmi l’ensemble des rapports de l’US Army concerne deux rendez-vous qui eurent lieu à l’automne 2012 avec des dirigeants de Warner Bros. Les documents déclarent que l’objectif était « d’être impliqués rapidement dans le calendrier des programmes et des projets potentiels de la production, de sorte que nous puissions influer sur les sujets avant qu’ils ne soient finalisés par les dirigeants de studios. » Le département de la défense ne cherche pas simplement à influer sur les scénarios avant leur rédaction définitive et dans la phase de pré-production, il cherche à influer sur les décisions des dirigeants d’entreprises quant aux films qui vont recevoir leur approbation ou pas.

    Visite au studio Warner Brothers – L’OCPA-West a appelé aux bureaux de Warner Brothers Louise Wu, une des nominées pour notre All-American Bowl [ndt : un match de football américain organisé chaque année par l’US Army], et Alissa Cote, productrice du Ellen Show. Nous avons discuté avec Mlle Wu de futures opportunités de programmes télévisés, et de Caribe Road, sur lequel elle est productrice exécutive. Nous avons discuté avec Mlle Cote de deux épisodes à paraître du Ellen Show où figurent des familles de l’Army. Évaluation : travailler avec des producteurs et des sociétés de production à Warner Brothers nous permet d’être impliqués rapidement dans le calendrier des programmes et des projets potentiels de la production, de sorte que nous puissions influer sur les sujets avant qu’ils ne soient finalisés par les dirigeants de studios.
    [ndt : USArmy – EntertainmentLiaisonOffice – 2010to2015reports, p. 935]

    Ceci a été suivi d’une rencontre en septembre 2013 avec un haut dirigeant de Sony Pictures Entertainment – Andy Davis, président de la production à Columbia Pictures :

    Sony Picture Entertainment – L’OCPA-LA a rencontré Andy Davis, président de la production à Columbia Pictures, le vendredi 27 septembre pour discuter de futurs projets et de la façon dont nous pourrons travailler ensemble sur de futurs projets de scénarios.
    [ndt : USArmy – EntertainmentLiaisonOffice – 2010to2015reports, p. 1053]

    Des apparitions parmi les invités de la campagne de Got Your Six [ndt : une association de vétérans de l’armée américaine] et du syndicat des producteurs américains, ainsi que des rencontres avec les équipes des programmes scénarisés et non-scénarisés de la TNT et d’autres chaînes similaires montrent à quel point le Pentagone est désireux d’influencer les productions dès le moment de leur conception :

    Réunion avec TNT/TBS – Avons rencontré Mark Weissman, David Eilenberg et d'autres membres des équipes de production des programmes scénarisés et non-scénarisés de TNT/TBS, le mercredi 12 février à Burbank, Californie, pour discuter de la façon dont les chaînes et l'Army pourraient travailler sur de futurs projets. Weissman dirige l'équipe de production des programmes scénarisés et non-scénarisés de la chaîne et a travaillé avec notre bureau sur l'épisode-pilote de The Last Ship. Eilenberg a participé à la JCOC [ndt : Joint Civilian Orientation Conference, un séminaire organisé annuellement par le Pentagone pour promouvoir l'armée auprès des décideurs civils] et a travaillé par le passé avec M. [caviardé] de l'OSD-PA. Nous avons organisé cette réunion pour discuter d'une productrice sujette à caution, qui prétend travailler sur un projet télévisuel pour TNT – Eilenberg a confirmé qu'en fait, elle ne produit aucune émission pour leur chaîne.
    [ndt : USArmy – EntertainmentLiaisonOffice – 2010to2015reports, p. 1185]
    Réunion trimestrielle du comité de direction de Got Your Six – L’OCPA-LA a participé à la réunion trimestrielle du comité de direction de la campagne de Got Your Six. Participaient à la réunion des représentants de Got Your Six ainsi que des représentants de tous les principaux studios de Los Angeles (ABC, CBS, Dream Works, HBO, NBCUniversal, FOX, Sony Pictures, Warner Brothers, et Paramount), SAG-AFTRA [ndt : Screen Actors Guild, le syndicat des acteurs américains], les syndicats des auteurs, des producteurs et des réalisateurs, Goodwill Industries, Wells Fargo Bank, et plusieurs agences d'acteurs. Nous avons approché ce groupe pour qu'il envisage d'inviter des dirigeants de l'Army et des experts à ses conférences ayant pour thème des sujets en lien avec l'armée, et nous avons proposé à des scénaristes et à des réalisateurs de visiter des sites de l'Army pour qu'ils y rencontrent des soldats, de sorte qu'ils puissent les dépeindre avec précision dans leurs films ou à la télévision. Évaluation : si nous pouvons montrer aux scénaristes, aux acteurs et aux réalisateurs ce qu'est réellement l'Army avant qu'ils ne débutent un projet dans lequel l'Army est représentée, nous avons plus de chances d'obtenir une représentation exacte dans le produit final.
    [ndt : USArmy – EntertainmentLiaisonOffice – 2010to2015reports, p. 1002]
    Syndicat des producteurs américains (PGA), débat « Produire avec l’armée » - Le lieutenant-colonel [caviardé] a représenté l’US Army le 12 avril, à l’occasion d’un débat de la PGA organisé aux studios de CBS. Tous les services étaient représentés lors du débat, ainsi que des producteurs. John Kretchmer, producteur exécutif de Army Wives, a évoqué ses expériences de travail positives avec l’Army et l’Air Force durant 7 saisons. Il y avait plus de 100 producteurs du cinéma et de la télévision présents à cette réunion. Les discussions ont inclus les procédures pour demander l’assistance de l’armée, à quel moment de la production/du calendrier de développement les producteurs devaient approcher le département de la défense, le processus d’approbation et les gains obtenus en incluant le département de la défense dans la production. La session devrait offrir de nouvelles opportunités avec des sociétés de production.
    [ndt : USArmy – EntertainmentLiaisonOffice – 2010to2015reports, p. 1204]

    Pour illustrer à quel point les productions qui n’ont pas encore de scénario sont importantes pour le Pentagone, le bureau des relations publiques du secrétaire à la défense (OSD-PA) a un fonctionnaire dédié aux projets non-scénarisés qui évalue les projets qui ne sont pas encore écrits. La vacance temporaire de ce poste en juillet 2014 fut mentionnée dans les rapports d’activité, bien qu’elle n’ait duré que quelques semaines.

    Projets non-scénarisés à l’OSD-PA – L’OSD-PA n’a pas désigné de remplaçant responsable de l’autorisation de soutien par le département de la défense aux projets non-scénarisés pour le cinéma et la télévision. Des rapports de l’OSD-PA indiquent qu’ils vont poster une offre d’embauche, et qu’ils envisagent de placer quelqu’un pour boucher le trou en attendant que le processus d’embauche soit finalisé. Jusqu’à ce que cette personne soit identifiée, l’OCPA-LA ne peut initier aucun projet non-scénarisé. En attendant, nous continuons de coordonner des opportunités pour lesquelles les dates de tournage sont flexibles, ou qui sont suffisamment éloignées dans le futur pour qu’on puisse supposer que le poste sera alors pourvu.
    [ndt : USArmy – EntertainmentLiaisonOffice – 2010to2015reports, p. 1117]

     

    La mentalité d’entreprise des bureaux de liaison du Pentagone

    Toutefois, ce n’est pas seulement cette stratégie de tenter d’influencer les productions avant même qu’elles n’aient été scénarisées qui montre que le département de la défense s’éloigne de son rôle d’agence gouvernementale pour se comporter comme une entreprise. Les documents font souvent référence aux audiences enregistrées et attendues, ainsi qu’aux tranches d’âges ciblées, tout comme un groupe de médias étudierait ses propres audiences, ou comme un sponsor mesurerait l’efficacité de son placement de produit. Ceci est parfaitement illustré par le rapport sur l’implication de l’US Army dans un épisode Hawaii Five-O :

    (FOUO) Série télé Hawaii Five-O (FOUO) (SAPA-CRD) Mise à jour : les audiences de l’épisode suivant le match de l’AFC [ndt : American Football Conference, une des deux conférences de football américain] ont été les plus hautes de la saison en termes de téléspectateurs et dans les tranches d’âge clés, d’après Nielsen, et ont attiré le chiffre impressionnant de 19,23 millions de téléspectateurs au plan national. Épisode particulièrement suivi par la tranche d’âge clé des 18-49 ans. L’OCPA-LA a apporté son soutien au tournage de la série télévisée à succès de CBS et a coordonné l’aide donnée par la 4ème division d’infanterie à Schofield Barracks. L’épisode 115 décrivait une catastrophe naturelle, un tsunami, qui se dirigait vers les îles hawaïennes. Les scènes dans lesquelles l’Army était impliquée se déroulaient au Centre d’Alerte au Tsunami d’Oahu, et incluaient des soldats et un UH-60 menant des actions de secours. [Caviardé] a coordonné les actions de l’USARPAC et de la 25ème division d’infanterie et était sur place pendant le tournage. Clearwater a rencontré l’officier en charge des relations publiques de l’USARPAC, le colonel [caviardé], et a discuté de l’augmentation de la visibilité de l’implication de l’Army dans le Pacifique. Clearwater va rencontrer les scénaristes de Hawaii Five-O ici à Los Angeles, dans le but de proposer des sujets en lien avec l’Army dans les prochains épisodes. Évaluation : CBS a programmé l’épisode juste après la finale de l’AFC, le dimanche 23 janvier. Ceci va augmenter de manière substantielle l’audience hebdomadaire de Hawaii Five-O, la faisant passer d’une moyenne de 14,7 millions à environ 18-20 millions de téléspectateurs. Soutient l’Augmentation de la Résistance.
    [ndt : USArmy – EntertainmentLiaisonOffice – 2010to2015reports, p. 552]

    ➤ Le Pentagone à Hollywood

    ➤ Le Pentagone à Hollywood
    L'armée américaine apprécie le football américain
    comme vecteur de propagande

    Ces activités de promotion mutuelle entre la série et le département de la défense – amplifiées par le fait que la série soit programmée juste après un événement sportif majeur – ont entraîné des bénéfices évidents en matière de recrutement par l’armée, mais aussi sur le plan de la propagande. Ces presque vingt millions de téléspectateurs, dont beaucoup avaient entre dix-huit et quarante-neuf ans, sont montés en pression en regardant un match de première importance, et, alors que leur niveau d’adrénaline était au maximum, ont ensuite regardé une série dans laquelle la figure protectrice patriarcale du département de la défense organisait les secours à l’occasion d’une catastrophe naturelle majeure. Cette collaboration aura ainsi été particulièrement fructueuse pour le Pentagone, même envers ceux qui ne s’enrôleront jamais dans l’armée – c’est à dire pour la vaste majorité des téléspectateurs.

    [...]

    La relation entre le Pentagone et la chaîne Fox

    Alors que le Pentagone se comporte lui-même de plus en plus comme une grande entreprise plutôt que comme une agence gouvernementale, certaines grandes entreprises sont clairement favorisées par rapport aux autres. On peut lire une remarque étonnante à la toute première entrée des documents de l’Army concernant American Idol : les revenus tirés de l’émission ont permis à « Fox de devenir la première chaîne de télévision en 2008 » :

    (FOUO) « American Idol » (FOUO) (OCPA-LA), mise à jour : American Idol a auditionné le sergent [caviardé] pour être un candidat potentiel pour leur saison d’automne. Malheureusement, elle a été éliminée de l’émission durant le tournage à la fin de la semaine dernière à Hollywood, et renvoyée à Fort Bragg vendredi. Le sergent [caviardé] est une spécialiste 37F des opérations de guerre psychologique, assignée au Groupe Militaire de Soutien Informationnel (anciennement 4ème Groupe d’Opérations Psychologiques). ÉVALUATION : American Idol a connu un énorme succès, et les revenus qu’il a généré ont permis à Fox de devenir la première chaîne de télévision en 2008. Le programme attire en moyenne 24 millions de téléspectateurs, et se place parmi les premiers programmes dans la tranche d’âge des 18-49 ans. Il est également diffusé dans plus de 100 pays en dehors des États-Unis. Soutient l’Augmentation de la Résistance.
    [ndt : USArmy – EntertainmentLiaisonOffice – 2010to2015reports, p. 1] 

    Ceci est la seule fois en cinq ans de rapports où l’Army mentionne l’effet qu’a eu une émission à succès sur la chaîne qui la diffuse. La chaîne en question, la Fox, est citée des dizaines de fois dans les rapports, et a donc produit de nombreuses émissions de divertissement avec un soutien de l’armée. Comme le nationalisme de droite et le militarisme marchent main dans la main, cette collaboration n’est pas surprenante, mais elle confirme que l’armée américaine est plus soucieuse de la réussite de certaines entreprises que d’autres. Sachant que le budget du Pentagone est plus important que les revenus des plus grandes multinationales américaines et qu’il emploie plus d’un million de personnes de plus que Walmart, le fait que le département de la défense fasse preuve de favoritisme envers certains groupes de médias a une influence potentiellement massive sur le paysage médiatique américain (et par extension, mondial).

    Un autre exemple montre à quel point le département de la défense est accommodant en ce qui concerne les requêtes venant de la Fox. Les producteurs de Bones ont approché le Pentagone en février 2012 en posant des questions sur la balistique de différentes armes, et l’Army a profité de l’occasion pour s’assurer que soient également évoquées « des idées concernant des représentations positives de l’Army dans les épisodes à venir. » En octobre, le bureau de liaison de l’Army avec l’industrie du divertissement a approché le bureau des relations de Fox TV avec le gouvernement pour lui détailler la nature de ses activités. Ils ont alors reçu un appel leur demandant de l’aide pour développer une « Annonce de Service Public de sensibilisation sur le suicide dans l’armée », qui devait être diffusé immédiatement après un épisode de Bones prévu pour passer à l’antenne le mois suivant. Les producteurs de Bones ne se sont toutefois pas contentés d’apporter leur aide pour l’Annonce de Service Public, mais aussi pour l’épisode lui-même parce que « cet épisode aura pour thème les vétérans en l’honneur de la Journée des Vétérans et ils voulaient s’assurer qu’ils amenaient les spectateurs au bon endroit. »

    Cette propagande en deux temps fut conçue par les producteurs de la Fox, mais le Pentagone l’a supervisée et y a apporté son aide. Comme l’envisageait le département de la défense, « soutenir la Fox avec cette information et nous assurer qu’ils recevront toute l’aide nécessaire de notre bureau nous aidera pour des programmes futurs où nous aurons besoin de leur soutien. » Ceci dit, si la propagande militaire est ici bien présente, il faut reconnaître que la propagande anti-suicide est sans doute la forme de propagande la plus bénigne que j’ai pu rencontrer dans les milliers de pages de rapports. Bien qu’il n’y ait pas d’accord d’aide à la production signé avec Bones, le département de la défense a accepté d’apporter son aide, selon le raisonnement que « nos messages sur la prévention du suicide vont toucher des millions de téléspectateurs et une campagne publicitaire similaire pour cette Annonce de Service Public à ce créneau horaire aurait coûté des milliers de dollars à l’Army. » Ils soulignent aussi le potentiel de la série pour une propagande future : « [elle] pourrait servir de vecteur pour d’autres messages de l’Army puisque le personnage principal est censé être un ancien soldat. »

    Fox Television, « Bones » L’OCPA-LA a été contacté par les auteurs de la série télévisée de Fox Television, Bones. Les questions étaient centrées sur les caractéristiques balistiques de diverses armes. Avons abordé des idées concernant des représentations positives de l’Army dans les épisodes à venir de cette série populaire. Évaluation : soutien la description d’une Force Entraînée et Prête à subvenir aux Besoins de notre Nation. POC : [caviardé].
    [ndt : USArmy – EntertainmentLiaisonOffice – 2010to2015reports, p. 959]
    BONES Nous avons contacté le mois dernier par téléphone le bureau des relations de Fox TV avec le gouvernement pour leur expliquer notre action au sein de la communauté et pour offrir notre aide. Leur bureau nous a appelés pour réclamer notre aide pour développer une Annonce de Service Public de sensibilisation sur le suicide dans l’armée, qui doit être diffusée immédiatement après l’épisode de Bones du 12 novembre. Cet épisode aura pour thème les vétérans en l’honneur de la Journée des Vétérans et ils voulaient s’assurer qu’ils amenaient les spectateurs au bon endroit. Nous sommes en contact avec le bureau G1 de l’Army pour nous assurer d’une bonne coordination entre le studio et l’Army. Évaluation : nos messages sur la prévention du suicide vont toucher des millions de téléspectateurs et une campagne publicitaire similaire pour cette Annonce de Service Public à ce créneau horaire aurait coûté des milliers de dollars à l’Army. Cette Annonce de Service Public permet de montrer que nous tenons à la santé de nos Soldats, qui sont la plus grande richesse de l’Army. Ce programme ne fait pas l’objet d’un accord d’assistance à la production, mais il pourrait servir de vecteur pour d’autres messages de l’Army puisque le personnage principal est censé être un ancien soldat.
    [ndt : USArmy – EntertainmentLiaisonOffice – 2010to2015reports, p. 917]

    Et voici la dernière entrée concernant le projet Bones - Annonce de Service Public :

    Bones – Annonce de Service Public sur la prévention du suicideBones, la série télévisée de la Fox, a inclus une annonce de service public à la fin de l’épisode du 12 novembre, encourageant les gens à se rapprocher des femmes et des hommes de l’armée dans le besoin. Notre bureau a facilité la prise de contact entre Fox Studios et le VA [ndt : US Department of Veterans Affairs, Département des Anciens combattants des États-Unis] pour s'assurer que le plus grand nombre de vétérans reçoivent le message. Évaluation : Bones ne fait pas partie des programmes que nous soutenons officiellement, mais le studio a contacté notre bureau en raison d'une relation existante et souhaitait que l'Annonce de Service Public ne concerne que l'Army. Nous les avons incités à toucher l'audience la plus large possible de militaires en difficulté en travaillant avec le VA. Bien que nous ayons laissé passer une opportunité pour l'Army, nous pensons que le risque qu'un membre d'un autre service n'appelle pas l'assistance téléphonique de l'Army outrepassait l'opportunité marketing pour notre service.
    [ndt : USArmy – EntertainmentLiaisonOffice – 2010to2015reports, p. 927]

    [...]

    Conclusion

    L’ampleur des opérations menées par le Pentagone dans l’industrie du divertissement, la sophistication de leur stratégie pro-active, leur influence grandissante, l’absence de supervision sérieuse de leur mission – tout ceci suggère que la mégalomanie du Pentagone ne sera satisfaite que lorsque celui-ci dominera totalement l’industrie du divertissement. Ils tentent d’influencer les dirigeants des principaux groupes de média avant qu’ils n’entérinent le choix des sujets de leurs produits de divertissement à venir, sans parler des scénarios, des personnages et des histoires. Aucun producteur ou dirigeant indépendant ne pourrait résister à ce niveau d’influence, pas plus qu’un petit studio hollywoodien ou même un studio de taille moyenne.

    On est alors amené à se poser cette question : le département de la défense est-il plus influent à Hollywood que les principaux studios ? Après tout, les studios sont en concurrence les uns avec les autres, que ce soit pour l’audience, pour les revenus, pour la création, pour être associés avec les stars du moment, et dans une certaine mesure pour bénéficier de l’aide et du patronage du Pentagone lui-même. À l’inverse, le département de la défense peut travailler avec qui bon lui semble, de Katy Perry à des chaînes japonaises en passant par des dirigeants de groupes comme le président de Sony, Michael Lynton :

    Cérémonie de signature de déclaration de soutien à l’ESGR – Michael Lynton, président de Sony Pictures Entertainment, va signer une déclaration de soutien à l’Employer Support of the Guard and Reserve [ndt : un programme de l’armée américaine qui facilite l’emploi des réservistes dans le secteur civil] au nom de sa compagnie, le 17 octobre à Culver City. L’OCPA-LA sera présent à la cérémonie de signature. Le programme de déclaration de soutien à l’ESGR fournit aux employeurs l’opportunité de démontrer publiquement leur soutien aux employés qui servent dans la Réserve et dans la Garde Nationale.
    [ndt : USArmy – EntertainmentLiaisonOffice – 2010to2015reports, p. 1198]

    Les bureaux de liaison du département de la défense avec l’industrie du divertissement sont comme de grandes entreprises, mais qui ne sont pas sujettes aux limites des autres entreprises soumises à la concurrence. Les différentes branches du département de la défense peuvent avoir une partie de l’industrie du divertissement comme terrain de jeu désigné – pour les projets qui impliquent plusieurs composantes du Pentagone à la fois, une d’entre elles est toujours désignée comme celle qui va diriger le projet ; il est peut-être judicieux de les comparer à un syndicat de grandes entreprises, ou à une mafia, puisqu’ils sont tous vêtus de la même façon et sont le plus souvent armés. Ils tentent de prendre le contrôle de l’ensemble de l’industrie du divertissement, et pas seulement d’un rival en affaires ou d’une part de marché. Dans l’esprit d’un militaire, l’industrie du divertissement n’est qu’un territoire à conquérir, à soumettre et à absorber.


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