• ➤ Le Yorkshire occulte : secrets de famille fabiens et ingénierie culturelle au Royaume-Uni (2)

    Suite de la traduction de la série Occult Yorkshire: Fabian Family Secrets and Cultural Engineering in the UK, publiée par Jasun Horsley sur son site, auticulture, avec les parties 4, 5, 6, 7 et 8.

    Partant de son histoire familiale (son grand-père, Alec Horsley, était le fondateur de Northern Dairies, devenue la multinationale Northern Foods, et son frère Sebastian était un artiste de renom), Jasun (de son véritable nom Jason) Horsley évoque, entre autres, les sujets de la société fabienne, de l'éducation, de la pédophilie, et du progressisme.

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    Partie 4 : Politique progressiste et sorcellerie : Braziers Park, Order of Woodcraft et Common Wealth

    Sous le socialisme, vous n'auriez pas le droit d'être pauvre. Vous seriez nourri de force, habillé, logé, éduqué, et employé que vous le vouliez ou non. S'il était découvert que vous ne fassiez pas preuve d'un caractère et d'une ardeur au travail suffisants pour mériter qu'on se donne toute cette peine pour vous, il est possible que vous seriez exécuté de manière douce ; mais tant que vous seriez autorisé à vivre, vous seriez contraint de mener une existence convenable.
    ~ George Bernard Shaw, Guide de la femme intelligente en présence du socialisme et du capitalisme 

    Nous allons à présent devoir aborder des sujets qui pourraient, au premier abord, ne pas avoir de rapport avec ce qui a été traité jusqu'ici. Ce serait agréable si je pouvais, d'une façon ou d'une autre, présenter toutes ces informations de manière linéaire et directe ; mais ce serait un peu comme tenter de mettre une pieuvre en laisse. Si les connexions que je tente d'établir étaient simples, évidentes, et linéaires, elles seraient déjà évidentes pour tout un chacun. Les pieuvres ne viennent pas au pied lorsqu'on les appelle. Il existe bien entendu un risque, qui est que puisque je sélectionne des éléments pour vous montrer qu’ils sont effectivement tous interconnectés, je pourrais alors créer des associations qui n’existent que dans ma tête, en raison d’un biais de perception. À ma connaissance, le seul remède contre ceci est de résister à la tentation de mettre l’accent sur les connexions et de se concentrer en priorité sur les faits qui semblent connectés. Le lecteur pourra alors décider si ces divers éléments sont effectivement connectés entre eux par autre chose que par l’imagination de l’auteur.

    J’ai brièvement mentionné Common Wealth, l’organisation montée par les amis de mon grand-père, Sir Richard Acland et J. B. Priestley, et à laquelle appartenait Alec Horsley. Norman Glaister, un fabien, en était membre lui aussi. En 1950, Glaister fonda Braziers Park, une maison de campagne située en Angleterre dans l’Oxfordshire, détenue et dirigée par une fondation qui s’en sert comme centre pour la School of Integrative Social Research et comme internat universitaire.

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    Braziers Park

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    Castle House, où nous vivions au moment de ma naissance.

    Ce qui suit est tiré du site internet Braziers Park :

    Norman Glaister était étudiant en médecine à l’époque où Wilfred Trotter était professeur de chirurgie à l’hôpital universitaire, bien qu’il ait été ignorant de l’intérêt de Trotter pour la sociologie. Cependant, alors que Glaister servait en tant que capitaine dans le RAMC [Royal Army Medical Corps] en Palestine, et après avoir appris que son épouse (née Irene Sowerbutts) était décédée des suites de l’épidémie de grippe de 1918, il estima qu’il ne pourrait envisager l’avenir qu’en trouvant des activités de recherche qui permettraient d’améliorer la condition humaine. La lecture du livre de Trotter, The Instincts of the Herd in Peace and War, [ndt : les instincts de la masse en temps de paix et de guerre] lui fournit son inspiration. De retour en Angleterre, il étudia la psychiatrie, travailla pour le ministère des pensions, la clinique Tavistock et le Royal Free Hospital.[1] Il monta son propre cabinet. Glaister s’intéressa à l’Order of Woodcraft Chivalry, [ndt : ordre de la chevalerie du travail du bois] un mouvement pacifiste pratiquant le camping qui incitait les adultes et les enfants à travailler ensemble en apprenant le travail du bois, et qui encourageait les idées nouvelles dans le domaine de l’éducation issues de l’étude de la psychologie et de la théorie de l’évolution. Il emmena ses trois jeunes enfants au camp d’été annuel de 1924.

    Glaister souhaitait, à l’origine, ouvrir une école où « les adultes [...] offriraient aux enfants des expériences qui leur permettraient de faire des choix positifs et équilibrés, sur le moment et plus tard dans leurs vies. » Lorsque ce plan fut contrarié, « Glaister s’orienta vers la pratique de la médecine générale et de la psychologie pour le compte de la clinique » (probablement Tavistock). [PDF] Ce n’est qu’en 1950 que Glaister fonda la School of Integrative Social Research, la même année que la création de Braziers Park. L’école est en partie communautaire. Son objectif était, et est toujours, « d’explorer la dynamique des individus vivant en groupe. »

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    Norman Glaister

    Glaister s’inspira de Trotter, qui était connu comme étant « le père biologique de la psychanalyse britannique ». (Origins and Context of Bion’s Contributions to Theory and Practice, par Robert M. Lipgar, Malcolm Pines, Jessica Kingsley Publishers, 2003, p. 104.) C’est sous l’autorité de Trotter qu’un autre Wilfred, Wilfred Bion , étudia la médecine, avant de partir étudier la psychologie de groupe et la psychanalyse au Tavistock Institute (Bion pourrait avoir enseigné à Oxford à un moment où mon grand-père y étudiait). L’épouse de Bion écrit dans la biographie de son mari, The Days of our Years, que Trotter eut une grande influence sur la direction prise par les travaux de Bion dans les relations de groupe. Edward Bernays, le désormais célèbre ingénieur social (grâce au documentaire d’Adam Curtis, Century of the Self), auteur de Propaganda et neveu de Freud, cite lui aussi Trotter dans ses écrits.

    L’une des idées de base de Trotter, en dehors de l’instinct de masse (que Freud rejetait), était qu’il existe deux types d’êtres humains : le type « résistant » (qui compose la majorité des humains) et le type « instable » (la minorité qui amène le changement, ou tout du moins qui ouvre les autres au changement). Glaister remplaça par la suite le terme « instable » par « sensible », puis par « sensoriel ». Ce prémisse psychologique fut adopté par l’Order of Woodcraft Chivalry, fondé en 1916 par Ernest Westlake, qui comprenait un « Comité consultatif sensoriel ». Glaister intégra l’Ordre – décrit par Derek Edgell comme « une alternative New Age aux Boy Scouts » – en 1924, et y rencontra Dorothy Revel, qui devint sa seconde femme.

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    L’auteur Steve Wilson a suggéré que l’Ordre a servi de base pour la confrérie de sorciers New Forest, et à travers cette dernière à la religion néo-païenne de la wicca. Westlake était un naturaliste, un anthropologue et un grand voyageur, élevé dans la religion quaker, qui s’est par la suite éloigné du quakerisme pour chanter les louanges des « dieux anciens » du paganisme. Inspiré par des auteurs tels que Edward Carpenter, Nietzsche, Havelock Ellis, et J. G. Frazer, il créa l’Ordre dans le but d’échapper à « l’impasse de la religion intellectualisée » et de faire renaître « la Grande Grèce » de la civilisation moderne. Il voyait dans les femmes des incarnations de Dieu, qui devaient être « adorées en esprit et en vérité », vénérait le Feuillu en tant qu’équivalent anglais de Dionysos, et proposa une « Trinité du travail du bois » composée de Pan, Artémis et Dionysos. Suite à la mort de Westlake dans un accident de moto en 1922, le rôle de chef britannique de l’Ordre échut à Harry Byngham, qui changea de nom à cette occasion pour se faire appeler Dion, diminutif de Dionysos. Byngham encourageait le culte du phallus en tant que symbole de la force vitale. Il créa un journal de l’Ordre, intitulé The Pinecone, [ndt : la pomme de pin] dans lequel on pouvait trouver des représentations de nus (chose rare pour l’époque), et publia des travaux de Victor Benjamin Neuburg. C’est Neuburg qui initia Byngham aux idées d’Aleister Crowley, dont Neuburg était un disciple (il était également son amant, ou sa victime, selon la façon dont on envisage les choses). L’Ordre était avant tout centré sur les enfants, et sa posture pacifiste avait particulièrement séduit les familles quakers comme alternative au scoutisme. Gerald Gardner, l’une des principales figures de la renaissance britannique de la wicca au cours du 20e siècle, était encore plus directement lié à l’Ordre que Crowley.[2]

    Si nous paraissons nous être fortement éloignés des centres d’intérêts progressistes de mon grand-père ou du fabianisme, ce n’est qu’une impression. L’Order of Woodcraft Chivalry était directement affilié à Common Wealth, le parti de Rochard Acland, dont Alec Horsley était membre.

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    Sir Richard Acland

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    Common Wealth intégra aussi la philosophie de Trotter et Glaister sur la dichotomie humaine (les résistants et les sensibles) dans ses programmes de réforme sociale, en insistant particulièrement sur le « sensoriel ».[3] Par exemple :

    D’après nos archives, il s’agit de la première fois où la panoplie complète des idées de Trotter, l’instinct grégaire et le concept résistant/sensible, fut traitée de manière extensive, comme pour préparer le terrain pour des développements futurs. Il y a un regain de confiance, une détermination et une ambition de réaliser des progrès en partant des principes premiers – et, pour beaucoup, la majeure partie de tout ceci sera une découverte. Je pense que 44 personnes sont passées par l’école d’été durant la dernière quinzaine. Il a été rappelé à l’équipe résistant/sensoriel que l’idée était que c’est l’équilibre créatif entre les deux fonctions qui permettrait d’améliorer l’action. Leur tâche principale fut d’augmenter l’élément positif et de réduire le négatif dans toutes les situations, pour tenter d’envisager les problèmes non pas en termes dualistes, mais en trouvant une approche unitaire. [Lien]

    Le rapprochement est alors étonnamment clair, non seulement entre la politique de gauche et la psychologie sociale, mais aussi entre la psychologie sociale et la « sorcellerie ». Ce rapprochement n’a pas non plus besoin d’être le fruit d’une déduction : les recherches de Wilfred Bion sur la psychologie de groupe incluaient ce qui serait de nos jours catalogué comme une approche clairement « parapsychologique » :

    La description par Bion de la phénoménologie du groupe est saisissante et évoque des éléments que l’on pourrait qualifier d’ESP (perception extrasensorielle). Il pose que la psychologie de groupe est bien réelle mais que les origines de cette psychologie se trouvent uniquement chez les individus qui composent le groupe. Cependant, il semble aussi croire que l’aspect potentiel de rapport au groupe existant chez les individus est activé par le groupe, en d’autres termes que l’existence du groupe provoque ce que nous nommons « psychologie de groupe ». Comment cela se produit-il ? Bion décrit les individus comme étant happés dans divers plans du processus de groupe, comme s’ils étaient des pantins manipulés et contrôlés par un marionnettiste invisible. Pourtant, Bion ne croyait pas que le groupe lui-même possédait une capacité d’agir indépendante. La capacité d’agir du groupe devint un sujet majeur, mais restait ineffable et inobservable – comme une addition et une transformation mystérieuses qui permettraient de potentialiser de façon synergique les capacités d’actions combinées des individus composant le groupe. (Lipgar & Pines, Jessica Kingsley Publishers, 2003, p. 14.)

    Revenons à Common Wealth : « en 1941, durant la Seconde Guerre Mondiale, Sir Richard Acland fonda un nouveau parti politique, Common Wealth, qui fut rejoint par Norman Glaister. »[lien] Il fut proposé à l’Order of Woodcraft Chivalry de s’associer avec Common Wealth, mais ce rapprochement ne se produisit pas, pour une raison ou pour une autre. « À la place, un autre groupe fut créé à la fin des années trente, du nom de ‘‘Our Struggle’’, et ce fut ce groupe qui fit partie de Common Wealth. » Néanmoins, Common Wealth adopta certains des principes organisationnels/psychologiques et des méthodes de l’Ordre, y compris l’approche quasi-biologique de l’organisation humaine.[4]

    La première réunion du Comité Sensoriel de Common Wealth eut lieu en avril 1947. Le romancier Olaf Stapledon et John McMurray furent par la suite invités à rejoindre le mouvement. La première école d’été sensorielle de Common Wealth fut créée seulement quatre mois plus tard. Cette école d’été sensorielle se tint trois ans avant la création de Braziers, qui se produisit à la suite de cette école d’été et des deux suivantes.[lien]

    Olaf Stapledon est le fameux auteur de Les derniers et les premiers, un roman de science-fiction sur l’ingénierie génétique qui influença des auteurs aussi divers que Arthur C. Clarke, Jorge Luis Borges, J. B. Priestley, Bertrand Russell, Arnold Bennett, et Virginia Woolf (ainsi que Winston Churchill). Il se trouve que Stapledon a étudié à l’Abbotsholme School, une école très atypique où mon frère, ma sœur et moi-même avons aussi étudié. Elle est considérée comme étant l’un des prototypes des écoles « progressistes » en Grande-Bretagne.

    Voici son blason :

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    Partie 5 : Écoles progressistes, théosophie et végétarisme

    Darwin a permis de considérer la politique comme un instrument primordial de l'évolution sociale. Ce fut un tournant dans la pensée occidentale, un changement de paradigme par lequel les motivations séculières remplaçaient les motivations religieuses, qui avaient été jetées au rebut bien auparavant par le mouvement illuministe. Pour les pauvres, les classes laborieuses, les classes moyennes au sens américain du terme, ce changement de perspective, célébré par les esprits les plus influents du dix-neuvième siècle, fut une catastrophe aux proportions titanesques, en particulier pour les enfants éduqués par l'école du gouvernement. Les enfants ne pouvaient plus être simplement les petits chéris de leurs parents. Beaucoup d'entre eux représentaient une menace pour la race (sur le plan biologique). Les autres devaient être considérés comme des soldats dans la bataille génétique, l'équivalent de la guerre sur le plan moral. Mis à part pour une poignée de familles favorisées, le désir de s'élever était désormais rejeté en tant que proposition scientifique. Pour les gouvernements, les enfants ne pouvaient plus être considérés comme des individus mais comme des catégories, des barreaux sur l'échelle biologique. La science évolutionniste décréta que les masses étaient autant de bouches inutiles, dont la nature devait se débarrasser tôt ou tard. La nature (telle qu'elle se manifeste par l'intermédiaire de ses agents humains) ne devait pas être considérée comme étant cruelle ou oppressante, mais comme ayant un but merveilleusement fonctionnel – une perspective néo-païenne qui devait se refléter dans l'organisation et l'administration des écoles.
    ~ John Taylor Gatto, Underground History of American Education

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    L’une des choses que j’espérais découvrir était une indication qu’un ou des membres de ma famille (soit dans ma génération, soit dans celle de mon père) auraient été envoyés dans une école « suspecte », où ils auraient subi une forme quelconque d’abus sexuel. Je savais que mon père (et ses frères et sœurs) avaient été envoyés dans diverses écoles quakers dès le plus jeune âge (Fairhaven Home School à Goathland, au milieu de la Lande du Yorkshire, Keswick Grammar School, Bootham School, et The Mount School). Je n’avais presque rien trouvé sur internet qui laissait suggérer que ces écoles, ou les quakers, aient été connectés avec quelque forme d’abus organisé que ce soit.[5] Et puis il y eut Abbotsholme.

    J’ai passé deux années scolaires à Abbotsholme à partir de 1978, lorsque j’avais onze ans. Mon frère et ma sœur y ont passé plusieurs années. Elle est située à Derbyshire, à cinquante kilomètres de Ripley, la ville de naissance de mon grand-père. Comme mentionné auparavant, il existe à huit kilomètres de Ripley une petite ville du nom de Horsley, qui tire probablement son nom d’une lignée aristocratique, puisqu’on y trouve un château en ruines du nom de Horston Castle.[6] Au moins un Horsley (un soldat tué durant la Première Guerre Mondiale) est enterré au cimetière de Horsley, ce qui suggère l’existence d’une lignée familiale. Nous sommes certes loin d’avoir prouvé que mon grand-père appartenait à cette lignée ; mais c’est au minimum une coïncidence très inhabituelle.

    Néanmoins, nous n’avons pas été envoyés à Abbotsholme sur la recommandation d’Alec, pour autant que je le sache, mais sur celle de notre beau-père (Michael Vodden, qui enseigna l’anglais en Inde après la Seconde Guerre Mondiale et qui aurait connu Lord Mountbatten, dont la rumeur insistante prétend qu’il aurait été lié au scandale pédophile du Kincora Boy’s Home de Belfast, en Irlande, et qui fut l’homme qui présenta Jimmy Savile à la famille royale).[7] On peut difficilement parler de coïncidence, mais on ne peut pas non plus en conclure qu’il y ait là une intention cachée ; ma famille se considérait comme « progressiste », et il n’y avait alors que peu d’écoles dans le Royaume-Uni qui remplissaient ce critère. En fait, Abbotsholme, fondée par Cecil Reddie, était considérée comme la première école progressiste moderne. Il n’est dès lors pas surprenant d’apprendre que Reddie fut influencé par les idées de la Fellowship of the New Life. En d’autres termes, qu’il était un fabien. J’ai visité l’école en 2010 avec ma sœur et ma nièce (qui envisageait de l’intégrer), et je fus surpris en découvrant que le symbole de l’école était un pentagramme.

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    Un essai intitulé The Vegetarian Movement in England, 1847-1981 (présenté à la London School of Economics, une fois encore),[lien] décrit comment, au début du 20e siècle, les écoles quakers furent intégrées dans ce courant de pensée de la scolarité progressiste. La longue tradition des pensionnats quakers, la séparation des quakers du reste de la société, et leur rejet des programmes scolaires traditionnels et de l’enseignement de la science, « éloigna ces écoles des écoles publiques. Au début du 20e siècle, les différences devinrent plus marquées avec la diffusion en leur sein de la mixité. » Ce fut apparemment la raison principale qui poussa les écoles quakers dans le monde de l’éducation progressiste, « bien qu’une raison plus fondamentale fut sans doute le virage opéré par le quakerisme sur un plan plus général, et qui l’attira dans l’orbite du progressisme de gauche. » L’essai mentionne également comment « En 1893, A. C. Bradley, un ancien enseignant d’Abbotsholme, créa l’école mixte de Bedales. » Ma sœur a étudié à Bedales avant de se rendre à Abbotsholme.

    Puis il y eut ceci :

    La seconde influence majeure fut la théosophie, qui était, au début du siècle, très impliquée dans les causes touchant au progressisme social et qui n’avait pas encore adopté une attitude d’introversion sociale qui ne vint que par la suite. En 1915, plusieurs théosophes à tendance progressiste, menés par Mme Ensor et George Arundale, fondèrent la Theosophical Fraternity in Education, et la Garden City Theosophical School fut créée la même année. [...] Plusieurs de ces écoles ainsi que d’autres mouvements de cette période avaient pour objectif de mettre les enfants en contact direct avec la nature, en mettant plus particulièrement l’accent sur la forêt, comme un moyen permettant de développer leur confiance et leurs aptitudes. Ce sentiment trouve sa meilleure expression dans l’Order of Woodcraft Chivalry d’Ernest Westlake, qui se définissait comme une version plus aventureuse et libertaire des Boy Scouts, sans aucun de leurs aspects militaires. [...] Il fonda la Forest School en 1929 – un mélange de Freud et des Peaux-Rouges, d’après un des enseignants – et l’objectif était ici de rendre aux enfants « leur droit naturel à la liberté ». Le thème du paradis était puissant dans tous ces mouvements, et Ernest Westlake décrit l’objectif ultime comme étant de « regagner le paradis ».

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    Ernest Westlake

    Le fabianisme, les quakers, la wicca, la théosophie, l’éducation, « un retour à la nature », la liberté sexuelle, voilà tout ce que l’on pouvait trouver dans l’école que mon frère, ma sœur et moi avons fréquentée. Qui l’eût cru ? J’ai quitté cette école par consentement mutuel au bout de deux années. Pour autant que je m’en souvienne, l’éloignement de la maison familiale me rendait malheureux. J’avais également rencontré de nombreux problèmes dans cette école. Je ne me rappelle rien de particulièrement étrange concernant les professeurs ou les méthodes éducatives, mais mon court passage là-bas m’a laissé quelques souvenirs quelque peu déconcertants. Je me souviens avoir été réveillé en pleine nuit par deux garçons ou plus qui me versaient de l’eau dans les oreilles. Ils expliquèrent leur geste en disant qu’il s’agissait d’une méthode qui permettait d’entrer en transe, et qu’ils l’avaient lu ou qu’ils en avaient entendu parler quelque part. Je me souviens aussi de cette pratique qui consistait à entrer en hyperventilation, puis d’avoir un autre garçon qui vous saisissait par le torse et serrait de toutes ses forces. C’était censé être un moyen pour entrer dans un état de conscience altéré (à ma connaissance, aucune de ces curieuses méthodes n’a fonctionné sur moi). Enfin, et c’est le souvenir le plus étrange, je me rappelle avoir couru dans tous les sens en compagnie d’autres garçons, dans les champs, en pleine nuit, avec des draps sur la tête, et ce sans explication apparente. Encore une chose, peut-être sans rapport : il y a de cela quelques années, je parcourrais une série de lettres datant de cette période, que j’avais écrites à l’intention de ma famille ; dans l’une d’entre elles, je décrivais avoir aperçu un OVNI.

    Poursuivons...

    On trouve, en lien direct avec ce plan éducatif fabien-quaker-théosophique-végétarien-progressiste, un mouvement éducatif alternatif radical qui débuta en Angleterre dans les années trente du nom de Grith Fyrd. Grith Fyrd (« Armée de la Paix » en vieil anglais) fut fondé (surprise, surprise) par des membres de l’Order of Woodcraft Chivalry, et commença son existence avec deux camps de travail, l’un situé à Goodhill dans le Hampshire, l’autre à Shining Cliff dans le Derbyshire, à huit kilomètres de Ripley. Grith Fyrd « prenait des hommes sans emploi et tentait de les utiliser pour servir de base à une communauté agraire ». Le programme du mouvement « représentait un mélange de socialisme, de coopérative, d’eugénisme et de rejet de l’urbanisme [...] et était profondément internationaliste, mais avait des contacts particulièrement étroits avec les mouvements de jeunesse allemands. Le principal objectif concret de l’Ordre était de créer un mouvement qui permettrait aux garçons, aux filles, aux hommes et aux femmes de travailler et d’étudier ensemble au grand air. »

    Les campeurs – ou Pionniers – de Grith Fyrd étaient un mélange de jeunes hommes sans emploi qui pouvaient continuer à toucher leurs allocations, et d’idéalistes qui provenaient pour la plupart de la classe moyenne. Les Pionniers construisirent eux-mêmes les bâtiments du camp ainsi que les meubles, et produisaient leur propre nourriture. Aldous Huxley écrivit dans le Sunday Chronicle que le camp de Goodhill était « presque une réplique des campements situés dans les régions reculées d’Amérique il y a un siècle. » Pour Huxley, les conditions d’existence primitives représentaient une riposte admirable à la standardisation de la société moderne, industrielle et urbaine. [Lien]

    Grith Fyrd ne fut jamais un mouvement important (les camps étaient composés de trente à cinquante « pensionnaires » chacun), et il prit fin en tant qu’expérience de terrain à la fin des années trente. Une poignée de vétérans du mouvement se regroupèrent à la fin des années quarante pour organiser la communauté de Braziers Park – et la boucle est ainsi bouclée.

    Avant de créer la School of Integrative Social Research, Norman Glaister avait été impliqué dans le système de troc-contre-travail de Grith Fyrd. L’école (qui fonctionnait elle aussi comme une communauté) avait pour objectif « d’explorer la dynamique des gens vivant en groupe, de développer de meilleures méthodes de communication interpersonnelles et de découvrir de nouvelles façons d’assembler les connaissances pour les rendre plus porteuses de sens. » [Lien]

    Après 1937 [l’année de la création de Northern Dairies], des membres de Grith Fyrd fondèrent le mouvement Q Camp (Q pour « Quête »), qui dirigeait des communautés de campements en plein air qui accueillaient des jeunes hommes en difficulté, ce qui influença par la suite les approches concernant l’éducation en plein air des jeunes délinquants. Ce mouvement influença par ailleurs la communauté Braziers, où Glynn Faithfull et d’autres dirigeaient ce qui était concrètement un pensionnat universitaire pour adultes (et où il éleva sa fille, Marianne). Il eut une influence sur les approches psychanalytiques quant au management des communautés thérapeutiques. Enfin, il faisait partie d’un réseau plus étendu d’individus et d’institutions qui avaient tenté de développer des communautés durables et un mode de vie pacifique durant l’entre-deux-guerres, ce qui lui confère une place dans l’histoire de l’environnement en Grande-Bretagne. [Lien]

    Tout comme de nombreuses idées fabiennes sur l’éducation progressiste, la liberté sexuelle, et l’expansion de conscience, Grith Fyrd fut en grande partie un précurseur de ce qui allait devenir, trente ans plus tard, « la contre-culture ». Le mouvement connut son point culminant au cours des années trente, avant que l’idée de campements en plein air ne soit ternie par des associations avec le fascisme (et des mouvements de jeunesse inspirés des Jeunesses Hitlériennes). Durant cette période, son histoire fut « remplie de personnages que l’on pourrait objectivement qualifier de cinglés : des végétariens barbus en sandales buvant du jus de fruit, nourrissant de curieuses aspirations médiévales et des théories pseudo-scientifiques sur la régression infantile, le culte du soleil et la gymnosophie. »

    Et pas seulement sur le culte du soleil : dans son premier éditorial, Le Pinecone de « Dion » Byngham expliqua clairement que la pomme de pin ne représentait « pas seulement les pommes de pin qui jonchent le sol de la forêt de Sandy Balls, mais également la partie supérieure d’un pénis. »

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    Partie 6 : Sexe, drogues, rock & roll et dandys

    D’un point de vue évolutionniste, l’école correspond à la phase d’endoctrinement d’une gigantesque expérience d’élevage. Les fantasmes de la classe ouvrière sur le « développement personnel » furent rejetés dès le départ comme autant de manifestations de sentimentalisme qui n’avaient pas leur place dans la théorie de l’évolution.
    ~ John Taylor Gatto, Underground History of American Education

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    Cette série a débuté comme une tentative pour mieux comprendre le chemin auto-destructeur emprunté par mon frère, ainsi que les racines empoisonnées qui le traversent. Ironiquement – ou peut-être pas – Sebastian Horsley était aussi éloigné d’un hippie ou d’un progressiste qu’il est possible de l’être (il a toutefois qualifié Jésus de dandy en une occasion). Il se moquait des hippies-mangeurs-de-graines, du politiquement correct et des valeurs New Age/progressistes, et il était infiniment plus susceptible de parler affectueusement d’Hitler que de vanter les mérites de Gandhi ou de Mère Teresa. Cela signifie-t-il que son endoctrinement fabien n’a pas fonctionné, ou qu’il s’est rebellé contre les influences paternelles en adoptant des valeurs exactement opposées (comme le font tant d’entre nous) ? Ou cela implique-t-il quelque chose de plus subtil et obscur, qui serait que le système de valeurs promu par les fabiens, les quakers, les membres de Grith Fyrd et les progressistes de gauche dissimulait un système de valeurs très différent, et qu’un loup se cachait derrière le masque progressiste ? En fait, le dandysme est bien plus compatible avec l’esthétique du « retour à la nature » de l’Order of Woodcraft et de Grith Fyrd – ainsi qu’avec le fascisme – qu’il ne le paraît de prime abord.

    Le Men’s Dress Reform Party [ndt : Parti de la réforme de l’habillement des hommes] était une extension du mouvement eugéniste qui, comme le mouvement du camping et les écoles progressistes, débuta à la fin des années vingt et au début des années trente. Son objectif avoué était d’encourager les hommes à porter « des vêtements plus beaux et plus gracieux, qui rappelleraient ce qu’ils portaient durant la période élisabéthaine. » Le raisonnement était que les hommes de la classe moyenne, en s’habillant mieux, deviendraient plus attirants pour les femmes, « ce qui permettrait ainsi de renverser la perception d’un déclin évolutionniste de la classe moyenne. » Les manifestations d’été du MRDP étaient des événements réguliers durant les années trente, et une manifestation qui eut lieu en 1931 aux Suffolk Street Galleries rassembla environ un millier de personnes, dont H. G. Wells. Dion Byngham, l’homme qui vouait un culte à la pomme de pin, a même écrit à ce sujet dans le New Health Journal en 1932 : « une renaissance de la beauté pour l’homme – une beauté véritablement masculine du corps et de l’esprit, l’épanouissement d’un esprit joyeux – pourrait signifier des mariages plus heureux, de beaux enfants bien nés, une race plus belle et plus saine. »

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    L’une des principales influences de ce mini-mouvement fut Edward Carpenter, un des premiers fabiens, que George Bernard Shaw avait appelé « un noble sauvage », et que le Guardian avait qualifié « d’un des pères fondateurs du socialisme ». Carpenter vécut à Millthorpe, un village du Derbyshire près de Sheffield et à environ soixante kilomètres de l’école d’Abbotsholme, où il rencontra Shaw, Bertrand Russell, D. H. Lawrence, et Cecil Reddie (le fondateur d’Abbotsholme). Il entretint une correspondance avec Walt Whitman, Annie Besant, Isadora Duncan, Havelock Ellis, Roger Fry, le Mahatma Gandhi, J. K. Kinney, Jack London, George Merrill (son amant), William Morris et John Ruskin, et il connaissait aussi probablement l’artiste-pédophile Eric Gill (ils appartenaient tous deux à ce qu’on appelait « la scène de Bloomsbury »). Comme le rappelle le Guardian : « Millthorpe s’affirma comme un réseau contre-culturel s’opposant au matérialisme victorien, devenant un point de passage obligé pour toutes sortes d’artistes torturés. [...] Millthorpe était également connu pour son atmosphère de libération sexuelle ».

    En découvrant tout ceci, une question me vint à l’esprit concernant toutes ces lignées royales qui connurent une période difficile : une des raisons pour lesquelles elles perdirent leur fortune et leur rang social fut-elle qu’elles devinrent gâtées et paresseuses, comme ont tendance à l’être les aristocrates, ce qui provoqua la perte de leur royaume ? Si c’est le cas, alors il se peut qu’une des manières de faire face à ce problème serait d’envoyer vos enfants dans des « écoles naturelles » où ils devront apprendre à vivre dans la nature et à développer un côté « sauvage » – ne faisant pas d’eux de bons sauvages, mais plutôt des nobles sauvages.

    Mon frère aurait sans doute apprécié un tel qualificatif. Il se moquait totalement de l’eugénisme ou de la volonté de créer une race plus belle (il aurait insisté sur le fait que les gens laids et mal habillés étaient nécessaires pour que lui-même puisse sortir du lot). Il n’avait pas non plus de temps à perdre avec le camping ou les mouvements naturels. Et bien qu’il ait été obsédé par sa propre « libération » sexuelle et par l’embellissement de sa propre personne, le fait de porter de beaux vêtements pour sortir du lot n’avait rien à voir avec le désir d’attirer un partenaire sexuel, puisque d’après son propre credo, « les dandys ne se reproduisent pas ». Son intérêt pour les vêtements trouvait son origine dans un mélange particulier d’hédonisme, de narcissisme et de matérialisme, mais il n’était pas entièrement distinct d’une philosophie de vie, bien au contraire. Sans vouloir simplifier ses choix à l’excès, les préoccupations quotidiennes de mon frère étaient cependant de trois ordres : les vêtements, le sexe et la drogue. L’art et l’expression personnelle (ou le culte de sa personne) étaient tout aussi essentiels, mais c’est comme si les trois « vices » étaient les moyens d’atteindre ce but, les peintures sur son chevalet. Si nous remplaçons les vêtements par le rock and roll (i.e. la pop musique, que mon frère prétendait préférer à toutes les autres formes d’art combinées), alors le système de valeurs de la contre-culture (et les moyens imaginés pour atteindre à la libération sociale et spirituelle) est plus ou moins identique.

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    Le rock and roll, tout comme le dandysme, avait des liens avec le mouvement éducatif fabien du « retour aux sources » (« un mélange de Freud et des Peaux-Rouges », souvenez-vous). Par exemple, un membre important de la communauté de Braziers Park était Glynn Faithfull, qui avait rencontré Glaister par l’intermédiaire de l’Order of Woodcraft Chivalry. Faithfull avait été membre de l’université de Liverpool, avait étudié la renaissance italienne, et été un agent du MI6 durant la Seconde Guerre Mondiale. Il fut marié à la baronne Eva Erisso, une ancienne ballerine, et leur fille était la chanteuse et actrice Marianne Faithfull. D’après le second mémoire de Marianne (Memories, Dreams, Reflections, curieusement le même titre que l’autobiographie de Jung), ce fut Glynn Faithfull qui fut chargé de l’interrogatoire de Heinrich Himmler après qu’il se soit rendu aux forces américaines, ayant compris que la défaite des nazis était imminente. Faithfull aurait échoué à fouiller Himmler correctement, ce qui l’empêcha de découvrir une capsule de cyanure dissimulée sur ce dernier, ce qui aurait conduit au suicide d’Himmler, qui aurait été ensuite enterré dans une tombe non identifiée. Voilà un petit conte assez curieux, outre le fait que tout ceci survint durant la période au cours de laquelle des nazis étaient incorporés dans l’OSS, qui devait bientôt devenir la CIA, via l’opération Paperclip. Mais poursuivons.

    Marianne naquit l’année suivante, et elle raconte qu’elle intégra Braziers Park au moment de sa création, en 1950 (elle avait quatre ans), et y vécut jusqu’à ses sept ans. Dans son premier mémoire (Marianne: An Autobiography), elle décrit des cauchemars récurrents impliquant des « entités terrifiantes » qui étaient « exactement comme mon père », des hommes étranges portant la moustache qui la chatouillaient et lui versaient du thé chaud sur le corps. Elle écrit que « chaque année, nous emmenions des enfants défavorisés dans la New Forest » pour y participer à des rituels « quasi-mystiques ».[8]

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    Faithfull se souvient dans Memories, Dreams, Reflections :

    Les choses étaient plus folles, plus excentriques, plus chaotiques durant les premières années – certaines choses qui se passaient là-bas étaient assez étranges. [...] Ils semblaient étudier Dante et Le destin de l’homme, mais ce qu’ils faisaient vraiment c’était de baiser comme des lapins – avec ce qui étaient techniquement les mauvaises personnes. [...] Il y avait du sexe partout à Braziers. Pas vraiment une expérience positive et heureuse pour un enfant, je suppose. [...] Le mélange de pensée utopique et de sexe omniprésent pourrait sembler incongru, mais c’était vraiment dans l’esprit de l’époque – les années cinquante – qui préfigurait de façon troublante l’esprit des années soixante, caractérisé par son désir de changer le monde et son amour libre enivrant. C’était les années cinquante, intellectuelles, marquées par l’influence de Bertrand Russell, qui virent les débuts de Braziers Park et où fleurissaient toutes ces idées – des idées grandioses visant à guérir le monde – et de petits groupes d’individus s’isolant du grand méchant monde pour étudier les Grandes Idées, des idées sur la Nature de l’Homme, les fondements de la civilisation, la complexité de la communication des idées. Les débats métaphysiques s’accompagnaient d’expériences sur la conscience de groupe. Cette combinaison – la baise et Schopenhauer – était tout aussi omniprésente à Braziers qu’elle l’était dans les romans d’Iris Murdoch. [Mon père] était un philosophe de l’esprit de groupe, quasiment un technicien des dynamiques de groupe – comment composer avec l’ego au sein d’un groupe.[9]

    Plus loin, dans un chapitre intitulé « The Girl Factory », [ndt : L’usine à filles] Faithfull décrit sa rencontre avec l’écrivain et éditeur italien Roberto Calasso, qu’elle décrit comme « un archéologue des mythes ». Faithfull raconte que lorsqu’elle évoqua son enfance à Braziers auprès de Calasso, celui-ci la compara à une histoire de l’auteur de pièces de théâtre Frank Wedekind, Mine-Haha: the Bodily Education of Young Girls [ndt : Mine-Haha : l’éducation corporelle des jeunes filles]. Mine-Haha raconte l’histoire d’une école de filles située dans un château où des filles non désirées sont élevées depuis le berceau jusqu’à l’âge de seize ans, « un genre d’école de formation pour geishas où elles sont éduquées pour donner du plaisir ». À l’âge de seize ans, ces filles sont orientées soit vers le show business, soit vers la prostitution. Faithfull répondit à Calasso en insistant que « personne ne m’a forcée à venir à Londres pour y devenir une chanteuse pop. On m’a tentée, certainement, on m’a séduite pour que je le devienne, mais je n’ai pas été contrainte de devenir une chanteuse pop, tandis qu’on oblige les filles du château à devenir des artistes avec le fouet et la torture. » Calasso répondit en notant que Faithfull « avait grandi dans un lieu clos similaire [...] et à l’âge de dix-sept ans [...] fit une entrée fracassante dans le monde, entraînée, de façon étrange, pour toutes sortes de choses – politique, sexe, livres, danse, comédie, chant – qui lui furent utiles dans sa carrière. » Faithfull admit que « le concept de mentalité de groupe que mon père enseignait à Braziers a dû beaucoup m’aider à m’intégrer. C’est probablement la raison qui m’a permis de m’intégrer si aisément avec les Stones. »

    Faithfull écrit : « Avant que les filles ne soient envoyées dans le monde, elles sont examinées de la tête aux pieds, à l’intérieur, à l’extérieur, la totale. C’est vraiment pervers. Quoi qu’il en soit, rien de tout ceci ne m’est arrivé, de toute évidence ». Pourquoi « de toute évidence », je me demande ? Faithfull clôt le chapitre en mentionnant une troupe de danse italienne, le Gruppo Polline, qui avait créé une performance inspirée de Mine-Haha dont les thèmes étaient « la persistance de la mémoire, l’isolation, l’hésitation quant au futur, l’alternance du statique et du frénétique, et la négation du corps résultant d’une éducation fondée sur des théories et sur l’exploitation des jeunes » (c’est moi qui souligne). Elle ajoute qu’elle a écrit la chanson In the Factory avec Polly (P. J.) Harvey, en s’inspirant d’un essai de Calasso. Elle avait voulu l’intituler « The Girl Factory », mais Harvey l’avait convaincue de changer de titre. Faithfull regretta le changement, ajoutant en guise d’explication que Polly était « assez intimidante ».[10]

    Marianne Faithfull rencontra Mick Jagger vers le début de sa carrière musicale, en 1964-65, et il écrivit son premier succès, As Tears Go By (bien qu’ils ne se mirent en couple qu’en 1966). Jagger venait de quitter la London School of Economics, après avoir obtenu une bourse en 1961 pour pouvoir y faire ses études, et y être resté jusqu’en 1963. Cette période de deux ans correspond à la période de formation des Stones et à leur ascension en tant que groupe, pour devenir peu après « l’avant-garde du rock and roll britannique ». Avant cela, Jagger avait travaillé durant l’été 1961 dans un hôpital psychiatrique, le Bexley Hospital, où il raconte qu’il y apprit des leçons inestimables sur la psychologie humaine, en plus d’y avoir perdu sa virginité avec une infirmière ! [11]

    La légende raconte que Jagger a rencontré « par hasard » son ancien camarade de classe Keith Richards sur un quai de gare en 1961, sur la route le menant à la LSE, et le reste fait partie de l’histoire. Il existe une anecdote bien connue – je me rappelle l’avoir entendue de la bouche de ma sœur alors que j’étais adolescent – sur Mick Jagger et comment il continua à étudier pour devenir un comptable alors même que les Stones commençaient à décoller, juste au cas où ce ne serait qu’un feu de paille. Ce qu’on sait beaucoup moins (et en fait, il est difficile de le confirmer, ma seule source pour l’instant étant le chanteur Sally Stevens) est que, en plus d’avoir donné une bourse à Jagger, la London School of Economics a aussi financé les Stones en 1963. Stevens rapporte une conversation avec Derek Bell, le neveu de Gertrude Stein, datant de cette année-là :

    D’après ce que je me rappelle de la conversation qui suivit, les étudiants de la LSE, durant leur première année, étaient autorisés à rédiger une demande auprès de la LSE pour financer un projet. D’après Derek, Mick avait écrit la demande de financement, se servant des Rolling Stones comme d’un modèle économique, et demandant une aide financière pour acheter de l’équipement pour qu’ils puissent améliorer leur qualité sonore sur scène. Bien entendu, pas un membre du conseil d’administration de la LSE, y compris Derek, n’avait la moindre idée de la rentabilité financière de la musique rock, bien qu’elle était évidemment en train de prendre de l’importance d’un point de vue économique, et ils avaient vaguement entendu parler des Beatles ; mais lorsqu’il fallut aborder les subtilités du métier, la LSE eut besoin d’une opinion d’expert – dans ce cas précis, moi. Le conseil d’administration voulait savoir si les Stones avaient un avenir, et je pus dire que je pensais que oui, d’après ce que je voyais. Est-ce qu’ils seraient un pari judicieux ? « Euh... Oui », d’après l’expert. Et c’est ainsi que Mick obtint un financement de la LSE grâce auquel il put acheter de l’équipement, après quoi il dit adieu à la LSE, et s’envola vers les cieux.

    Que cette anecdote soit apocryphe ou authentique, les Stones devinrent le groupe le plus important du monde, après les Beatles, et Mick Jagger et Marianne Faithfull devinrent l’un des couples les plus célèbres du rock. Après sa libération de prison en 1967, Jagger passa aussi quelque temps à Braziers Park avec Faithfull.

    S’il est besoin de preuves supplémentaires pour lier la culture populaire, les opérations menées par les services de renseignement, et la politique, Mick Jagger fut un temps associé au député travailliste et supposé informateur du MI5 (et peut-être du KGB, voire même de l’église de scientologie) Tom Driberg. Driberg avait été impressionné par Jagger après lui avoir été présenté en 1965, et tenta durant de nombreuses années, sans succès, de le persuader de s’impliquer activement dans la politique du parti travailliste. Driberg était membre d’un ou plusieurs des groupes auxquels appartenait mon grand-père, il fraternisa avec Richard Acland, et fut même désigné par Aleister Crowley comme étant son successeur naturel dans le rôle d’enseignant mondial ! [12] Encore plus inquiétant, Driberg (qui adhérait pleinement à la libération culturelle et sociale des années soixante) noua une amitié au long cours avec les jumeaux Kray, et en juillet 1964, Lord Boothby (un noble conservateur célèbre) et lui furent accusés d’avoir harcelé des hommes sur une piste de course de chiens, et d’être impliqués dans la mafia. Driberg et Boothby participèrent à des fêtes dans l’appartement des Kray, où « des garçons de l’East End, à la fois frustes et accommodants, étaient servis comme autant de petits-fours », d’après le biographe de Driberg, Francis Wheen.[13] Tandis que Driberg évitait d’apparaître en pleine lumière, Boothby était poursuivi par la presse, et fut contraint de publier une série de démentis. Après la condamnation des jumeaux pour meurtre en 1969, Driberg fit pression à de nombreuses reprises auprès du Home Office pour améliorer leurs conditions de détention, demandant qu’ils reçoivent plus de visites et qu’ils aient le droit de se voir régulièrement.

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    Tom Driberg et Lord Boothby

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    Boothby et Reggie Kray, en compagnie de Leslie Holt

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    Boothby et Cliff Richards

    Driberg était membre du Comité 1941, mentionné précédemment, qui en plus d’Acland et d’Astor, recruta également Julian Huxley (le frère aîné d’Aldous, un eugéniste et ingénieur social) et le probable agent du MI5 Christopher Mayhew. En 1955, Mayhew participa à une expérience qui devait occuper un segment d’une émission spéciale de Panorama sur la BBC, mais qui ne fut jamais diffusée. Mayhew ingéra 400 mg de mescaline hydrochloride sous le contrôle de son ami le dr. Humphrey Osmond, et donna son autorisation pour être filmé pendant son trip. Une partie de l’enregistrement fut intégrée au documentaire LSD – The Beyond Within, diffusé en 1986. Le dr. Humphrey Osmond donna de la mescaline à Aldous Huxley l’année suivante, en 1952, ce qui fut à l’origine de la rédaction de la bible de la contre-culture, Les portes de la perception.

    Comme mon grand-père faisait lui aussi partie du Comité 1941 (d’après l’historien marxiste de la LSE, John Saville – sans lien connu avec Jimmy), peut-on imaginer qu’il ingérait lui aussi de la mescaline sur la ligne de front de la révolution psychédélique ? Si ce fut le cas, je n’ai jamais été mis au courant durant mon enfance. La prise d’hallucinogènes semblait pourtant bien être au centre de l’expérience fabienne : plus de cinquante ans avant que Huxley ne popularise la mescaline, Havelock Ellis écrivait un article intitulé Mescal: A New Artificial Paradise pour The Contemporary Review de janvier 1898, faisant de lui l’un des tous premiers occidentaux à expérimenter les « enthéogènes ».

    Encore une fois, mon frère poursuivit cette tradition à la lettre, et à l’exact opposé, tout à la fois : il écrivit un article pour The Observer (dont l’ancien rédacteur en chef était l’agent du MI6 David Astor, veuillez noter) sur son expérience avec l’ibogaine, intitulé Trip of a Lifetime (j’y étais même mentionné, même si mon nom n’était pas cité). Ses divers écrits sur son amour pour son addiction à l’héroïne sont plus célèbres, et il inclut des seringues (ainsi que des crânes) sur le blason qu’il se créa lui-même. En-dessous apparaissent les mots « PUTAINS, DEALERS, TAILLEURS ».

    Consciemment ou pas, mon frère révélait ainsi les méthodes de l’ingénierie culturelle. Sexe, drogues, et beaux vêtements : un credo à suivre jusqu’à la mort.

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    Partie 7 : Contrôle de la nourriture, contrôle du monde : crise de Suez, Northern Dairies, Marks & Spencer

    Pas besoin d'avoir une carte de membre, ou même d'avoir entendu le mot « fabien » pour suivre l’étendard du loup déguisé en agneau. Le fabianisme est avant tout un système de valeurs avec des objectifs progressistes. Son côté club privé n’est pas ouvert aux fermiers, aux mineurs de charbons, ou aux plombiers. Nous avons tous été exposés à de nombreux aspects du programme fabien sans même en avoir conscience. Aux États-Unis, on trouve parmi les organisations fortement influencées par le fabianisme, la fondation Russell Sage, le Stanford Research Institute, le Carnegie Endowments, l’Aspen Institute, la Wharton School, et RAND. Et cette courte liste n’est donnée qu’à titre d’exemple, et n’est pas exhaustive.
    ~ John Taylor Gatto, Underground History of American Education

    Au début des années cinquante, Northern Dairies fut approchée pour entrer en bourse, et l’entreprise reçut l’approbation de Lord Percy, cité précédemment, qui approcha à son tour le député travailliste et membre de la société fabienne Ian Mirkado. Mackintosh était également représentée au conseil d’administration de Northern Dairies, et Alec « était raisonnablement certain d’une issue positive en 1956 ». C’est à ce moment qu’Alec fut contacté par l’Église orthodoxe russe pour emmener un groupe d’hommes d’église en Union Soviétique. Alec écrit dans son court mémoire : « Puis vinrent les émissions d’actions de Northern Dairies en 1956, et heureusement, la providence décida que Nasser devait nationaliser le canal de Suez ce même jour, et la demande n’était donc pas très forte. » Je ne suis pas versé dans les arcanes des discussions financières (bien que j’aie été l’un des principaux actionnaires de Northern Foods de l’âge de dix-huit ans à vingt-quatre ans), mais ce que je déduis de ceci est que, en raison de la concomitance entre l’introduction en bourse de la compagnie et une crise internationale, il y eut de nombreux délits d’initiés alors que le prix de l’action demeurait bas. « Bien que toutes les actions avaient été prises, le prix tournait toujours autour [...] du même prix auquel nos amis et clients du Mackintosh Group avaient acquis les leurs. » Alec ajoute que « plusieurs membres de la famille Mackintosh avaient en fait acheté d’importantes quantités de nos actions, et une relation heureuse s’est établie jusqu’à nos jours. »

    Lorsque j’ai commencé cette exploration de mon histoire familiale, je n’avais jamais entendu parler de la crise de Suez. Je découvris bientôt qu’elle fut un tournant majeur dans la politique internationale. Tout d’abord, elle sonna le glas de la carrière du Premier Ministre britannique de l’époque, Anthony Eden, en raison d’une santé chancelante et d’une réputation sérieusement compromise. Elle marqua ensuite la fin de la prédominance britannique sur le Moyen-Orient, suite au refus américain de soutenir le gouvernement d’Eden dans sa volonté d’assassiner Nasser et de reprendre le canal – ce qui signifiait pratiquement la fin de l’empire britannique (le canal était en effet extrêmement important pour l’industrie européenne, deux tiers de l’approvisionnement européen en pétrole passant par celui-ci). Donc en 1956, et apparemment le jour même où Northern Dairies était introduite en bourse, le général Nasser, président de l’Égypte, s’emparait du canal en réponse à la fin du financement anglo-américain du barrage d’Assouan.[14] En conséquence de cet acte « providentiel », Alec et ses petits copains furent en mesure d’engranger des profits très conséquents. Considérant la relation étroite entre Alec et le pouvoir, on est en droit de se demander dans quelle mesure ce timing était « providentiel ».

    ➤ Le Yorkshire occulte : secrets de famille fabiens et ingénierie culturelle au Royaume-Uni (2)
    Nasser : le canal restera bloqué
    « tant qu’il y aura un seul soldat étranger sur notre sol »

    On notera également que l’empire médiatique de David Astor joua un rôle central dans la mise à bas du gouvernement d’Eden après la crise : The Observer accusa Eden d’avoir menti au Parlement, et d’avoir travaillé en collusion avec la France et Israël dans le but de s’emparer du canal.[15] La nécrologie de mon père publiée dans le Guardian mentionne également la crise de Suez : « Son positionnement politique fut toujours radical. Il fut, durant sa jeunesse, l’un des principaux manifestants contre le fiasco du canal de Suez et participa aux marches d’Aldermaston. » Si mon père participa à des manifestations contre l’alliance d’Eden avec la France et Israël en 1956, ce devait être environ un an avant qu’il ne quitte le Royaume-Uni pour voyager à travers les États-Unis et le Canada, tout en essayant de devenir un écrivain, ou du moins en espérant en devenir un (il rencontra ma mère à la Nouvelle-Orléans en 1958). S’est-il passé quelque chose qui le poussa à quitter le Royaume-Uni, ainsi que la pression paternelle intense, pour qu’il intègre l’entreprise familiale (ce qu’il finit par faire de toute façon, après avoir épousé ma mère) ? Et y avait-il un lien avec le passage « heureux » de Northern Dairies d’une entreprise privée à une entreprise cotée en bourse ? Était-ce l’époque où mon père commença à deviner la nature des intérêts que servait réellement Alec ? (Il convient peut-être de noter que, suite à son introduction en bourse, la première expansion d’importance de Northern Dairies eut lieu en Irlande du Nord).

    La transformation de la laiterie locale d’Alec en une entreprise multinationale débuta pendant la Seconde Guerre Mondiale. Comme le relate le site Reference for Business :

    Comprenant que l’époque du petit laitier était révolue, Horsley entama une campagne d’expansion énergique et ambitieuse, rachetant d’autres laiteries les unes après les autres. Plus l’entreprise prenait de l’ampleur, plus elle devenait attirante pour les petites entreprises touchées par les bombardements (Hull fut très durement touchée durant la guerre), les pénuries chroniques, et les difficultés pour s’adapter au rationnement. Alors que l’entreprise prenait de l’importance, elle devenait plus efficace avec chaque nouveau rachat de laiterie et d’usine, Horsley choisissant les meilleures d’entre elles pour consolider ses opérations. En 1942, Horsley contrôlait un vaste réseau de points de vente en gros et au détail disséminés dans l’Humberside et le Yorkshire, et la partie vente au détail de la compagnie fut renommée Northern Dairies pour refléter cet état de fait (et ce même si les opérations de vente en gros continuèrent d’être connues sous leurs noms individuels).

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    L’introduction en bourse d’une compagnie, comme pour Northern Dairies en 1956, signifie qu’elle peut vendre des actions au « grand public » – i.e. aux gens riches – et donc qu’elle intègre le marché des actions. Ceci permet à la compagnie de lever des fonds et du capital grâce à la vente de ses actions, en d’autres termes de faire de l’argent avec de l’argent. Les actionnaires ne font rien pour gagner de l’argent, ils se contentent de posséder des actions et de percevoir des dividendes. C’est le capitalisme à l’état pur, et c’est aussi éloigné que possible de la philosophie socialiste. J’en sais quelque chose : en tant qu’actionnaire, dès l’âge de quinze ans environ, je savais que (si je me débrouillais bien) je n’aurais pas à travailler un seul jour de ma vie. Lorsque j’eus dix-huit ans et que je devins propriétaire de mes actions, j’adoptai un mode vie où se mélangeaient la liberté sociale et l’irresponsabilité (en clair, je faisais tout ce que bon me semblait). Voici une description de mon mode de vie, tirée du seul article que j’ai réussi à faire publier dans le Guardian (dans la section « Expérience », ouverte à tous) :

    Dans une journée classique, je me levais vers une heure de l’après-midi, je conduisais mon Opel Manta noire en direction du West End, où je dépensais 200£ en disques, vidéos, bandes dessinées et en livres. Lors des journées où je me sentais d’humeur moins aventureuse, je louais trois ou quatre films au magasin de vidéo du coin, je mangeais un dîner préparé Marks & Spencer, je roulais cinq ou six joints, et je passais la moitié de la nuit défoncé. Si j’avais déjà des films, la plupart du temps je ne sortais pas du lit, je roulais juste un joint et j’allumais la télé. Je déménageai à New-York à l’occasion de mon vingtième anniversaire. Mis à part la ville, pas grand-chose ne changea. Lorsque je me lassais de fumer des joints et de regarder des films dans mon studio de Bowery, j’allais boire des tequilas et sniffer de la cocaïne dans un bar de l’East Village. Si on me demandait ce que je faisais dans la vie, je m’amusais beaucoup en répondant : « Exactement ce que vous êtes en train de voir ».

    Voilà l’héritage que m’ont laissé mon père et mon grand-père « socialistes », un héritage que je finis par trouver si pesant que je décidai, six ou sept années plus tard, de me débarrasser de la totalité de mes actions.

    Revenons à l’introduction en bourse de Northern Dairies / au voyage en Russie d’Alec / à la crise de Suez / à la fin du point central de l’empire britannique en 1954-56 : il pourrait sembler exagéré de laisser entendre que Northern Dairies (qui devait bientôt devenir Northern Foods) était un acteur important dans le monde de la géopolitique – mais ce serait oublier que la distribution de nourriture doit être considérée comme l’un des composants essentiels de l’ingénierie sociale. La nourriture, tout autant que le pétrole, est fondamentale dans le fonctionnement harmonieux de la société – ce qui en fait ainsi un puissant moyen de contrôle sur cette dernière.

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    Northern Dairies devint Northern Foods dix ans après la prise de contrôle de mon père, et trois ans après le départ en retraite d’Alec (d’après certaines sources, ce n’est qu’à ce moment que mon père devint pleinement président de la compagnie, suggérant ainsi qu’il avait jusqu’alors travaillé dans l’ombre, si ce n’est sous la férule, d’Alec). Mon oncle, Christopher Haskins, intégra la compagnie en 1967. Selon l’histoire officielle (Wikipedia), il souhaitait épouser la fille d’Alec, Gilda, sous la condition qu’il rejoigne l’entreprise. La vérité telle que nous l’avons entendue dans la famille est exactement l’inverse : Alec accepta d’embaucher Haskins dans la compagnie à condition qu’il consente à épouser sa fille. Si l’on vous donne le choix entre relater les faits ou la légende, choisissez la légende ; pourtant, quelle que soit la version de l’histoire qui vous soit donnée à lire, celle-ci a un arrière-fond sombre et mythologique. Soit Alec a utilisé sa fille comme monnaie d’échange pour recruter une personne qu’il considérait comme un atout pour sa compagnie (ce que Haskins s’avéra être par la suite), ou, à l’inverse, il a soudoyé son futur gendre avec un emploi en échange de son mariage avec sa fille, augmentant ainsi les chances d’étendre la dynastie familiale. Dans les deux cas, Gilda fut plus ou moins traitée comme du bétail.

    D’après le témoignage d’Haskins (qu’il est toujours préférable de remettre en cause, à mon avis), il fut un élément essentiel dans la formation d’une alliance entre Northern Foods et Marks & Spencer nouée en 1970, et ce grâce à une rencontre « fortuite » avec un cadre de Marks & Spencer à bord d’un avion (c’est aussi à bord d’un avion que mon père eut sa propre rencontre « fortuite » avec Jimmy Savile). 1970 fut aussi l’année où Northern Foods passa la barre du million de livres sterling de bénéfices ; une fois de plus, la providence semblait être à l’œuvre. Northern Foods devint bientôt le principal fournisseur de Marks & Spencer, utilisant pour cela son « mélange typique et enthousiaste d’acquisitions et d’innovations ». La compagnie mit en place une stratégie « d’acquisition des fournisseurs existants de Marks & Spencer dès qu’elle le pouvait » (comme par exemple Park Cakes en 1972 et Fox’s Biscuits en 1977) tout en créant de nouveaux produits spécifiquement pour son principal client (« en 1988, Northern Foods produisait 250 produits pour Marks & Spencer »). (Source pour ceci et pour toutes les informations ci-dessous concernant Northern Foods)

    En 2014, Lord Haskins, comme il était alors convenu de l’appeler, déclara : « Ma compagnie fut fondée sur les principes de Marks & Spencer – être juste et équitable avec ceux avec qui nous travaillions. Nous jouions cartes sur tables, et nous traitions nos fournisseurs avec respect. » Peut-être, mais Marks & Spencer est plus qu’une chaîne de vêtements et d’alimentation. Elle a été affiliée directement et indirectement au sionisme et à l’état d’Israël dès sa création, ce le plus ouvertement du monde : le président et membre fondateur de M&S, Israel Sieff, était un sioniste, et le président Joseph Sieff fut membre de la British Zionist Federation (Joseph Sieff survécut à une tentative d’assassinat en 1973, qui aurait été perpétrée par l’Armée de Libération de la Palestine).

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    Simon Marks et Israel Sieff

    En 1987, sous la présidence d’Haskins, Northern Foods construisit l’usine de production alimentaire la plus moderne d’Europe :

    Pour montrer sa bonne volonté et son enthousiasme, Northern Foods a construit cette usine dédiée à Marks & Spencer – pour un coût de 8 millions de livres – avant même qu’il n’ait été décidé quels produits allaient y être fabriqués. Rappelant la réussite d’Alec Horsley en 1937 avec sa première usine de production laitière, Fenland Foods, qui a été saluée comme étant l’usine de production alimentaire la plus moderne d’Europe, a été construite en 40 semaines – et vendait ses produits à Marks & Spencer trois semaines plus tard.

    Apparemment, ce geste de bonne volonté fut récompensé. « Ironiquement, pour une compagnie dont le nom n’apparaît jamais sur ses produits, Northern Foods est le principal producteur de produits frais du Royaume-Uni. Les chiffres de ventes de 1993 lui permirent d’accéder au statut envié de membre du ‘‘club des deux milliards’’ ». Après son départ de la compagnie, Haskins resta semble-t-il un membre du club. Il devint le principal conseiller à l’agriculture auprès du Premier Ministre et membre de la société fabienne Tony Blair, à l’occasion du pic de l’épidémie de fièvre aphteuse – ce qui suggère que l’activité consistant à diriger une entreprise alimentaire et celle consistant à diriger un pays ne sont pas aussi éloignées que l’on pourrait l’imaginer.



    Partie 8 : Observation de Masse et salles de danse

    ➤ Le Yorkshire occulte : secrets de famille fabiens et ingénierie culturelle au Royaume-Uni (2)

     

    Il ne serait pas exagéré de qualifier le vingtième siècle de siècle fabien. Une chose est certaine : l’orientation de l’éducation moderne imposée aux 90 % composant les couches inférieures de notre société a été modelée selon une conception en grande partie fabienne – et le prestige et la sécurité déconcertants dont bénéficient actuellement ceux qui parlent de « globalisme » et de « multiculturalisme » sont un résultat direct de l’intérêt porté par le passé aux prophéties fabiennes selon lesquelles la mise en place d’un état-providence, suivie par une attention soutenue portée à l’internationalisme, serait le mécanisme permettant d’élever les grandes entreprises au-dessus de la société politique, et un précurseur nécessaire à l’utopie. La théorie fabienne est le Das Kapital du capitalisme financier.
    ~ John Taylor Gatto, Underground History of American Education

    Le 2 janvier 1937 (l’année de naissance de Northern Dairies, une fois encore), un poète surréaliste britannique du nom de Charles Madge publia une lettre dans le magazine fabien New Stateman and Nation. Intitulée Anthropology at Home, la lettre annonçait la formation d’un groupe d’écrivains, de peintres et de cinéastes qui avaient décidé de se consacrer à la documentation sociale. Peu après, Madge (qui était l’époux du poète Kathleen Raine) unit ses forces avec celles de Tom Harrisson, dont le poème fut publié « par hasard » sur la même page que la lettre de Madge.[16] Harrisson était un ornithologue doublé d’un anthropologue qui écrivit pour The Observer et travailla pour les services de renseignement durant la Seconde Guerre Mondiale.[17] Ils furent ensuite rejoints par le cinéaste Humphrey Jennings, qui avait fondé en 1928 Experiment, le magazine littéraire de Cambridge, avec deux acolytes de mon grand-père, Jacob Bronowski et William Empson (ce dernier, originaire du Yorkshire, rejoignit par la suite Observation de Masse – O-M). Jennings travailla pour Crown Film Unit, une des branches de la propagande cinématographique du ministère de l’information durant la Seconde Guerre Mondiale. Ensemble, ces « artistes et poètes » créèrent une organisation dédiée au développement de ce qu’ils appelaient « une science de nous-mêmes ». Tiré de Mass-Observation and Britain in the 1930s: A Brief History :

    Dans sa forme originelle, Observation de Masse (O-M) était une organisation dédiée à la documentation de la vie quotidienne au sein des classes laborieuses britanniques. [...] O-M collectait donc des faits et des données chiffrées, grâce à des entretiens ou à une surveillance clandestine qui permettaient de mettre en lumière la nature de l’existence quotidienne de leurs compatriotes britanniques. L’étendue des centres d’intérêt des Observateurs de Masse – allant du « comportement des gens aux monuments aux morts, le culte de l’aspidistra, et l’anthropologie des paris sportifs » au « comportement dans les salles de bains : barbes, aisselles et sourcils ; et la diffusion et la signification des blagues cochonnes » – avait pour objectif la création d’une topographie complète de la vie des travailleurs, et ce faisant, de fournir une base nouvelle à la démocratie sociale.

    ➤ Le Yorkshire occulte : secrets de famille fabiens et ingénierie culturelle au Royaume-Uni (2)
    Charles Madge et Tom Harrisson

    Tout ceci pourrait sembler bien innocent, mais le contexte entourant la création de ce programme de recherche nationale sur les mœurs de l’homme du commun était bien plus chargé que ne le laisse entendre le ton calme, rationnel et légèrement empathique du manifeste, qui suggérait qu’un bienfaiteur attentionné mènerait des recherches impartiales pour « fournir une base nouvelle à la démocratie sociale ». L’une des principales causes de la lourdeur du contexte social tient au fait qu’O-M accéda à l’existence durant les années suivant la grève générale de 1926, une grève qui « fit vaciller le trône sur lequel siégeait la classe dirigeante britannique et montra brillamment comment une action collective de la classe ouvrière pouvait changer la société ». Au plus fort de la grève, les transports londoniens furent paralysés :

    Le 4 mai, 15 rames de métro sur 315 étaient en service, 300 bus sur 4400 (à la fin de cette semaine-là, ce chiffre tomba à 40), et 9 tramways sur 2000 étaient en circulation. À la fin du premier jour, les ouvriers du bâtiment, des imprimeries, des docks, de la sidérurgie, de la métallurgie, de l’industrie lourde, des transports et des chemins de fer étaient en grève. Tout ceci sous le regard éberlué de la TUC.[Ndt : Trade Union Congress, le syndicat des transports] La classe ouvrière était réellement aux commandes. [...] La classe dirigeante avait dépensé des centaines de millions de livres [en propagande], mais elle aurait perdu sans la campagne de sabotage menée par la TUC en concertation avec elle. Si les ouvriers s’étaient organisés en organisations indépendantes composées d’hommes issus de la base, et s’ils avaient été dotés de la même vision révolutionnaire dont firent preuve leurs homologues espagnols dix ans plus tard, alors le résultat aurait pu être tout à fait différent. » (Source)

    Cette lutte des travailleurs représentait une réelle menace pour les intérêts capitalistes, pour des raisons évidentes. La classe dirigeante a besoin de « travailleurs » (en réalité, d’esclaves) pour conserver son pouvoir et permettre à son industrie de continuer à fonctionner. L’idée « d’éduquer » les masses populaires – le but avoué de l’O-M – était, tout du moins selon l’opinion de John Taylor Gatto, un terme de novlangue orwellienne pour désigner l’action par laquelle on s’assurerait qu’elles ne s’éduqueraient jamais ni n’accéderaient à l’autonomie. Comme l’écrit Gatto dans The Underground History of American Education :

    L’école obligatoire fut le traitement qui permit de forcer la population à entrer en conformité avec ces plans, de sorte qu’elle puisse être considérée comme une « ressource humaine » et gérée comme une « force de travail ». Les Benjamin Franklin et les Thomas Edison ne seraient plus tolérés ; ils donnaient un mauvais exemple. Une des façons d’y parvenir fut de s’assurer que les individus soient empêchés d’entrer dans le monde du travail avant un âge avancé, lorsque l’ardeur de la jeunesse et son insupportable confiance en soi se sont atténuées.

    La classe laborieuse ne s’élevait pas seulement contre ses conditions de travail, elle protestait également contre l’école obligatoire – qui fut imposée pour la première fois en Prusse, au 18e siècle, dans le but avoué de contrôler le comportement humain et de limiter la pensée indépendante, et introduite au Royaume-Uni et aux États-Unis à la fin du 19e et au début du 20e siècle. Néanmoins, l’objectif déclaré de l’O-M (et il n’est pas douteux que nombre de ses créateurs le croyaient) était :

    de fournir aux britanniques des informations sur eux-mêmes et sur leur pays, de sorte qu’ils puissent faire des choix politiques éclairés, qu’ils agissent politiquement lorsque nécessaire, ou qu’ils choisissent une représentation politique appropriée ; qu’ils interprètent correctement les événements de l’actualité ; et qu’ainsi ils ne deviennent pas les victimes de rumeurs sans fondement ou de la suggestion (en particulier en ce qui concerne la situation en Europe) diffusées par les médias et le gouvernement. Cependant, il n’était pas seulement prévu que ces publications soient diffusées horizontalement, mais aussi verticalement, de sorte que le Premier Ministre, le cabinet, et les membres du Parlement puissent être informés des « véritables » inquiétudes agitant la nation. [...] La surveillance fut un moyen efficace pour collecter des informations, pour la simple raison que les individus placés sous surveillance étaient ignorants de ce fait, et qu’ils apparaissaient ainsi sous un jour relativement naturel. Pourtant, lorsque cette méthode de recherche fut publiée, elle suscita une forme de paranoïa populaire. (source)

    Parmi les principales figures du milieu culturel qui rejoignirent le mouvement de l’Observation de Masse, on trouvait le peintre Julian Trevelyan, Tom Driberg, et rôdant toujours en coulisses, Sir Richard Acland. Dans un livre intitulé The Mass Observers: A History, 1937-1949, James Hinto décrit comment Tom Harrisson présenta les objectifs de l’O-M à Acland et comment celui-ci s’y déclara favorable, tout en établissant « une distinction très nette – et très exagérée dans ce cas précis – entre le WSS [Wartime Social Survey], dont les découvertes avaient fourni à l’état une arme secrète lui permettant de manipuler l’opinion, et l’O-M, qui rendit ses résultats publics. »[18]

    ➤ Le Yorkshire occulte : secrets de famille fabiens et ingénierie culturelle au Royaume-Uni (2)

     

    L’un des objectifs de l’O-M était la vulgarisation scientifique et l’introduction de plus de rationalisme dans le débat public. Harrisson élabora un plan permettant de fournir aux principaux journaux des rapports sur les dernières recherches scientifiques. En 1940, il présenta un « Mémorandum sur la propagande en faveur de la science » au club de Solly Zuckerman, Tots and Quots, qui comptait Julian Huxley parmi ses membres. La vulgarisation scientifique avait pour but de combattre

    « l’influence de la superstition sur la science. » Une autre façon d’envisager le problème était de travailler directement avec ces « groupes importants de semi-intellectuels et de personnes à demi créatives » employés dans le divertissement commercial, dont le travail joua un rôle pour encourager la diffusion de la superstition au sein des masses, ainsi que les modes de pensée favorisant la fuite de la réalité. [Ceci incluait la musique pop et les clubs de danse :] Richard Acland fut enthousiaste devant la suggestion d’Harrisson de rencontrer « des gens appartenant au monde de la dance music. [...] Je me demande si cela vaudrait la peine de tenter de convertir certains d’entre eux à nos idées et de tenter de les amener à les exprimer dans des chansons de dance music. J’imagine que quelque chose ayant pour refrain ‘‘Quand nous laisseront-ils construire un monde meilleur ?’’ serait immensément populaire. »

    L’intérêt de l’Observation de Masse pour les clubs de danse fut tel qu’une étude sur la culture de la danse, intitulée On with the Dance: Nation, Culture, and Popular Dancing in Britain, 1918-1945, cite les découvertes de l’O-M à 85 reprises. Une lecture rapide de ce document révèle clairement que les clubs de danse intéressaient fortement l’O-M, en ce qu’ils permettaient d’observer les citoyens britanniques et de collecter des informations sur leur comportement et leurs centres d’intérêt, mais aussi que la dance music, et par extension les salles de danse, représentaient un élément central d’un plan visant à modeler le comportement de la population et à contrôler ses centres d’intérêt. L’étude cite en particulier la pléthore de danses qui furent créées artificiellement comme autant de moyens visant à instiller des sentiments patriotiques à la population durant la guerre ! Tout comme l’O-M lui-même, il s’agit d’un aspect de l’histoire moderne qui semble avoir été largement ignoré, mais qui montre très clairement comment la culture populaire peut être orientée – ou même créée de toutes pièces – pour servir des visées sociopolitiques. Dans le même esprit, on se rappellera du cas de Mick Jagger et de la LSE.

    La population britannique intégra également l’idée selon laquelle le Lambeth Walk, et la danse en général, symbolisaient la démocratie et l’esprit de la nation. Tom Harrisson et Charles Madge, membres de l’Observation de Masse, justifièrent l’inclusion d’un chapitre entier consacré à la danse dans un livre sur la réponse de la nation à la crise de Munich en notant que « nous pourrions apprendre quelque chose sur le futur de la démocratie en examinant de plus près le Lambeth Walk. » [...] C’était une période cruciale, durant laquelle la Grande-Bretagne s’apprêtait à entrer en guerre, et où les idées sur l’identité nationale évoluaient en conséquence. [...] Certaines personnes semblèrent avoir compris la dimension commerciale de cette représentation de la nation par la danse, et ont considéré ce contenu comme étant opportuniste. Alec Hughes spécula dans son rapport sur l’Observation de Masse que le moment pour la création de la danse avait été choisi pour coïncider avec la mise en place de la conscription à l’été 1939. [...]

    Jimmy Savile aurait lui aussi commencé à jouer des disques dans des salles de danse au début des années quarante (à un moment où il était également censé travailler dans une mine de charbon). Ceci est difficile à confirmer, mais d’après son autobiographie, il fut le premier à utiliser deux platines et un micro au Grand Records Ball du Guardbridge Hotel, en 1947. Si c’est le cas, il n’est pas inimaginable qu’il aurait pu, alors qu’il était encore adolescent, se faire les dents dans les clubs de danse locaux exactement au même moment où Acland, Harrisson et tous les autres cherchaient la meilleure façon d’intégrer le monde de la danse dans la recherche sociale et les mouvements « progressistes ».

    ➤ Le Yorkshire occulte : secrets de famille fabiens et ingénierie culturelle au Royaume-Uni (2)
    Oscar (Jimmy) Savile, à une date inconnue

    Les éléments tirés des documents concernant l’Observation de Masse indiquent que le monde de la musique pop et des salles de danse était d’une importance cruciale pour la classe dirigeante, et qu’il était en fait utilisé pour mener à bien leurs objectifs sociaux à long terme. Avant d’accéder à la célébrité et de devenir le chef de file de la musique pop dans les années soixante, Savile dirigea ses propres clubs de danse dans les années cinquante (tout comme les jumeaux Kray), à une période où les salles de danse de l’après-guerre avaient muté pour devenir des hauts-lieux du trafic de drogue et de la prostitution contrôlés par la pègre. La culture naissante de la danse ne se confondait pas seulement avec le milieu du crime, composé des jumeaux Kray et de Jimmy Boyle (et peut-être aussi de Ian Brady, Myra Hindley et du copain de Jimmy Savile, l’éventreur du Yorkshire Peter Sutcliff), mais elle recoupait également les intérêts de membres du Parlement, depuis les réformateurs sociaux tels que Acland aux occultistes tels que Driberg, en passant par des pédophiles avérés comme Lord Boothby. Irions-nous trop loin en supposant que l’implication de Savile dans le monde de la dance music trouvait son origine dans ses liens avec des agences gouvernementales ?

    Bien que ce dernier point soit purement spéculatif (une théorie qui se contente de suggérer la possibilité d’une conspiration), il fournit malgré tout un contexte cohérent à des faits à la fois étranges et irréfutables. Il pourrait aussi expliquer pourquoi les mêmes noms apparaissent encore et encore au cours de cette enquête sur l’arrière-plan ténébreux de mon histoire familiale.



    Notes

    [1] Ma mère a été bénévole dans cet hôpital (à Hampstead) durant les dernières années de sa vie. Je lui rendais parfois visite sur place.

    [2] Le journal druidique Aisling fut le premier à suggérer que la confrérie New Forest de [Gerald] Gardner constituait la section païenne de l’Order of Woodcraft Chivalry ; cet ordre exécutait des rituels dans la New Forest au début des années vingt et sa section païenne honorait une déesse de la lune et un dieu cornu, et croyait en la nudité rituelle. Un des informateurs de Ronald Hutton rapporte que Gardner était familier de cet ordre au moins dès les années cinquante. L’une des principales difficultés pour établir un lien entre ce groupe et la confrérie de New Forest est qu’il ne semble pas s’être réuni dans la New Forest entre 1934 et 1945. Gardner rapporte un rituel effectué par la confrérie dans la New Forest en 1940, ayant eu pour objectif de contrer l’invasion nazie. (Source)

    [3] « C’était le début de l’ambitieux projet de Norman visant à instituer un Comité Sensoriel à Common Wealth, et il fallut attendre cinq ans avant de voir siéger le premier Comité Sensoriel. [...] Cela souligne le besoin que nous avons d’avoir des hommes d’idées (et non pas des hommes d’action) qui pourraient fonctionner comme un ‘‘corps sensoriel’’ plutôt que comme un ‘‘comité consultatif’’, puisque le terme ‘‘consultatif’’ pourrait impliquer que ses membres se sentiraient dotés d’une sagesse supérieure. Le Comité Sensoriel ‘‘pourrait constituer un système nerveux pour le corps gouvernemental. Le système sensoriel amène constamment au cerveau des informations actualisées sur les conditions locales de chaque partie du corps, de sorte que l’action motrice puisse être parfaitement coordonnée.’’ » (Source)

    [4] En 1940, Penguin Books publiait le livre de Richard Acland, Unser Kampf (Our Struggle). Pourquoi ce titre allemand et cet hommage évident au Mein Kampf d’Hitler ? Ceci est particulièrement suggestif, considérant que les nazis et les fabiens étaient tous deux des promoteurs de l’eugénisme.

    [5] Le cas le plus approchant que j’ai pu trouver est le scandale Orkney, qui impliquait un groupe de quakers, mais qui semble avoir été classé quasi-unanimement dans la catégorie des cas « d’hystérie de masse ». J’ai aussi découvert un cas récent (2012), où un quaker avait abusé sexuellement d’un élève à Hessle, où mon grand-père vécut jusqu’à sa mort en 2013. Il semble qu’il s’agissait d’un incident isolé.

    [6] Il fut donné en 1514 par Henry VIII au duc de Norfolk pour services rendus dans la guerre contre les scots. Il devint par la suite la possession de la famille Stanhope.

    [7] « Il révèle que [Savile] fut présenté pour la première fois à la famille royale par Lord Mountbatten. En 1966, Jimmy devint le premier civil à recevoir un béret vert de la marine royale. Mountbatten était alors commandant général, et il réalisa que Savile pouvait être un contact utile. » http://www.express.co.uk/expressyourself/43798/How-Jim-really-did-fix-it. Voir également : http://www.dailymail.co.uk/home/event/article-2687779/Jimmy-Savile-book-reviewed-Craig-Brown-The-man-groomed-Britain.html

    [8] Faithfull: An Autobiography, par Marianne Faithfull, Cooper Square Press, 2000, pp. 6-7.

    [9] Memories, Dreams, Reflections, par Marianne Faithfull, HarperCollins, 2007, pp. 135-6, 141-2.

    [10] Ibid, cette série de citations sont tirées de The Girl Factory, pp. 218-222.

    [11] Mick Jagger, par Philip Norman, Doubleday Canada, 2012, p. 44.

    [12] Driberg accepta une invitation à dîner avec Crowley lors de la première de leurs nombreuses réunions ; c’est au cours de l’une d’entre elles que Crowley nomma Driberg au poste d’enseignant mondial. Rien de concret ne déboucha de cette proposition, mais les deux personnages continuèrent de se rencontrer. https://en.wikipedia.org/wiki/Driberg

    [13] Wheen, Driberg: His Life and Indiscretions, Pan Books, 1992, p. 350.

    [14] «  Sa réputation de fin diplomate souffrit particulièrement durant la seconde année de son mandat de Premier Ministre, lorsque les États-Unis refusèrent de soutenir la réponse militaire franco-anglaise à la crise de Suez, qui fut unanimement critiquée comme étant un échec historique de la politique étrangère britannique, marquant la fin de la prédominance de la Grande-Bretagne au Moyen-Orient. La plupart des historiens soutiennent qu’il commit une série d’erreurs, en particulier en sous-estimant l’ampleur de l’opposition américaine à une action militaire. La plupart des historiens disent qu’Eden était le seul décisionnaire lors de la crise de Suez. Toutefois, Jonathan Pearson soutient dans Sir Anthony Eden and the Suez Crisis: Reluctant Gamble (2002) qu’Eden était plus réticent et moins belliqueux que ne l’ont estimé les historiens. [...] Il est généralement considéré comme l’un des plus mauvais Premier Ministre du 20e siècle, même si deux biographies largement positives (publiées en 1986 et 2003) ont contribué à redresser l’opinion en sa faveur. D.R. Thorpe a déclaré que la crise de Suez ‘‘fut une fin tragique pour son mandat de Premier Ministre, et l’on peut supposer qu’elle prit une importance disproportionnée lorsqu’il s’est agi de juger sa carrière.’’ » (Wikipedia)

    [15] On notera en passant qu’Astor fit une psychanalyse avec la fille de Freud, Anna, durant la période où l’institut Tavistock fut fondé.

    [16] « Harrisson trouva la lettre de Madge parce qu’elle était imprimée sur la même page du premier et unique poème publié par Harrisson (intitulé Coconut Moon: A Philosophy of Cannibalism in the New Hebrides) dans le New Statesman and Nation. » (Source)

    [17] Harrisson était rattaché à la Z Special Unit (aussi connue sous le nom de Z Force), qui faisait partie du Services Reconnaissance Department (SRD), une branche du bureau du renseignement interallié dans le Pacifique Sud. (Wikipedia)

    [18] Après la publication de son livre Unser Kampf (Our Struggle), Acland chargea l’O-M de pré-tester son Manifeste de l’Homme Commun.

     

  • Commentaires

    1
    Thibault Erikson
    Mardi 29 Août à 02:28

    Un grand merci encore une fois pour la traduction de ces deux longs articles :)

    2
    Patrick
    Samedi 2 Septembre à 11:01

    Merci beaucoup, très instructif

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