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➤ La CIA à Hollywood

9 Juillet 2016 , Rédigé par Triangle

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Les agences gouvernementales américaines emploient depuis bien longtemps des officiers de liaison dans le milieu du divertissement pour améliorer leur image dans les médias. Par exemple, le FBI a, dans les années trente, créé un bureau ayant pour objectif de parfaire son image dans des programmes radio, dans des films, et dans des séries télévisées, comme avec Les hors-la-loi (1935), La police fédérale enquête (1959), et Sur la piste du crime (1965-1974). Le département de la défense lui emboîta le pas en 1947, et de nos jours l’Army, la Navy, l’Air Force, le corps des marines, les gardes-côtes, le département de la sécurité de la patrie, et le Secret Service possèdent tous des divisions cinéma et télévision, ou emploient des assistants officiels détachés auprès des médias. Même les programmes gouvernementaux travaillent actuellement avec Hollywood, comme le montre Hollywood, Health, and Society – un programme financé en partie par les Centers for Disease Control and Prevention et par les National Institutes of Health pour fournir à l’industrie du divertissement des scénarios en lien avec le domaine de la santé.

Bien qu’elle ait été créée en 1947, la CIA fut la dernière agence gouvernementale à établir des relations formelles avec l’industrie du cinéma. En fait, elle n’a pas financé de programme centré sur le divertissement avant le début des années quatre-vingt-dix, et elle n’embaucha son premier officier de liaison avec l’industrie du divertissement, Chase Brandon, qu’en 1996. L’implication de la CIA dans la télévision et le cinéma, ses collaborations, ses motivations et sa méthodologie n’ont été que très peu étudiées, peut-être parce que son activité dans ce domaine est relativement récente. Cette absence de recherche académique est toutefois surprenante, sachant que l’agence a façonné le contenu de nombreux films et produits télévisuels, parmi lesquels JAG (1995-2005), Ennemi d’État (1998), In the Company of Spies (1999), Espions d’État (2001-2003), Alias (2001-2006), 24 heures chrono (2001-2010), Bad Company (2002), La somme de toutes les peurs (2002), La recrue (2003), Covert Affairs (2010-2014), et Argo (2012). Des administrateurs de la CIA ont aussi rencontré des dirigeants de studios et des agents artistiques dans le but d’influencer leur perception de l’agence sur un plan plus large, et des agents de la CIA à la retraite ont de même contribué à l’élaboration de nombreux films, dont Les experts (1992), Mon beau-père et moi (2000), Syriana (2005), Raisons d’état (2006), Détention secrète (2007), La Guerre selon Charlie Wilson (2007), Salt (2010), et Red (2010).

Alias

Il en résulte que ce livre aura pour objet de répondre à un certain nombre de questions importantes concernant la CIA et son implication à Hollywood (qui est utilisé ici comme un raccourci pour désigner à la fois les industries du cinéma et de la télévision américaines). Voici quelques unes de ces questions : quelle est la nature du rôle de la CIA dans l’industrie cinématographique ? Quels événements ont motivé Langley (utilisé ici comme un raccourci pour désigner la CIA dans son ensemble) dans les années quatre-vingt-dix pour inverser sa politique de non-ingérence concernant Hollywood ? En quoi le rôle joué dans l’industrie du divertissement par un agent de la CIA à la retraite diffère-t-il du rôle joué par l’agence, et pourquoi ces agents à la retraite ont-ils généré autant de critiques venant du gouvernement ? Comment le cinéma et la télévision ont-ils traditionnellement dépeint l’agence ? Et quels sont les problèmes légaux et éthiques soulevés par une relation entre Hollywood et la CIA, en particulier dans une démocratie ?

Pour répondre à ces questions, ce livre se fonde sur une analyse textuelle minutieuse de plusieurs documents fournis par la CIA et intègre les recherches et articles de journaux parus à ce sujet. De plus, et ce qui est peut-être plus important encore, The CIA in Hollywood s’appuie sur les nombreux entretiens que j’ai menés avec le personnel des relations publiques de la CIA, avec des officiers traitants, des historiens, ainsi qu’avec des consultants techniques d’Hollywood, et des producteurs et des scénaristes qui ont travaillé avec l’agence pendant des années. Ces entretiens apportent un meilleur éclairage sur la nature des documents fournis par la CIA, ainsi qu’une perspective différente sur les coulisses et la réalité économique d’Hollywood.

Ce livre est important parce que peu de gens savent que la CIA a participé activement à la création d’œuvres présentées au cinéma et à la télévision, et qu’ils ne parviennent pas à comprendre comment ou même pourquoi l’agence s’est impliquée dans ce secteur de façon plus formelle au cours des quinze dernières années. De plus, comme l’écrivent Matthew Alford and Robbie Graham, « les débats académiques sur la propagande cinématographique sont presque toujours rétrospectifs, et alors qu’un certain nombre de commentateurs ont attiré l’attention sur la relation durable existant entre Hollywood et le Pentagone, les écrits sur les influences plus souterraines qui traversent Hollywood depuis le 11 septembre sont peu nombreux. »[1] En effet, l’une des principales idées fausses concernant la CIA est qu’elle évite l’exposition médiatique ; en fait, comme le souligne Richard Aldrich, la majorité des connaissances que nous possédons sur Langley a été placée dans le domaine public par l’agence elle-même, car elle comprend l’importance de contrôler son image publique.[2] En révélant ce qui est resté, à ce jour, l’histoire en grande partie secrète de la CIA à Hollywood, ce projet invite les lecteurs à devenir des consommateurs plus critiques des médias contemporains, et à approfondir la discussion académique entourant le complexe gouvernement-divertissement moderne.

Mais ce livre a ses limites. La CIA est loin d’être une organisation ouverte, et nombre des employés de l’agence sont restés lèvres closes, même en ce qui concerne les informations les plus basiques. De même, comme la CIA a souvent préféré communiquer avec des agents du monde du spectacle par l’intermédiaire de conversations téléphoniques plutôt que par des lettres ou des courriers électroniques, et comme beaucoup de ses documents n’entrent pas dans le cadre de la loi sur la liberté de l’information, la CIA laisse rarement des traces écrites de ses activités. De plus, lorsque Chase Brandon quitta son poste d’agent de liaison entre la CIA et l’industrie du divertissement pour partir à la retraite en 2006, il aurait emporté avec lui tous les numéros de téléphone et les documents en lien avec son travail, et ainsi, comme l’explique son successeur Paul Barry, « il ne reste rien du passé (de 1995 à fin 2006) », ce qui laisse les chercheurs avec encore moins de documentation à examiner.[3] Il en résulte que l’histoire de la CIA à Hollywood est, de nos jours, plus une histoire orale qu’écrite, ce qui est encore compliqué par le fait que ceux qui travaillent à Hollywood sont souvent trop occupés, ou tout simplement ne souhaitent pas parler de leur collaboration avec le gouvernement avec des chercheurs académiques. De plus, comme la relation entre la CIA et Hollywood contient une part de « politique souterraine » – appelée ainsi parce qu’elle implique « des activités qui ne peuvent, pour l’instant, pas être entièrement compréhensibles en raison de l’influence occulte exercée par des acteurs majeurs restés dans l’ombre »[4] – ce livre ne peut raisonnablement prétendre à dévoiler l’intégralité de l’implication de la CIA dans le cinéma au cours des quinze à vingt dernières années ; en effet, certaines de ces collaborations pourraient n’être jamais révélées, ou leur nature exacte restera mystérieuse. Ce livre ne pourra donc que dévoiler une part significative de l’histoire secrète de l’implication de la CIA dans le cinéma et la télévision, évaluer l’impact de cette histoire, et poser une base solide sur laquelle pourront se fonder de futures enquêtes sur la CIA à Hollywood.

 

Le rôle et la structure de la CIA

Avant d’analyser en détail l’implication actuelle de la CIA à Hollywood, il est important de rappeler brièvement la structure et les missions de l’agence, et l’étendue de sa collaboration avec l’industrie du cinéma avant les années quatre-vingt-dix. La loi sur la sécurité nationale de 1947 a officiellement créé la Central Intelligence Agency. La loi, signée par le président Truman, institua un service de renseignement centralisé dont l’objectif était de corréler, d’évaluer et de disséminer les informations affectant la sécurité nationale. Les informations collectées par la CIA aident les dirigeants de l’armée, du pouvoir exécutif et du pouvoir législatif dans leurs processus de prise de décision. Contrairement au FBI, qui collecte essentiellement des informations sur les sujets américains, la CIA n’est autorisée à travailler qu’à l’étranger (mais elle peut recueillir des informations sur les sujets étrangers présents sur le sol américain). De plus la CIA n’a pas « de pouvoirs de police, de maintien de l’ordre ou de sécurité intérieure, et ne peut émettre d’assignation à comparaître. »[5]

Bien que la mission déclarée de la CIA soit de fournir les renseignements nécessaires à la sécurité nationale au président ainsi qu’aux dirigeants du Congrès, l’agence prend également part à des actions clandestines. Historiquement, ces opérations incluaient des activités paramilitaires et des campagnes de propagande ayant pour but de déstabiliser et d’influencer des régimes hostiles, même en temps de paix. Afin de se ménager l’argument du « démenti plausible », la CIA utilise des fonds secrets pour mener ces opérations clandestines, et bien que ces activités soient souvent controversées, il est important de rappeler que la capacité de la CIA à mener des actions clandestines s’exerce sous l’autorité du président. Aucune action clandestine n’est censée être entreprise sans instructions explicites émanant de la présidence, ou, depuis les années soixante, un « finding », qui est une autorisation légale portée à la connaissance des superviseurs du Congrès.

Pour pouvoir accomplir ses missions clandestines et de collecte de renseignements, la CIA a été divisée en quatre départements durant la majeure partie de son existence. Le National Clandestine Service (anciennement Directorate of Operations) recrute et dirige les agents qui fournissent des informations à l’agence, et il tente également d’influencer et de renverser des gouvernements étrangers, des partis politiques, ou des dirigeants « grâce à des fonds secrets, des entraînements, des opérations paramilitaires, et de la propagande. »[6] Le Directorate of Intelligence accueille les analystes de l’agence, qui assemblent les informations en provenance, entre autres, du personnel humain, des satellites, des émissions de télévision ou de radio, et des publications scientifiques, pour prédire les événements à venir et informer les décideurs politiques. Le troisième secteur, le Directorate of Science and Technology, supervise les images satellites, les communications militaires, les transmissions de missiles, et les communications interceptées, qu’elles aient lieu entre différents pays ou à l’intérieur d’ambassades étrangères. Ce directoire est également en charge de la création de déguisements et de faux documents, comme des passeports étrangers ou des certificats de naissance, qui seront utilisés par les agents sur le terrain. Le dernier département de la CIA est le Directorate of Support (anciennement Directorate of Administration). Historiquement, il s’agit du plus grand département de la CIA. En 1992, il abritait environ neuf mille employés, à comparer aux cinq mille du Directorate of Operations, aux trois mille du Directorate of Intelligence, et aux cinq mille du Directorate of Science and Technology.[7] Ses administrateurs gèrent, avec le Bureau des Ressources Humaines, le registre du personnel de l’agence, le centre d’approvisionnement des bureaux, et le blanchiment d’argent. Ils fournissent aussi des soins médicaux aux agents stationnés à l’étranger, gèrent les besoins de l’agence en matière de voyages et de transports, assignent les autorisations de sécurité, et travaillent avec les partenaires industriels de l’agence dans le monde des entreprises.[8] Le directoire est aussi responsable de la mise en place du système de communication global de l’agence, ainsi que de la technologie et de la sécurité de l’infrastructure informationnelle.

Chacun de ces directoires était dirigé par le Director of Central Intelligence (DCI). Le DCI était le chef de la CIA, il coordonnait les autres agences de renseignement gouvernementales, et était le principal conseiller du président sur les questions de renseignement international. Mais en décembre 2004, le président George W. Bush signa la loi de réforme du renseignement et de prévention du terrorisme, qui restructura la communauté du renseignement après les critiques de la commission sur le 11 septembre concernant son organisation. Cette loi retira au DCI sa position de coordinateur des autres agences de renseignement, et donna cette responsabilité au bureau du directeur du renseignement national, nouvellement créé. La loi changea également le nom du DCI, qui devint le Director of the Central Intelligence Agency (D/CIA), dont l’unique fonction est désormais de superviser l’agence et de conseiller les dirigeants politiques.

L’une des nombreuses tâches du D/CIA est d’engager et de travailler avec un directeur des affaires publiques (DPA), pour pouvoir communiquer avec le public (voir tableau 1.1). Ce directeur supervise le bureau des affaires publiques (PAO) de la CIA, qui gère les communications internes de Langley et les demandes émanant des médias, des universitaires et des professionnels de l’industrie du divertissement.[9] Il est important de souligner que la majorité des collaborateurs à Hollywood travaillaient soit au PAO, soit en lien avec lui, et que de 1996 à 2008, le DPA supervisait les agents de liaison de l’agence avec l’industrie du divertissement – Chase Brandon et Paul Barry – dont l’unique activité était d’assister et d’influencer les cinéastes et les romanciers. Cependant, suite au départ de Barry en 2008, le PAO modifia son organisation, et la responsabilité d’assister les cinéastes, les écrivains, et les producteurs de télévision est désormais partagée entre les quatre membres de l’équipe de relations avec les médias, alors que le poste d’officier de liaison avec le monde du divertissement n’est toujours pas occupé au moment de l’écriture de ces lignes.

 

Tableau 1.1. Les directeurs de la CIA et du bureau des affaires publiques récents

Tableau directeurs CIA



La CIA à Hollywood durant la Guerre Froide

Comme la CIA n’a engagé son premier agent de liaison qu’en 1996, nombreux sont ceux qui ont supposé qu’elle avait été complètement inactive durant la Guerre Froide. Cette supposition n’est pas exacte, d’autres employés de l’agence ayant travaillé avec des cinéastes pour mener à bien des opérations clandestines et des campagnes de propagande. Par exemple, Hugh Wilford explique dans The Mighty Wurlitzer que la CIA était très intéressée par Hollywood durant la Guerre Froide parce qu’elle pensait que les films étaient le meilleur moyen de faire passer des messages pro-démocratiques dans des pays ayant un taux élevé d’illettrisme. La CIA a donc entrepris d’influencer plusieurs productions cinématographiques en travaillant avec des acteurs de l’industrie connus pour leurs sentiments « intensément patriotiques » et anti-communistes, parmi lesquels le cinéaste John Ford, l’acteur John Wayne, et les dirigeants de studios Cecil B. DeMille, Darryl Zanuck, and Luigi Luraschi.[10]

John Wayne
John Wayne

 

Le recrutement par la CIA de Luraschi, chef de la censure aux studios Paramount pour les films distribués aux États-Unis et à l’international, s’avéra productif, bien que cette collaboration fut de courte durée. D’après David Elridge, le travail de Luraschi consistait, lors de la pré-production et de la post-production, à éliminer les images qui auraient pu offenser les marchés étrangers. Il travaillait spécifiquement à éliminer les scènes dans lesquelles les américains étaient décrits comme étant « grossiers, ivres, immoraux sur le plan sexuel, ou ayant ‘‘la gâchette facile’’ », et à éliminer celles ou les américains voyageant à l’étranger étaient décrits comme ayant une attitude impérialiste ou comme étant insensibles aux autres cultures.[11] Luraschi s’assurait que les films montrant des tendances gauchisantes comme Le train sifflera trois fois (1952) et Le petit monde de don Camillo (1952) ne reçoivent pas de distinctions de la part de l’industrie du divertissement, et il informait la CIA des inclinations politiques des autres professionnels du cinéma.[12] Luraschi travailla également avec plusieurs directeurs de casting pour insérer « des nègres bien habillés » dans des films, comme « un majordome nègre très digne » qui apparaît dans Sangaree (1953) et qui a des répliques « qui indiquent qu’il est un homme libre », ainsi qu’un autre dans une scène de golf du film Amour, délices et golf (1953).[13] Ces modifications n’étaient pas ajoutées pour instiller ce que nous appelons aujourd’hui le « politiquement correct » dans l’esprit de la population, mais étaient, comme l’écrivent Alford et Graham, « spécifiquement mises en place pour gêner la capacité qu’avaient les soviétiques d’exploiter le piètre bilan de son adversaire en matière de relations inter-raciales. »[14]

Don Camillo
Don Camillo

 

L’Office of Policy Coordination (OPC), un groupe de réflexion situé dans les locaux de la CIA, œuvra également à discréditer les idéologies soviétiques et à contrer les attaques menées par les communistes contre l’Ouest à travers le cinéma.[15] Au début des années cinquante, deux membres de l’équipe de guerre psychologique de l’OPC qui avaient fréquenté les milieux du cinéma et de la radio entamèrent des négociations avec la veuve de George Orwell pour la cession des droits de La ferme des animaux, son roman allégorique qui donnait une image peu flatteuse de Staline et des pratiques communistes avant la Seconde Guerre Mondiale. D’après l’ouvrage de Tony Shaw, Hollywood’s Cold War, le roman fut choisi par l’OPC parce qu’il pourrait être adapté en dessin animé, qui pourrait être consommé aisément par les illettrés dans les pays en voie de développement et aussi être compris par les ouvriers dans les pays développés où le cinéma joue un rôle plus important sur le plan culturel.[16] Le fait qu’Orwell était un socialiste démocrate permettait aussi une prise de distances avec les capitalistes de droite et pouvait aider à dissimuler le soutien américain à ce projet.

La veuve d’Orwell, Sonia Blair, finit par accepter de céder les droits à la compagnie de production de Louis de Rochement, RD-DR, avec Carleton Alsop de l’OPC dans le rôle probable d’entremetteur pour financer et conclure l’affaire.[17] De Rochement passa ensuite un accord avec une compagnie d’animation britannique pour produire le film, ceci afin de réduire les coûts, mais aussi parce que « moins l’influence américaine serait visible dans le film, plus son potentiel de propagande serait important. »[18] Bien que le film n’ait jamais été un énorme succès commercial, il généra une importante couverture médiatique. La fin du livre d’Orwell fut également manipulée pour faire passer un message anti-soviétique,[19] ce qui permit à la CIA de propager des idéologies pro-capitalistes sans que le public ne fût au courant de son implication. En fait, Daniel Leab, auteur de Orwell Subverted, souligne qu’il a fallu plusieurs décennies avant que les rumeurs sur l’implication de la CIA dans La ferme des animaux soient correctement documentées, ce qui « en dit long » sur la capacité de l’agence à maintenir le secret sur ses activités.[20]

La ferme des animaux
Affiche du film La ferme des animaux

 

À la fin des années cinquante, la CIA « prit l’habitude de financer secrètement la distribution de films produits à l’étranger, dans des parties du monde considérées comme plus vulnérables au communisme ».[21] En fait, elle reproduisit cet exploit en travaillant aux côtés du Père Patrick Peyton, de la Family Rosary Crusade, et de l’armateur J. Peter Grace en 1958. Grace avait demandé à la CIA de financer la diffusion des films « rosary » en espagnol de Peyton, qui encourageaient le catholicisme, l’unité familiale, et la prière, car il pensait que « la religion était le meilleur rempart contre le communisme ».[22] Le DCI Allen Dulles et le vice-président Richard Nixon donnèrent leur accord à ce projet et fournirent 20 000 dollars à la Family Rosary Crusade pour lancer un programme pilote qui ferait la promotion des films de Peyton en Amérique Latine.[23]

Mais les efforts pour conquérir les cœurs et les esprits ne s’arrêtèrent pas là. La CIA, par l’intermédiaire de son Psychological Strategy Board, tenta – sans succès – de passer commande auprès de Frank Capra pour qu’il réalise une série de films intitulée Why We Fight the Cold War, et fournit à des réalisateurs des détails sur les conditions de vie en URSS, dans l’espoir qu’ils les incorporent dans leurs films.[24] Elle connut plus de succès avec l’American Committee for Cultural Freedom, contrôlé par la CIA, qui supervisa la production du film de Michael Redgrave, 1984 (sorti en 1958),[25] et toujours en 1958, l’agence fut en mesure d’influencer la production de l’adaptation cinématographique du roman Un américain bien tranquille. Edward Lansdale, un agent de la CIA légendaire, prêta main-forte au réalisateur et scénariste de ce film, Joseph Mankiewicz, pour « retourner l’anti-américanisme » de la nouvelle de Graham Greene et en faire « un film résolument patriotique ».[26] Les modifications apportées par ce duo comprenaient une fin alternative, dans laquelle les communistes, et non le général The soutenu par les américains, étaient responsables d’un attentat à la bombe à Saïgon. Les deux compères révélèrent également au public que les communistes avaient piégé Thomas Fuller pour qu’il assassine l’américain bien tranquille, Alden Pyle, qui ne s’avère finalement pas être un trafiquant d’armes (ce qu’il est dans la nouvelle, et ce que les spectateurs du film avaient été amenés à penser jusqu’alors), mais en fait un simple fabricant de jouets. Une fois le film terminé, Lansdale écrivit au président Ngo Dinh Diem que le film changeait heureusement la « nouvelle désespérante de Greene », et qu’il devrait aider le président soutenu par les américains « à gagner plus d’amis […] [au] Viet-Nâm [et] dans de nombreux endroits du monde où il est diffusé. »[27]

Comme le montre Harry Rositzke dans The CIA’s Secret Operations, l’âge d’or des campagnes de propagande clandestines de la CIA eut lieu durant les années années cinquante et au début des années soixante, mais finit par décliner vers la fin de la décennie.[28] La CIA continua cependant à utiliser le cinéma et des réalisateurs jusqu’aux derniers instants de la Guerre Froide. Tony Mendez, un agent de la CIA à la retraite, se rappelle qu’à chaque fois qu’un officiel soviétique visitait les États-Unis, l’agence s’assurait qu’il repartait avec des magnétoscopes, des ordinateurs, des magazines de mode, et des films, ce pour attiser l’attraction éprouvée par les soviétiques envers le capitalisme. Mendez prétendait également que les programmes d’opérations clandestines de la CIA comprenaient fréquemment « une composante média très importante », et que son programme « Mighty Wurlitzer[29] cooptait de nombreuses personnalités du show-biz dont on se servait comme ambassadeurs de l’Occident ».[30] Dans la même veine, l’agent de la CIA Paul Barry expliquait comment l’agence avait « injecté » des dizaines d’épisodes de Dynasty (1981-1989) en Allemagne de l’Est durant la Guerre Froide pour vanter les mérites du capitalisme et le mode de vie luxueux qu’il offrait.[31]

Dynasty
Dynasty

 

La CIA travaillait aussi avec des cinéastes pour mener à bien ses opérations clandestines. Mendez, un ancien maître du déguisement, a souvent raconté comment le fameux maquilleur John Chambers[32] travaillait avec le quartier général de l’unité de déguisement de la CIA pour développer de nouvelles techniques.[33] Chambers était au sommet de sa carrière durant sa collaboration avec l’agence ; il venait en effet d’obtenir un oscar pour son travail de maquillage sur La planète des singes (1968). Chambers avait développé pour ce film un matériau malléable qui pouvait être appliqué sur les bras et sur le visage des acteurs, ce qui rendait leur déguisement réaliste, même à une distance relativement courte. Ses inventions, qu’il partagea avec l’agence, furent ensuite encore améliorées pour pouvoir être utilisées sur le terrain. Dans un cas, la CIA s’en servit même sur un homme d’état asiatique et un officier traitant afro-américain pour les transformer en hommes de type européen, ce qui leur permit de continuer à tenir leurs réunions secrètes sans attirer l’attention à Vientiane, au Laos.[34]

Mais l’aide apportée à la CIA par les maquilleurs d’Hollywood ne se limitait pas à la fabrication de matériel de déguisement. La collaboration avec Chambers s’avéra une nouvelle fois extrêmement utile en 1979, lorsqu’un groupe de militants islamistes s’empara de l’ambassade américaine de Téhéran en soutien de la révolution iranienne. Entre novembre 1979 et janvier 1981, environ cinquante américains furent pris en otage, mais six d’entre eux parvinrent à s’échapper et à se cacher jusqu’à ce que l’ambassade soit entièrement sécurisée. Dans Master of Disguise, Mendez relate comment la CIA put extraire ces six hommes et femmes en les déguisant en une équipe de tournage hollywoodienne. Il écrit : « dans le renseignement, nous essayons en général de faire en sorte que la couverture colle au plus près de l’expérience personnelle de l’individu. Une couverture doit être aussi neutre et inintéressante que possible, afin que l’observateur moyen, ou l’agent de l’immigration plus averti, n’enquête pas trop en profondeur. »[35] Les circonstances étaient toutefois inhabituelles à Téhéran, et Mendez avait pensé que le fait de déguiser ces personnes en une équipe de tournage pourrait fonctionner, précisément parce qu’aucune organisation d’espionnage digne de ce nom n’aurait pu soupçonner qu’un tel stratagème puisse être utilisé.[36]

Pour mettre en place une couverture convaincante pour les américains, Mendez et son équipe collaborèrent avec Chambers et son confrère maquilleur Bob Sidell pour monter une société de production hollywoodienne du nom de Studio Six Productions, qui annonça bientôt la naissance de son premier projet – un film intitulé Argo qui devait être tourné en Iran. Pour renforcer la couverture des six américains, la société-écran fit bientôt paraître des publicités dans Variety et dans Hollywood Reporter qui annonçaient la production prochaine du film. Ces six américains se firent alors passer pour une équipe de cinéma qui arpentait le pays à la recherche de lieux de tournage, de moyens de transport, etc. La fausse société de production était si convaincante qu’elle put acquérir vingt-huit scripts envoyés par des scénaristes durant sa brève existence, y compris des candidatures de Steven Spielberg et George Lucas.[37]

Studio Six fut maintenu en fonctions par Mendez, Chambers et Sidell jusqu’en mars 1980, six mois après le retour au pays du petit groupe d’américains, parce que la CIA pensait qu’elle pourrait se servir du projet Argo pour envoyer d’autres américains en Iran. Bien entendu, les équipes de production auraient en réalité été composées de membres de la Delta Force qui auraient secouru les otages restants en utilisant la force militaire, mais l’agence ne mit jamais ce plan à exécution.[38] La communauté hollywoodienne n’eut vent de la ruse de la CIA que dix-sept ans plus tard, lorsque l’agence demanda à Mendez de raconter son histoire. La société de production de George Clooney, Smoke House, a prévu de tourner une comédie dramatique sur cette opération, avec le soutien de la Warner Bros. Le film, qui devait à l’origine être intitulé Escape from Tehran mais qui s’intitule désormais Argo, est coproduit par Clooney et Grant Heslov, avec Ben Affleck à la réalisation et dans le rôle principal.

Affleck Clooney
Ben Affleck et George Clooney

 

Ces exemples ne couvrent pas l’intégralité de l’action de la CIA durant la Guerre Froide, mais ils sont représentatifs, en ce sens qu’ils démontrent que la CIA a collaboré avec l’industrie du divertissement pour promouvoir l’idéologie américaine à l’étranger, et qu’elle a noué des alliances avec des artistes de confiance pour mener à bien des opérations clandestines. La fin de la Guerre Froide entraîna cependant un changement à la fois radical et soudain dans la relation entre la CIA et Hollywood. Au lieu d’utiliser le cinéma comme un élément de la guerre psychologique menée contre les communistes installés à l’étranger, la CIA entreprit de se servir du cinéma et de la télévision pour améliorer son image publique sur le plan intérieur. Ce changement de stratégie fut consommé lorsque la CIA embaucha son premier agent de liaison avec l’industrie du divertissement et qu’elle soutint officiellement le développement de sa première série télévisée. Pour comprendre les raisons de ce changement et la nature du travail entrepris par la CIA pour influencer les médias, la suite de cet ouvrage explorera l’implication de la CIA dans le monde du divertissement après la fin de la Guerre Froide et suite au 11 septembre.

 

Aperçu de la structure de l’ouvrage

La CIA ayant souvent prétendu qu’elle avait commencé à travailler avec Hollywood pour améliorer l’image négative que donnaient d’elle le cinéma et la télévision, The CIA in Hollywood s’ouvre sur une vue d’ensemble de la manière dont l’agence a été dépeinte par l’industrie du cinéma. Le premier chapitre, « Voyous, assassins et bouffons », décrit les cinq façons principales par lesquelles la CIA a été représentée à l’écran : comme une organisation (1) qui ne rechigne pas au meurtre, (2) composée d’agents voyous qui agissent sans surveillance, (3) qui ne prend pas soin de ses propres agents, (4) qui agit sur des bases morales ambiguës voire répréhensibles, (5) minée par sa propre bouffonnerie et par sa désorganisation patente. Le chapitre explique ensuite comment l’histoire actuelle de la CIA, les exigences de la narration cinématographique, et les orientations politiques de la communauté hollywoodienne ont contribué à l’élaboration de ces représentations, avant de démontrer que cette image négative n’est qu’une raison parmi d’autres expliquant l’implication actuelle de la CIA à Hollywood – même si elle est de loin la plus citée.

Le second chapitre, « L’ouverture des portes », poursuit en expliquant pourquoi l’image négative de la CIA au cinéma et à la télévision suscita de plus en plus d’inquiétudes durant la fin de la Guerre Froide et à l’occasion de l’affaire Aldrich Ames en 1994. Ces deux événements furent les causes principales qui incitèrent la CIA à établir une relation formelle avec le monde du cinéma au milieu des années quatre-vingt-dix, et qui donnèrent naissance à sa première collaboration d’importance avec Hollywood – une série télévisée peu connue du nom de The Classified Files of the CIA, fortement inspirée de Sur la piste du crime, la série télévisée d’ABC et de J. Edgar Hoover. Le chapitre explique ensuite pourquoi la CIA embaucha Chase Brandon pour devenir son premier agent de liaison avec l’industrie du divertissement en 1996, détaille les spécificités de ce poste, et révèle comment la CIA est désormais en mesure d’influencer l’écriture des scénarios à la fois dans les étapes de pré-production et de post-production.

Le troisième chapitre, « Nécessaire et compétente », explore en profondeur deux des collaborations les plus précoces de la CIA qui ont pu être visibles par les spectateurs : le film de Showtime In the Company of Spies, et la série télévisée de CBS Espions d’État. Ces deux projets bénéficièrent d’un accès sans précédent au personnel de la CIA, purent tourner au quartier général de l’agence, et leurs premières fut même programmées sur le tapis rouge, posé pour l’occasion, de Langley. Se fondant sur des documents internes de la CIA et sur des entretiens avec les scénaristes, consultants techniques et assistants-producteurs de ces productions, ce chapitre montre la nature exacte du soutien apporté par la CIA à ces projets. J’examine de plus comment ce soutien permit d’améliorer l’image de Langley à une période où les médias étaient extrêmement critiques envers la capacité de la CIA à collecter des renseignements, voire remettaient en cause son existence même. Ce chapitre révèle par ailleurs comment Chase Brandon et le créateur d’Espions d’État ont imaginé une narration ayant pour objectif d’intimider les terroristes, et comment il est possible qu’ils se soient servi de la série pour imaginer des scénarios de menace terroriste à la demande de la CIA.

Le quatrième chapitre, « Les années Chase Brandon », s’appuie sur les informations présentées dans le chapitre précédent pour examiner plusieurs autres cas de collaborations avec les médias postérieures au 11 septembre, afin de démontrer plus avant l’étendue et la nature de la relation entre la CIA et Hollywood. S’appuyant plus spécifiquement sur Ennemi d’État, La somme de toutes les peurs, Alias, et La recrue, ce chapitre évoque les motifs qui poussèrent la CIA à travailler à Hollywood, en particulier le recrutement, l’intimidation ou la désinformation de ses ennemis, l’amélioration de son image publique, et l’amélioration du moral de ses employés ainsi que de ses rapports avec l’industrie.

Le cinquième chapitre, « Les implications juridiques et éthiques de la présence de la CIA à Hollywood », peut-être le chapitre le plus crucial de ce livre, évoque la plupart des problèmes juridiques et éthiques qu’entraîne une collaboration entre la CIA et Hollywood. Plus spécifiquement, il y est soutenu que le refus de la CIA d’apporter son aide l’intégralité des cinéastes qui demandent son assistance constitue une violation du droit à la liberté d’expression développé dans le premier amendement. Le chapitre part aussi du principe que les actions de la CIA à Hollywood doivent être définies comme étant de la propagande, plutôt que comme des campagnes éducatives comme le prétend fréquemment la CIA, et que les actions de la CIA violent l’esprit, si ce n’est la lettre, de la législation sur la publicité et sur la propagande, qui interdit au gouvernement de mettre en place des campagnes d’auto-promotion ou de communication clandestine.

Le sixième chapitre, « Les dernières personnes que nous voulons voir à Hollywood », s’éloigne des productions ayant reçu un soutien officiel pour analyser le rôle joué à Hollywood par des agents de la CIA à la retraite, et examine les avantages et les inconvénients de leurs travaux selon que l’on se place du point de vue du spectateur, des cinéastes, ou de la CIA elle-même. Ce chapitre s’attarde longuement sur le travail effectué par Milt Bearden et Robert Baer sur Raisons d’état, Syriana, et dans une moindre mesure La Guerre selon Charlie Wilson. Comme les retraités de l’agence n’ayant aucune obligation de donner une image positive ou même équilibrée de Langley, la CIA a prétendu à de nombreuses reprises que les retraités étaient « les dernières personnes » qu’elle souhaitait voir la représenter à Hollywood. L’insatisfaction de la CIA à l’égard de ces retraités a été aggravée par le fait que certaines de leurs collaborations les plus couronnées de succès sont tombées dans la catégorie des docufictions, les spectateurs considérant alors ces films plus négatifs comme historiquement exacts. Ce chapitre, tout en soutenant que leur contribution à Hollywood s’est avérée précieuse, examine donc les tentatives répétées de la CIA de discréditer ces hommes et leurs films. S’ensuit une courte conclusion qui souligne les principales idées du livre.

Au final, l’objectif de ce livre est de fournir aux lecteurs différentes perspectives sur la relation entre la CIA et Hollywood, et d’explorer un sujet très peu étudié. Je nourris l’espoir que The CIA in Hollywood encouragera le public à consommer les médias d’une façon plus critique, et qu’il éclairera d’une lumière nouvelle le sujet de la propagande gouvernementale.

 

Notes

1. Alford et Graham, Lights, Camera.

2. Aldrich, Regulation by Revelation?, pp. 17-18.

3. Paul Barry cité dans Jenkins, How the Central Intelligence Agency Works with Hollywood, pp. 490-491. D’après Barry, Chase Brandon emmena avec lui sa liste de contacts et ses dossiers pour créer sa propre société de consultant dans le secteur privé.

4. Alford and Graham, Lights, Camera.

5. Central Intelligence Agency, About CIA.

6. Kessler, Inside the CIA, p. 4.

7. Ibid., p. 3.

8. Central Intelligence Agency, Support to Mission.

9. Comparativement, le personnel du département de la défense est bien plus fourni. D’après Jeff Clarke, responsable des demandes publiques auprès du secrétaire-adjoint à la défense, son bureau des affaires publiques emploie 123 personnes, dont 93 sont des professionnels des relations publiques (le reste étant occupé à des tâches administratives ou aux communications). Ce nombre n’inclue pas les employés qui servent dans les différentes branches du département de la défense, comme la Navy, l’Army et l’Air Force, chacune de ces branches possédant sa propre équipe de relations publiques. Jeff Clarke, au cours d’un entretien téléphonique avec l’auteur en date du 17 mars 2010.

10. Wilford, The Mighty Wurlitzer, p. 117.

11. Eldridge, Dear Owen, p. 154.

12. Ibid., p. 155.

13. Ibid., p. 159.

14. Alford et Graham, Lights, Camera.

15. L’OPC opérait sous la direction des départements d’état et de la défense mais était hébergé par la CIA, qui lui fournissait un support administratif, et qui finit par l’absorber en 1951. Shaw, Hollywood’s Cold War, pp. 75-79.

16. Ibid., p. 75.

17. Ibid., p. 76.

18. Ibid., p. 77.

19. Voici les dernières phrases de la nouvelle d’Orwell : « Douze voix coléreuses criaient et elles étaient toutes identiques. Inutile, désormais, de se demander ce qui était arrivé aux visages des cochons. Dehors, les yeux des créatures allaient du cochon à l’homme, et de l’homme au cochon, et de nouveau du cochon à l’homme ; mais déjà il était impossible de distinguer l’un de l’autre. » La fin d’Orwell pointe clairement à la fois les gouvernements capitalistes (les hommes) et communistes (les cochons), suggérant ainsi que leurs effets sur la condition humaine ne diffèrent que très peu, et que le pouvoir absolu corrompt absolument. Les fermiers capitalistes sont cependant virtuellement supprimés de la scène finale de la version cinématographique, qui incite à un soulèvement contre les dirigeants communistes.

20. Leab, Orwell Subverted, p. 137.

21. Shaw, Hollywood’s Cold War, p. 108.

22. Gribble, Anti-communism, Patrick Peyton, CSC, and the CIA, p. 543.

23. Ibid., p. 545.

24. Leab, Orwell Subverted, p. 93.

25. Ibid.

26. Bushnell, Paying for the Damage, p. 38.

27. Ibid., p. 39.

28. Rositzke, CIA’s Secret Operations, p. 156.

29. « The Mighty Wurlitzer » est l’expression employée par la CIA pour désigner sa campagne de propagande culturelle durant la Guerre Froide. Ce programme utilisait fréquemment des vedettes du monde du divertissement pour promouvoir le capitalisme à travers l’Europe orientale et en Asie du Sud.

30. Tony Mendez, entretien avec l’auteur, 5 mars 2008.

31. Paul Barry, entretien avec l’auteur, 4 mars 2008.

32. Chambers porte le pseudonyme de « Jerome Calloway » dans le livre de Mendez, Master of Disguise, ceci pour ne pas violer les règlements de la CIA sur la divulgation de l’identité de ses agents.

33. Mendez, Master of Disguise, p. 119.

34. Ibid.

35. Ibid., p. 276.

36. D’après Mendez, la CIA n’est pas autorisée à se servir des médias, des organisations religieuses, des étudiants, et du Corps de la Paix comme couverture, à moins d’en avoir reçu l’autorisation par le directeur de l’agence, ce qui explique pourquoi il est inhabituel que la CIA se serve d’une équipe de tournage comme couverture.

37. Mendez, entretien avec l’auteur.

38. Ibid.

 

 

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➤ Des invités indésirables : une brève histoire de la CIA sur les campus

27 Juin 2016 , Rédigé par Triangle

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L'attitude du public américain envers la CIA a radicalement changé au cours de la décennie qui a suivi le 11 septembre 2001. Les discours des politiciens, les nouvelles rapportées par les organes de presse détenus par de grandes entreprises, et la présence dans les médias de personnages fictifs dépeints comme des agents de renseignement à la fois brutaux et surhumains, tel Jack Bauer dans la série 24 heures chrono, ont nourri les inquiétudes du public de telle sorte que l’attachement des américains au règne de la loi, à l’application des procédures, aux droits civils, et au maintien des limites traditionnelles entre la société civile et l’armée, s’en est trouvé érodé.

La montée des peurs consécutive au 11 septembre a provoqué une « perte de mémoire » culturelle qui a entraîné l’effacement d’une compréhension autrefois largement répandue des dangers que le FBI, la CIA, la NSA, et d’autres agences nationales et étrangères font courir à la liberté de pensée, à la liberté du discours politique ainsi qu’au droit à la contestation. Cette peur née des attaques du 11 septembre a rapidement engendré l’adoption du PATRIOT Act, et peu après la CIA et les autres agences de renseignement américaines ont obtenu des pouvoirs étendus leur permettant d’agir sur le sol national et à l’étranger sans contraintes juridiques – dans certains cas, elles ont récupéré des prérogatives qui leur avait été retirées suite à la révélation d’abus passés. Les pouvoirs et la présence de la CIA ont pris de l’ampleur en même temps que les guerres contre le terrorisme menées par Bush et Obama ; l’air du temps pousse à soutenir l’augmentation des dépenses de l’armée et des services de renseignement, tandis que le public oublie progressivement les atrocités commises par la CIA, et que les coupes budgétaires mettent à bas les services publics.

Ces conditions ont favorisé l’expansion de l’influence de la CIA sur nos campus, telle que décrite dans les essais présentés dans cet ouvrage. Mais il est vital que les étudiants, les professeurs, le personnel des universités, les administrateurs et les citoyens comprennent les raisons qui expliquent pourquoi les universités ont développé historiquement des politiques et des standards permettant de maintenir la CIA et les autres agences de renseignement à l’écart.

Si les peurs récentes nous font facilement oublier les raisons qui ont poussé nos prédécesseurs à se battre pour maintenir la CIA hors des campus universitaires, la connaissance de cette histoire demeure toutefois essentielle, car les communautés universitaires doivent faire face aux mêmes dangers de nos jours. Alors que les générations qui ont combattu ces incursions se sont soit éteintes, soit sont parties à la retraite, un nombre croissant de professeurs n’a qu’une vague idée de la raison pour laquelle tant d’universités américaines avaient adopté une politique stricte maintenant la CIA à l’écart des campus, et pourquoi les facultés et les étudiants s’opposaient massivement à toute présence de la CIA sur les campus.

Les communautés universitaires qui négligent cette histoire doivent s’apprêter à s’exposer à de sérieuses conséquences. Comme l’a observé le sociologue Sigmund Diamond : « puisque la mémoire historique est une arme pour lutter contre les abus de pouvoir, la question ne se pose pas de savoir pourquoi les gens de pouvoir souhaiteraient organiser un ‘‘désert de la mémoire oubliée’’. Mais pourquoi les victimes agissent-elles parfois comme si elles avaient oublié elles aussi ? »[1]

Pour faire face à l’invasion rapide de nos campus par la CIA et à son irruption dans nos salles de classe, dans nos rassemblements universitaires, et dans les rassemblements politiques estudiantins, les individus doivent développer le type de mémoire historique que Diamond appelle de ses vœux, une mémoire qui éclaire les luttes passées pour que nos campus restent des espaces ouverts, et pour maintenir la CIA hors des campus.

 

Aux racines de la présence du renseignement sur les campus

Les expériences vécues par l’Amérique au cours de la Seconde Guerre Mondiale ont profondément influencé la contribution apportée par le monde universitaire à la CIA et à d’autres agences américaines de renseignement durant la Guerre Froide. La Seconde Guerre Mondiale ayant propulsé l’Amérique dans un état de guerre totale, des universitaires issus de toutes les branches du système académique ont participé à l’effort de guerre, et leurs contributions ont banalisé l’idée que les universitaires pouvaient et devaient se joindre aux efforts de l’armée et du renseignement.

Durant la Seconde Guerre Mondiale, « Wild » Bill Donovan a recruté, pour le compte de l’Office of Strategic Services, des physiciens, des chimistes, des mathématiciens, des statisticiens, des biologistes, des géographes, des anthropologues, des psychologues, des sociologues, des médiévistes, des professeurs de littérature moderne, et des membres de toutes les disciplines universitaires imaginables.[2]

Désignée comme la « guerre de la physique », en référence aux contributions des scientifiques ayant collaboré au Manhattan Project, la Seconde Guerre mondiale a par ailleurs mis en évidence le rôle crucial que pouvaient jouer les universitaires sédentaires chargés de collecter et d’analyser des données vitales pour le compte du renseignement.

Alors que la Seconde Guerre Mondiale a sensibilisé les institutions militaires et du renseignement sur le rôle central joué par les universitaires, la guerre a aussi profondément transformé les attitudes de ces derniers ainsi que des institutions qui y avaient participé, ce qui conditionna leurs réponses aux demandes de la CIA qui rechercha leur assistance durant la seconde moitié des années quarante et durant les années cinquante, à une époque où leur connaissance de l’agence était encore limitée. L’aide apportée au cours de la guerre à l’armée et aux agences de renseignement dans la lutte contre le fascisme a ouvert la porte à des requêtes similaires portant sur des objectifs très différents pendant la Guerre Froide, alors que le combat contre le totalitarisme s’est transformé en une guerre pour gagner les cœurs, les esprits, et les marchés des états-nations clients du Tiers Monde, au cours d’une bataille présentée comme étant la lutte du libre marché contre le communisme de type soviétique.

La formation de la CIA à une période où le monde était encore sous le choc des destructions causées par la Seconde Guerre Mondiale, les séquelles de la décolonisation et la montée en puissance de l’Union Soviétique sur le plan international ont poussé les États-Unis à faire des choix stratégiques porteurs de conséquences à long terme. Certains de ces choix ont placé l’Amérique aux côtés des européens (comme les français, les britanniques, les belges, les hollandais, etc.) pour soumettre les peuples d’Asie et d’Afrique à une forme d’exploitation néo-coloniale ; cet alignement allait à l’encontre des convictions anti-coloniales traditionnelles de l’Amérique. Le manque de soutien américain aux nations du Tiers Monde qui luttaient pour obtenir leur indépendance vis à vis des pays européens a favorisé l’avancée des soviétiques. Ces choix ont vu la CIA devenir une agence qui n’était plus seulement chargée de collecter et de traiter des renseignements, mais aussi d’effectuer des opérations clandestines selon le bon vouloir du président. La CIA n’était pas fidèle aux valeurs américaines de démocratie et de liberté, mais a au contraire travaillé à affaiblir des dirigeants élus démocratiquement qui déplaisaient aux présidents américains ou aux multinationales ; la CIA a manipulé des élections et a renversé des régimes démocratiquement élus dans les hémisphères Nord (Italie, Iran) et Sud (Guatemala, Chili, etc.). Les universitaires qui ont collaboré avec la CIA ont joué un rôle dans ces actions clandestines anti-démocratiques.

Comme l’a observé un analyste non identifié de la CIA dans les colonnes de Studies in Intelligence, le journal interne et classifié de l’agence : « Des liens étroits ont existé entre la CIA et les facultés américaines depuis la naissance de l’agence en 1947. »[3] Les liens entre l’Ivy League et la CIA, noués dès la création de l’agence, ainsi que les échanges institutionnels entre Yale, Harvard et les autres grandes universités, ont façonné sur le long terme le développement institutionnel de l’agence. Celle-ci a développé ses propres mythes intellectuels, célébrant les capacités littéraires d’espions érudits, tels que James Jesus Angleton, Cord Meyer et Norman Holmes Pearson, comme si leurs capacités littéraires étaient supérieures à celles des autres.

Si la CIA se contentait de collecter et d’analyser des renseignements, elle constituerait naturellement un refuge de choix pour les meilleurs érudits, où l’on ferait appel au savoir-faire et à l’expérience d’humanistes, d’historiens, et d’experts sur les questions sociales – et où ceux-ci appliqueraient leur capacité d’analyse à la collecte des informations nécessaires à la mise en place de politiques fondées sur une analyse approfondie. Mais le passé de la CIA, parsemé d’actions clandestines illégales, immorales et anti-démocratiques démontre que la CIA est bien plus qu’une agence qui se limiterait à la collecte et à l’interprétation de renseignements.

Le culte du secret régnant au sein de l’agence est nécessairement antithétique avec la recherche de la connaissance, traditionnellement ouverte, par les universitaires ; ce culte du secret expose par ailleurs les campus sur lesquels opère la CIA à plusieurs risques fondamentaux. De nos jours, la présence accrue des grandes entreprises au sein des universités américaines entraîne également l’acceptation néfaste d’une recherche soumise à des intérêts commerciaux, ce qui banalise la culture du secret et met à mal les liens de confiance et la recherche partagée. Bien que renseignement et secret semblent nécessairement liés, il convient cependant d’examiner de plus près la supposition selon laquelle la plupart des travaux liés au renseignement doivent nécessairement être maintenus secrets.

Dans Cloak and Gown: Scholars in the Secret War, 1939-1961, l’historien Robin Winks relate comment, en 1951, l’agent de la CIA Sherwood Kent conduisit une expérience au cours de laquelle une poignée d’historiens de Yale, ne disposant que de documents déclassifiés, mirent au défi les analystes de la CIA (qui avaient accès à des données classifiées) de produire un meilleur rapport sur l’armée américaine, ses capacités, ses forces et faiblesses, avec un degré de détail allant jusqu’aux divisions militaires.[4] Connu sous le nom de « Yale Report », l’évaluation écrite de ce concours en vint à la conclusion que 90% des documents utilisés dans l’analyse de la CIA étaient à la disposition du public à la bibliothèque de Yale. Kent a de plus estimé que sur les 10% de documents « secrets » restants, seuls la moitié resteraient secrets passé un certain temps. Le président Truman, furieux à la lecture des conclusions du Yale Report, en interdit la publication, prétextant qu’il convenait d’ajouter des restrictions à la possibilité pour la presse de publier ce type d’informations sensibles. Les pontes du parti républicain lui emboîtèrent le pas, déclarant que les gauchistes de Yale tentaient de révéler des secrets d’état.

Les répercussions du Yale Report se font puissamment ressentir jusqu’à nos jours, mais la CIA continue pourtant de s’abriter derrière le voile du secret, qui la préserve de l’inspection par le public de ses activités quotidiennes, de ses succès comme de ses bourdes ; cependant, l’écrasante majorité des renseignements fournis par l’agence proviennent de documents accessibles au public, et disponibles dans toute bonne bibliothèque universitaire. Travailler dans l’isolement favorise la propagation d’un grand nombre d’erreurs sans être soumis à l’évaluation de la critique, ce qui contrevient aux principes académiques fondamentaux. Cela encourage par ailleurs le type d’erreurs grossières perpétrées par la CIA (i.e. des renseignements mal interprétés durant la guerre du Viêt Nam, l’incapacité à prédire l’effondrement de l’Union Soviétique, les échecs irakiens, etc.) qui font la une des journaux une fois qu’elles ont été commises.

 

Le recrutement sur les campus au début de la Guerre Froide

Dans les années qui suivirent sa création, la CIA n’a pas réellement cherché à cacher ses contacts avec des professeurs d’universités. La lecture d’anciennes publications universitaires et de lettres d’information d’associations professionnelles datant de la fin des années quarante et du début des années cinquante m’a permis de découvrir de nombreuses mentions d’universitaires partant travailler pour la CIA. Sachant qu’un grand nombre d’experts en sciences sociales ont travaillé pour des agences telles que l’OSS durant la Seconde Guerre Mondiale, et que le public perçoit la CIA comme une agence qui collecte des renseignements pour les analyser, des connexions de ce type ne semblent pas absurdes. Et la réputation de la CIA n’avait pas encore été ternie à l’époque, avant que le public n’ait eu vent de ses activités paramilitaires secrètes et illégales dans des pays tels que l’Iran, le Guatemala et Cuba.

Et pourtant, même durant ces premières années, la CIA a secrètement financé, voire plus directement coopté certaines activités universitaires sur le sol national. En 1949, la CIA a influencé et financé de façon occulte la Conférence Culturelle et Scientifique pour la Paix dans le Monde tenue à l’hôtel Waldorf-Astoria de New York ; un événement organisé par des intellectuels issus de la gauche radicale et communiste, mais subtilement contrôlé par la CIA. De l’argent en provenance de la CIA a discrètement été transmis au philosophe et ancien membre de l’université de New York James Burnham, et l’Americans for Intellectual Freedom (AIF) a financé un groupe anti-staliniste dirigé par le professeur de philosophie à l’université de New York et ancien communiste Sidney Hook ; ce groupe a harcelé les délégués soviétiques présents à la conférence, ainsi que ceux qui étaient considérés comme proches des positions soviétiques.[5]

Comme l’a observé un historien spécialiste de la CIA, un nombre si important de membres de l’OSS et de la CIA des débuts étaient issus de l’Ivy League que :

il n'était pas surprenant que la proportion de nouvelles recrues provenant de ces écoles soit très élevée. De même, les professeurs qui avaient rejoint l'agence se tournaient fréquemment vers leurs anciens collègues restés sur les campus pour les consulter ou demander leur aide. Ce système d' « anciens élèves » permit d’attirer efficacement de nouveaux employés dans le monde professionnel. C’est ainsi qu’il exista très tôt un lien entre l’agence et l’Ivy League, ou des écoles similaires.[6]

Alors que la CIA nouait des contacts à la fois étroits et discrets sur les campus dans les années cinquante, les succès obtenus au cours de la Seconde Guerre Mondiale ainsi que le fort sentiment d'union nationale derrière l'armée restaient profondément ancrés dans l’inconscient du peuple américain. Ce soutien à la militarisation né au cours du conflit mondial demeura essentiel alors même que la mission assignée à l’armée et aux services de renseignement américains était passée d’une guerre défensive contre les totalitarismes, à une guerre expansionniste qui pourrait s’apparenter à du néo-colonialisme ; peu de citoyens américains remirent en cause les exploits de la CIA avant le début des années soixante. Même lorsque la CIA a déstabilisé les régimes démocratiquement élus de l’Iran en 1953 et du Guatemala en 1954, ou qu’elle a soutenu des opérations contre-insurrectionnelles aux Philippines ou en Indochine, la plupart des universitaires continuaient à soutenir les activités de la CIA, tout comme le reste des américains. Lorsqu’un agent de la CIA se rendait sur un campus pour y consulter un professeur ou pour y mener une campagne de recrutement ciblé, les administrateurs, la faculté, les étudiants, se sentaient honorés par cette visite et n’y voyaient pas un raid mené par une organisation qui recrutait des criminels endurcis ou qui était impliquée dans des opérations d’enlèvements, de meurtre, de corruption, de trafic d’armes, ou qui manipulait des élections.

En 1951, la CIA a discrètement lancé son « University Associates Program », établissant ainsi des contacts secrets entre l’agence et des professeurs enseignant dans cinquante universités d’élite américaines. La CIA qualifiait ces professeurs de « consultants-contacts qui recevront une rétribution symbolique pour repérer des étudiants prometteurs, les orienter vers des activités ou des types d’études qui représentent un intérêt pour l’agence, et enfin les recommander en vue d’un recrutement. »[7] Être en contact avec les bons professeurs devint de plus en plus important pour la CIA, qui, cette même année, approcha secrètement le comité exécutif de l’Association Américaine d’Anthropologie (AAA) pour établir avec elle une relation par laquelle l’association fournirait des détails sur ses membres : leur domaine d’expertise, leurs voyages, leurs compétences linguistiques, leurs états de service dans l’armée, leurs contacts à l’étranger, etc. La CIA compila ces informations dans un fichier professionnel transmis à l’AAA, qui s’en est servi pour son usage personnel.[8] Ces contacts clandestins sur les campus étaient très prisés de la CIA, qui les appelait « P-Sources » (Professeurs-Sources) dans ses rapports, et pourtant l’agence ne consultait que des professeurs dont l’idéologie était déjà alignée sur ses propres conceptions, ce qui excluait ainsi toute vision critique et n’élargissait que rarement l’horizon des analyses déjà pratiquées en son sein.

Au début de la Guerre Froide, la CIA s’est discrètement associée à des centres d’étude sur des zones géographiques ou à des groupes de réflexion de premier plan. Le Centre d’Études Russes présentait une apparence d’indépendance universitaire, mais l’aptitude du maccarthysme à expurger les universitaires déviants, ou mieux, à leur enseigner les vertus de l’auto-censure et du conformisme, a favorisé l’émergence d’une nouvelle forme d’académisme dans ce type de centres.[9] Au début des années cinquante, le Centre d’Études Internationales du MIT (CENIS) mêlait des recherches classifiées sponsorisées par la CIA avec des recherches financées par des fonds publics. C’est dans le cadre de cet environnement fortement influencé par la CIA que les économistes Max Millikan, qui était par ailleurs directeur-adjoint de la CIA, et Walt Rostow élaborèrent des modèles de développement économique qui s’avérèrent d’une importance capitale durant la Guerre Froide dans la compétition économique pour gagner les cœurs et les esprits du Tiers Monde. Rostow développa la théorie de la modernisation, une théorie grossièrement simpliste qui inspira, dans cet environnement intellectuel restreint par l’influence de la CIA, les politiques de développement économique de l’Agence des États-Unis pour le Développement International et d’autres agences de ce type durant la Guerre Froide. Les types d’analyses commandées secrètement au CENIS par la CIA devinrent des armes stratégiques durant la Guerre Froide, la CIA ayant financé secrètement toute une série de recherches biaisées ayant pour but de justifier sa politique, tout en les présentant comme le résultat de recherches universitaires indépendantes. Dans une attaque pleine d’ironie, le journal conservateur The National Review a dévoilé les liens unissant le CENIS à la CIA à l’occasion d’un article publié en 1957 qui accusait la CIA d’avoir violé sa charte en se servant de sa relation avec le CENIS pour promouvoir sa vision de la politique étrangère. The National Review a accusé les universitaires du CENIS financés par la CIA d’avoir produit un rapport pour le compte de la CIA qui soutenait l’idée d’un « programme d’aides permanent qui donnerait aux nations sous-développées le ‘‘sentiment du progrès’’ – sans se soucier, bien entendu, des intérêts politiques ou stratégiques américains. »[10]

Aux premiers temps de la Guerre Froide, et alors que Harvard et l’université Columbia ouvraient leurs Centres d’Études Russes, la CIA s’est discrètement immiscée dans ces programmes en contactant individuellement des étudiants et des professeurs pour qu’ils altèrent la nature de leurs travaux académiques, en finançant secrètement et en encourageant certains types d’études. Au même moment, le FBI surveillait et persécutait des universitaires soupçonnés d’être impliqués dans des recherches, des écrits ou des activités (généralement de l’activisme contre la ségrégation raciale) que le FBI de Hoover considérait comme alignés avec l’idéologie communiste. Dans certains cas, la CIA a secrètement incité les professeurs à orienter les recherches menées par les étudiants dans des directions qui convenaient à l’agence.[11]

Dans les années cinquante, le futur secrétaire d’état Henry Kissinger utilisa des fonds secrets de la CIA pour créer la Harvard International Summer School, un programme destiné à attirer les futurs dirigeants du monde à Harvard, où ils se mêlaient à d’autres étudiants étrangers ainsi qu’à des intellectuels secrètement liés à la CIA, ce qui permettait d’établir des contacts, de s’assurer leur loyauté, et de mettre en place des relations de parrainage sur le long terme. Durant les années soixante, la CIA a financé clandestinement l’International Summer School à hauteur de 135 000 dollars.[12]

Bien que des programmes fédéraux comme les bourses Fulbright aient explicitement interdit à leurs bénéficiaires d’entretenir des liens avec des agences de renseignement, on y trouvait malgré tout certains boursiers ayant des accointances avec la CIA. Bien qu’il ait par la suite soutenu une histoire alambiquée selon laquelle il aurait rejoint la CIA, puis en aurait démissionné avant d’y retourner, Frank Bessac, bénéficiaire d’une bourse Fulbright en 1949, avait intégré la CIA en 1947 en tant qu’employé contractuel. Il a ensuite prétendu qu’il avait démissionné avant de se rendre à Shanghai en tant que boursier Fulbright, où il aurait été contacté par un agent de la CIA opérant en Chine ; Bressac et son contact de la CIA auraient alors fui les communistes, et traversé tout le pays pour rejoindre le Tibet en possession d’informations secrètes sur les premiers essais atomiques soviétiques d’août 1949.[13]

Alors que la Guerre Froide en vint à dominer l’horizon de la politique étrangère américaine, et engendrait des dépenses militaires en constante augmentation, l’État de la Sécurité Nationale avait de plus en plus besoin d’universitaires et d’intellectuels capables de produire les équipements et l’idéologie nécessaires à des décennies de compétition avec les soviétiques. Des ingénieurs, des chimistes, des physiciens, et d’autres éléments issus des « sciences dures » reçurent des fonds fédéraux en provenance d’agences telles que la National Science Foundation, ou bénéficièrent d’arrangements plus discrets avec la CIA, la NSA, ou le département de la défense et ses affiliés. Des historiens, des experts en sciences politiques, ainsi qu’un vaste panel de sociologues, de psychologues, d’anthropologues, de professeurs de littérature et d’artistes reçurent des financements pour étudier non seulement les états ennemis de l’Amérique, mais aussi un ensemble d’états amis dont le territoire était le théâtre des hostilités de la Guerre Froide.[14]

En 1954, le président Eisenhower créa une commission, dirigée par le général James Doolittle, chargée d’évaluer secrètement l’ampleur et la portée des activités de la CIA. Cette commission rédigea le « rapport Doolittle », classé secret, qui décrivit un ensemble d’opérations clandestines ou de campagnes de collecte de renseignement menées par la CIA, et, soulignant les échecs subis dans le processus de recrutement, recommanda que la CIA rompe avec les pratiques héritées de l’OSS et du CIG (Central Intelligence Group) en modifiant son programme de recrutement sur les campus fondé sur les bons vieux réseaux d’anciens élèves créés durant la Seconde Guerre Mondiale :

Ceci est dû en partie à la pénurie générale de personnel qualifié, que l'industrie recrute massivement dans pratiquement tous les domaines. D'un autre côté, nous avons entendu des critiques émanant de sources universitaires soutenant que l'approche de la CIA n'est pas adéquate, à la fois vis à vis de l'école et des individus, et que de nombreux candidats de valeur sont de plus perdus en raison de la grande période de temps qui s'écoule entre la première prise de contact et leur entrée en fonction.[15]

Le rapport Doolittle amena la CIA à modifier son programme de recrutement sur les campus, en la poussant à se concentrer davantage sur l'identification de professeurs qui pourraient recommander des étudiants de leur connaissance. Une littérature éparse évoque la façon dont la CIA recrutait des étudiants (principalement des hommes blancs) dans les meilleures universités au cours des années cinquante et soixante. À la fin des années cinquante, Philip Agee, un brillant jeune diplômé en philosophie de l’université de Notre Dame, reçut un message du bureau des offres d’emploi de l’université l’informant que la CIA allait envoyer quelqu’un en provenance de Washington pour le rencontrer sur le campus la semaine suivante. Agee rencontra un homme nommé Gus qui lui dit qu’il « avait été sélectionné pour intégrer le programme d’entraînement le plus important de la CIA, celui par lequel étaient recrutés les futurs dirigeants de l’agence. » Après un échec à la fac de droit, Agee s’appuya sur cette tentative de recrutement pour rejoindre l’agence.[16]

Plutôt que de passer par la procédure contraignante imposée par les bureaux d’offres d’emploi des universités, la CIA préférait généralement utiliser des professeurs d’université respectés pour identifier et approcher les étudiants susceptibles de rejoindre l’agence. L’anthropologue Michael Coe a expliqué sa décision de rejoindre la CIA par le fait d’avoir été approché par Clyde Kluckhohn, considéré comme étant « sans doute l’anthropologue social le plus brillant d’Harvard », qui l’avait invité à déjeuner un beau jour de 1950 pour lui demander : « que diriez-vous de travailler pour le gouvernement, à un poste réellement intéressant ? » Coe explique que : « j’ai vite compris ce qu’il entendait par là, sachant qu’il avait été l’un des principaux artisans de la création d’un centre d’études russes inter-universitaire qui était notoirement lié à la CIA, et c’est ainsi que je suis devenu un officier traitant de la CIA. »[17]

Durant les années cinquante, la CIA a massivement, et secrètement, financé des universitaires et des intellectuels. Entre 1955 et 1959, la CIA a secrètement fourni 25 millions de dollars à l’université du Michigan (MSU) pour qu’elle apporte un vernis de légitimité académique à un centre d’entraînement aux techniques contre-insurrectionnelles et de police qui devaient soutenir Ngô Đình Diệm au Viêt Nam. La MSU fournit la couverture universitaire nécessaire à plusieurs agents opérant au Sud-Viêt Nam. La révélation publique de ce programme en 1966 fut à l’origine de plusieurs manifestations sur les campus.[18]

Comme le montre Frances Stonor Saunders dans The cultural Cold War, la CIA a soutenu clandestinement un grand nombre de mouvements artistiques avant-gardistes dans les années cinquante, comme des peintres abstraits ou des œuvres symphoniques considérés comme décadents par les soviétiques – y compris une représentation du Sacre du Printemps d’Igor Stravinsky à Paris en 1952.[19]

En 1958, l’Independent Research Service, une fondation financée secrètement par la CIA, embaucha la future icône féministe Gloria Steinem au poste de directeur de l’Independent Service Information (ISI). Steinem supervisa le financement par l’ISI de centaines d’étudiants américains en vue de leur participation au Festival Mondial de la Jeunesse de 1959, à Vienne, un festival dont l’objectif était de présenter les réussites des pays alignés sur le modèle soviétique. Lorsque le financement de la CIA fut révélé en 1967, le New York Times interviewa Steinem, qui se déclara surprise et qui ajouta que « pratiquement tous les jeunes gens qui reçurent une aide de la fondation étaient ignorants de ses relations avec l’agence de renseignement. »[20] Par la suite, Steinem tenta de présenter l’action de la CIA de manière positive, en prétendant que celle-ci avait concrètement envoyé un grand nombre d’étudiants pro-communistes, mais elle omet de préciser son propre rôle d’orchestratrice pour le compte de la CIA des animations destinées aux étudiants, ces dernières soulignant la ségrégation raciale, l’oppression et les inégalités présentes dans le monde communiste – elle a même été jusqu’à organiser un voyage en bus au cours duquel les étudiants pouvaient observer des gardes communistes armés postés le long de la frontière hongroise.[21]

 

Les programmes de recherche universitaires de la CIA financés par des organisations de façade

Bien que le public n’ait eu connaissance de ces programmes qu’après qu’ils eurent été révélés à l’occasion des auditions de la commission Church en 1975, la CIA avait mis en œuvre le programme MKULTRA dès 1953, programme qui utilisa des organisations de façade pour financer à leur insu un nombre inconnu de professeurs et d’étudiants pour qu’ils mènent des recherches individuelles qui devaient s’intégrer dans des projets de la CIA de plus grande ampleur. Ces projets recueillaient des informations sur la nature et sur les limites de l’esprit humain, avec comme objectif d’améliorer les techniques d’interrogatoire, de lavage de cerveau et de torture de la CIA. L’intérêt de la CIA pour ces sujets est né de déclarations selon lesquelles les chinois avaient emmené des soldats américains en Mandchourie, après les avoir capturés durant la Guerre de Corée, pour les torturer, les interroger et leur laver le cerveau.[22] La CIA souhaitait comprendre comment il était possible de briser un individu en le soumettant à des séances d’interrogatoire musclées, à la torture, à des formes extrêmes de privation, ou en lui injectant des substances psychotropes. La CIA souhaitait atteindre à une meilleure compréhension du comportement humain ; pour ce faire, elle finança des projets de recherches individuels, menés à la fois par des chercheurs maison, et par des chercheurs extérieurs, à leur insu, sur des campus universitaires de tout le pays.

Le nombre de ces professeurs, conscients ou non d’être financés par la CIA pour mener ces projets, est ahurissant – plusieurs centaines. Parmi ceux-ci, on trouve des experts en sciences comportementales tels que B.F. Skinner, Karl Rogers, Erwin Goffman, et Jay Schulman.[23] La CIA voulait, à l’origine, explorer la possibilité de « laver le cerveau » ou de torturer des individus avec comme objectif de les contraindre à accomplir des actions déterminées, à donner une confession, ou à révéler des secrets ; elle souhaitait également recueillir des données qui permettraient à ses agents ou aux membres des forces armées de résister à ces traitements s’ils devaient leur être infligés par des forces ennemies. Bien que la CIA ne soit pas parvenue à découvrir de formes radicales de « contrôle mental » via ses recherches menées dans le cadre de MKULTRA, elle a tout de même pu raffiner certaines formes d’interrogatoires classiques, d’interrogatoires plus musclés et de torture, des réussites qui ont été compilées dans un rapport classé secret, le KUBARK Counterintelligence Interrogation Manual. Le manuel KUBARK se fondait très largement sur les recherches de MKULTRA, et sur les techniques spécifiques d’interrogatoire de la CIA qui, pour briser les prisonniers peu coopératifs, s’appuyaient sur la privation de sommeil, de nourriture et d’autres besoins corporels, sur la modification permanente du niveau de bien-être des prisonniers ainsi que de leurs rapports avec leurs geôliers, et sur l’alternance entre des situations de stress et de détente.[24] J’ai interrogé plusieurs chercheurs qui avaient, sans le savoir, reçu des fonds de la CIA pour travailler sur des projets secrètement en lien avec MKULTRA et le manuel d’interrogatoire KUBARK, et tous m’ont répondu qu’ils avaient ressenti comme une violation de leur intégrité personnelle le fait que la CIA ait utilisé leurs travaux à ces fins.

La Society for the Investigation of Human Ecology (qui a par la suite changé de nom pour devenir le Human Ecology Fund), une organisation de façade de la CIA, a fait transiter des fonds en provenance de l’agence pour les transmettre sous forme de subventions, à leur insu, à des universitaires qui menaient des recherches sur des sujets allant de la recherche académique sur le « lavage de cerveau »[25] à des entretiens avec des réfugiés hongrois anti-communistes menés par Jay Schulman et Richard Stephenson, des sociologues de l’université Rutgers.[26] En 1977, Stephenson découvrit que la CIA avait financé secrètement ses recherches, qui incluaient des entretiens avec des réfugiés hongrois, depuis les années cinquante. Bien qu’il ne fût pas un universitaire opposé à la CIA, Stephenson a tout de même mal pris le fait de ne pas avoir été prévenu de l’utilisation qui allait être faite de ses recherches :

Mes sentiments étaient mitigés lorsque je pris connaissance du rôle joué par la CIA dans le cadre des recherches auxquelles j'avais participé. D'un côté, je me sentais offensé et plein de ressentiment, voire même en colère de m'être «  fait avoir » par des gens que je respectais, et avec qui j’avais entretenu une relation agréable et stimulante. D’un autre côté, eu égard à la nature sociologique de ces données et à leur caractère général et non-classifié, l’idée que la CIA ait été impliquée et que la Société ait pu servir de « couverture » donnait à l’ensemble un côté cape et épée qui le rapprochait plus de l’opéra comique que de la dramaturgie.[27]

L'absurdité des actions de la CIA et son incompétence aidant, ces projets portèrent atteinte à la crédibilité et à la réputation des universitaires et des disciplines impliqués dans tout ceci ou dans des projets similaires financés par la CIA.

Le fiasco de l’opération de la Baie des Cochons a non seulement révélé au public le rôle-clé joué par la CIA en tant que bras armé de la présidence, et échappant à tout contrôle du Congrès, mais la publicité négative associée avec la Baie des Cochons a également généré un ensemble de problèmes pour la CIA sur les campus. Pour atténuer ces réactions négatives du public,

Le Bureau du Personnel [de l'agence] a mis en place le Programme des Cent Universités en 1962, dans le cadre duquel des recruteurs et des officiels de haut niveau de la CIA firent des présentations devant du personnel des bureaux de placement ainsi que des membres choisis de diverses facultés, avec comme objectif de faire la promotion du rôle de la CIA dans la sécurité nationale, et pour mettre l'accent sur les besoins en personnel de l'agence.[28]

Mais comme les critiques de la CIA se faisaient de plus en plus véhéments, la CIA limita ces présentations à un nombre réduit de facultés.

En 1966, le directeur adjoint au renseignement, après avoir constaté que la CIA ne disposait pas du personnel indispensable pour suivre les développements rapides de la politique chinoise, décida de charger John Kerry King, ancien professeur à l’université de Virginie et analyste de la CIA, de fonder le bureau du Coordinateur des Relations Academiques (CAR), dont la mission fut d’établir des contacts entre la CIA et des universités spécialistes de la question chinoise. Dans ce cadre, King organisa des conférences sur la Chine, à l’occasion desquelles des universitaires de haut niveau étaient amenés à évoquer les développements politiques avec « des experts issus de l’agence, lors de discussions discrètes et informelles » ; on pouvait parfois demander aux universitaires de commenter des documents de la CIA non-classifiés.[29] Des analystes de la CIA s’inscrivirent également en tant qu’étudiants au Centre de Recherches Asiatiques d’Harvard, sans faire mention de leur statut d’employé de la CIA ; mais lorsque des membres de l’organisation Students for a Democratic Society découvrirent le pot aux roses en 1967, les analystes de la CIA prirent la poudre d’escampette, et les critiques quant à la présence de la CIA sur les campus s’intensifièrent.

En 1999, Bruce Cumings fit cette observation au sujet des connexions, aussi nombreuses qu’inavouées, de la CIA sur les campus : « l’influence des facultés en lien avec la CIA était telle que les critiques qui défendaient les principes académiques étaient considérés comme des radicaux délirants dans les années soixante ; de nos jours ces critiques nous semblent tout au plus avoir été des naïfs qui n’avaient pas la moindre idée de ce qui se passait réellement. »[30]

 

Révélations sur la présence de la CIA sur les campus

En 1967, le magazine Ramparts publia un exposé révélant comment la CIA avait infiltré la National Student Association dès le début des années cinquante, et comment elle avait détourné les objectifs de l’organisation à son profit. Les révélations de Ramparts entraînèrent le déclenchement de vastes enquêtes qui mirent au jour les activités illégales des nombreux réseaux de la CIA, et leurs tentatives d’infiltration d’organisations politiques nationales.

Sol Stern a initié une méthode ingénieuse pour suivre la piste de l’argent des fondations servant de façades de financement pour la CIA : il apprit tout d’abord l’utilisation des fondations par la CIA par la lecture de rapports décrivant comment Wright Patman, membre du Congrès de l’état du Texas, était tombé accidentellement sur des fonds de la CIA alors qu’il enquêtait sur des fondations caritatives américaines utilisées comme des moyens pour échapper à l’impôt. Alors qu’il enquêtait sur des irrégularités commises au Fond J.M. Kaplan, Patman découvrit qu’il servait de paravent pour la CIA ; suite à cette découverte initiale, l’IRS et la CIA rencontrèrent Patman en privé, cette dernière reconnaissant discrètement son rôle, et il n’y eut aucune suite dans les médias. À partir de ce dossier public, Stern découvrit que cinq fondations (le Borden Trust, le Fond Price, le Fond Edsel, le Fond Beacon et le Fond Etfield) avaient été identifiées par Patman comme ayant contribué au Fond Kaplan au début des années soixante. Stern a patiemment reconstitué tout un réseau d’organisations de façade et de sociétés-écrans, utilisées par la CIA pour financer des universitaires à leur insu.[31] Muni de ces informations, Stern parvint à établir un lien entre les fonds Borden, Price, Edsel, Beacon, Etfield et la National Student Association ; de là, il découvrit comment ces fonds en provenance de la CIA furent utilisés pour limiter la production de ce qui aurait pu être des recherches universitaires indépendantes.[32] Les révélations de Stern démontrèrent l’étendue du contrôle de la CIA sur la recherche académique, et comment cette dernière était soumise à sa vision rigide du monde.

Les révélations de Ramparts incitèrent d’autres organes de presse à publier des histoires – qui étaient jusqu’alors censurées – sur l’immixtion de la CIA dans les activités politiques sur le sol national, ce qui provoqua des appels à enquêter sur les activités de la CIA au plan intérieur.[33] Anticipant d’éventuelles enquêtes du Congrès, le président Johnson mit en place une petite commission présidée par Nicholas Katzenbach, son sous-secrétaire d’état, chargée d’enquêter spécifiquement sur les activités de la CIA ou d’autres agences gouvernementales qui pourraient « mettre en danger l’indépendance et l’intégrité du système éducatif ». Bien que la commission Katzenbach ait effectivement produit une critique de la CIA, le fait que Johnson ait nommé le directeur de la CIA Richard Helms comme membre de la commission (ainsi que le secrétaire d’état à la santé, à l’éducation et à l’action sociale John Gardner) a empêché toute réelle possibilité de mettre en cause la CIA ou de recommander des procédures pénales à l’encontre du personnel de la CIA coupable d’avoir violé la charte de l’agence ou les droits civils des américains. Ces révélations offrirent à la Maison-Blanche un moyen de pression sur l’agence. Comme l’observe l’historien Rhodri Jeffreys-Jones, après que le président Johnson eût choisi de pousser la commission Katzenbach à ne mener qu’une enquête superficielle sur les méfaits de la CIA, « il demanda par la suite, après avoir ‘‘sauvé’’ l’agence, la loyauté de cette dernière sur la question vietnamienne. Cette demande eut également pour effet de produire des actions symboliques, comme la tentative de discréditer toute opposition politique à la guerre au Viêt Nam, et la suppression des voix discordantes au sein de la CIA. »[34] Ce type de marché politique a poussé la CIA à institutionnaliser la pratique de manipuler ses analyses pour qu’elles collent aux attentes des politiques. Les découvertes de la commission Katzenbach, couplées avec une opposition de plus en plus forte à la Guerre du Viêt Nam, entravèrent sérieusement les activités de la CIA sur les campus. La CIA observa que :

le harcèlement des recruteurs débuta en 1966, se propagea rapidement à travers tout le pays, et connut un sommet en 1968 avec 77 incidents ou manifestations. Les procédures furent modifiées, les entretiens eurent lieu hors des campus, et la visite était annulée dès lors qu’on considérait qu’elle présentait la possibilité de déclencher des incidents.[35]

Les rencontres avec des professeurs eurent de plus en plus lieu en dehors des campus, soit dans des endroits neutres, soit au quartier général de la CIA.

En 1967, des révélations troublantes démontrèrent que la CIA avait financé clandestinement la publication de centaines de livres, distribués par des maisons d’édition américaines ayant pignon sur rue. Nombre de ces programmes secrets de la CIA finançaient des analyses progressistes qui mettaient à mal le communisme ou les idées communistes. Des articles parus dans le New York Times et Ramparts révélèrent que Praeger Press était une maison d’édition clandestine de la CIA, et que le magazine Encounter (lié au Congrès pour la Liberté de la Culture), la Partisan Review, et d’autres publications libérales, recevaient des fonds de la CIA.[36]

Un mémo interne confidentiel de la CIA daté de 1968, portant sur « les réactions des étudiants aux activités de recrutement de la CIA », fit état d’une recrudescence des activités anti-CIA sur les campus de Grinnell, CCNY, San Jose State et Harvard, mais la CIA pensait qu’une série d’articles parus en 1966 dans le New York Times, et présentant la CIA sous un jour positif, « avait fait beaucoup de bien » et que « dans l’ensemble, la publicité gratuite avait fait plus de bien que de mal dans le cadre de la campagne de recrutement – en suscitant un grand nombre de candidatures spontanées dont nous n’aurions jamais entendu parler le cas échéant. »[37]

Mais après 1966, la CIA nota une dégradation brutale de son image sur les campus universitaires, où l’on dénombra un total de soixante-dix-sept incidents dénonçant l’agence en 1968.

Au début des années soixante-dix, il devint de plus en plus évident que les services de renseignement américains avaient outrepassé leur mandat, et qu’un large éventail d’opérations avaient illégalement interféré avec la vie politique nationale. Outre la CIA, d’autres agences gouvernementales avaient espionné illégalement des citoyens américains ; en 1970, Christopher Pyle, professeur en sciences politiques au Mt. Holyoke College, dévoila qu’alors qu’il servait dans l’armée, il avait découvert un programme secret dans lequel l’U.S. Army utilisait les services de plus de 1500 agents en civil pour surveiller les manifestations opposées à la guerre à travers le pays. Une enquête diligentée par le Congrès a confirmé les allégations de Pyle, et découvert un lien entre ces opérations et des programmes de la CIA qui surveillaient les dissidents politiques.[38] Daniel Ellsberg publia les Pentagon Papers à l’été 1971, et la perquisition au bureau du FBI de Media, en Pennsylvanie, entraîna la publication démontrant que COINTELPRO, une opération du FBI, surveillait, espionnait, et harcelait en toute illégalité des citoyens américains. L’attitude générale envers la CIA tourna à l’aigre alors qu’un nombre croissant de citoyens commençait à réaliser que les agences de renseignement américaines œuvraient à saper des mouvements démocratiques sur le territoire national.

En 1973, le directeur de la CIA James Schlesinger commanda la rédaction d’un rapport secret sur les activités illégales menées par la CIA depuis sa création. Le rapport devint connu sous le nom de « Bijoux de Famille » ; il détaillait un large éventail d’activités illégales et immorales, incluant des tentatives d’assassinats sur des chefs d’états étrangers, des programmes élaborés de fabrication de poisons et de drogues, des enlèvements, le trucage d’élections, des coups d’état, du trafic d’armes, la mise sur écoute et la surveillance illégales de journalistes considérés comme hostiles à l’administration Nixon, le cambriolage de résidence privées, l’ouverture illégale du courrier, etc. Des comptes-rendus du rapport sur les Bijoux de Famille fuitèrent dans la presse, et une vague d’indignation émergea de l’opinion publique américaine à mesure qu’elle prenait connaissance de l’étendue des activités illégales dans lesquelles son gouvernement s’était compromis.

De 1967 à 1973, le FBI et la CIA avaient collaboré dans le cadre d’un programme clandestin de grande ampleur connu sous le nom d’opération CHAOS,[39] qui fut dévoilé en 1974. Ce programme, décrit en détail par Verne Lynon dans l’essai numéro 6 de cet ouvrage, visait à surveiller illégalement et parfois à interférer avec les activités politiques de centaines de milliers de citoyens américains. L’interception du courrier de la poste centrale de New York, les mises sur écoute illégales, et l’infiltration de rassemblements politiques, furent à l’origine de la création de « listes de surveillance » de citoyens, et le rapport gouvernemental découvrit que « les noms d’environ 300 000 citoyens américains et organisations étaient ainsi stockés dans les ordinateurs de l’opération CHAOS. »[40] La plupart des groupes surveillés par CHAOS comprenaient des étudiants, comme le SDS, le Women’s Liberation Movement, le Student Non-Violent Coordination Committee, l’U.S. Committee to Aid the National Liberation Front of South Vietnam, etc. Dans le cadre de CHAOS et d’autres opérations perpétrées sur le sol national, la CIA a violé sa charte de manière criminelle et interféré de façon illégale avec les processus politiques intérieurs. Les révélations de Seymour Hersh sur CHAOS et d’autres éléments des Bijoux de Famille amenèrent le président Ford à créer une commission dirigée par son vice-président, Nelson Rockefeller, pour enquêter sur ces questions. La commission Rockefeller découvrit que

bien que l'objectif avoué de l'Opération était de découvrir si les groupes dissidents américains entretenaient des contacts avec l'étranger, il en a résulté une accumulation considérable de renseignements sur les dissidents nationaux et leurs activités.
Durant six ans, l'Opération a créé quelque 13 000 fichiers, dont 7200 concernant des citoyens américains. Les documents et données attachés à ces fichiers incluaient les noms de 300 000 individus et organisations, listés dans un index informatisé.
Ces informations furent conservées jalousement par la CIA. Le personnel du Groupe [des Opérations Spéciales] les utilisa pour rédiger 3500 mémorandums à usage interne ; 3000 mémorandums furent transmis au FBI ; et 37 mémorandums furent distribués à la Maison-Blanche et à d’autres officiels de haut rang au sein du gouvernement.[41]

La CIA ficha 7 000 000 d’individus lors de l’opération CHAOS, une liste qui comprenait environ 115 000 citoyens américains.[42]

Certaines assertions concernant les activités de la CIA sur les campus durant cette période demeurent difficiles à évaluer sans vérification approfondie. Par exemple, William Corson, historien, professeur et lieutenant-colonel dans le Corps des Marines, écrivait dans son livre The Armies of Ignorance, paru en 1977, que le recrutement par la CIA de citoyens étrangers sur les campus avait poussé certains de ces étudiants au suicide (une affirmation reprise par d’autres que lui). Voici ce qu’écrivait Corson :

Sans porter de jugement définitif sur l'incapacité des responsables universitaires à reconnaître l'existence des liens entre la communauté du renseignement et leurs institutions ainsi qu’avec les membres des facultés, il convient de mentionner un dernier aspect de cette campagne de recrutement. Depuis 1948, plus de quarante des agents ainsi recrutés se sont suicidés par crainte de voir leurs liens avec les services de renseignement américains révélés au grand jour. Ces décès sont pour la plupart passés inaperçus aux États-Unis, mais des lettres de suicide exposant en détail la perfidie des États-Unis se trouvent entre les mains de dirigeants de nombreux pays, dont certains sont essentiels à la sécurité nationale et internationale des États-Unis ; et il s'agit là d'un facteur de détérioration des relations américaines avec ces pays qui est resté ignoré des présidents successifs depuis Kennedy.[43]

Corson estima qu'en 1977, la CIA travaillait avec 5000 universitaires, qui recrutaient chaque année entre 200 et 300 étudiants étrangers menant leurs études aux USA. Corson pensait qu'environ 60 pour-cent des professeurs et du personnel universitaire impliqués dans le recrutement étaient des employés sous contrat avec la CIA qui savaient parfaitement ce qu'ils faisaient.[44]

La CIA était constamment présente sur les campus, en quête de professeurs spécialisés dans les recherches internationales. L’anthropologue Theodore Graves a décrit comment la CIA rôdait sur les campus de l’UCLA et de l’Université du Colorado durant les années soixante et soixante-dix, à la recherche d’étudiants de troisième cycle ou de professeurs en mal de financement pour leurs recherches et conscients qu’ils fourniraient des informations ciblées à la CIA. Graves écrivit que :

Dès que j’eus obtenu une chaire à l’Université du Colorado, je fus visité chaque année par des représentants de la CIA qui proposaient de financer des étudiants de troisième cycle pour qu’ils mènent des recherches sur le terrain en divers endroits sensibles à travers le monde. Les fonds auraient été acheminés par l’intermédiaire d’agences « respectables », bien entendu, et leur véritable origine tenue confidentielle. Bien que j’eusse systématiquement reconduit ces visiteurs vers la sortie tout en les sermonnant sur les conséquences que ceci aurait sur le principe d’indépendance académique, et sur les relations entre les universitaires et les citoyens qui les accueilleraient sur leur territoire, ils persistaient à revenir chaque année avec des propositions de ce type. Bien que nous n’ayons jamais abordé le sujet, je suppose que mes collègues furent approchés d’une façon similaire. Nan et moi sommes tombés sur des « financements respectables » de ce type durant notre première année passée en Afrique de l’Est (1967-1968), et une des sections de l’UCLA a, durant de nombreuses années, apparemment recruté des étudiants pour mener des recherches en politique sur les régions sensibles du globe en étant soutenu financièrement par notre gouvernement. Cette question fut le point de friction principal entre mes plus jeunes collègues et leurs aînés durant les grèves étudiantes de 1970.[45]

La succession de révélations sur les méfaits de la CIA et du FBI pendant l'affaire du Watergate, les révélations sur les Bijoux de Famille, COINTELPRO, et les articles parus dans le New York Times, le Washington Post et Ramparts, amenèrent la Commission Sénatoriale Spéciale chargée d’enquêter sur les opérations gouvernementales en lien avec les activités de renseignement, à enquêter sur les activités de la CIA en 1975. La commission, présidée par le sénateur Frank Church, produisit quatorze rapports qui documentaient des centaines d’activités illégales parmi lesquelles des enlèvements, des meurtres, l’administration de drogues à des civils non consentants, et l’infiltration et la subversion généralisée des institutions universitaires nationales.

La dixième section du livre un du rapport de la commission Church traitait des découvertes de cette dernière sur « l’impact sur le territoire national des opérations clandestines menées à l’étranger : la CIA et les institutions universitaires. » Le rapport décrivait comment le Bureau du Personnel de la CIA et la Division de Collecte d’Informations sur le Territoire National travaillaient secrètement avec les administrations des universités pour repérer les universitaires américains qui voyageaient dans des pays susceptibles d’intéresser la CIA. La CIA les contactait et « les consultait sur leur domaine d’expertise », ces contacts allant « du débriefing occasionnel à des relations suivies portant sur diverses opérations – avec plusieurs milliers d’universitaires américains et des centaines d’institutions universitaires. »[46] L’interrogatoire de l’agent de la CIA E. Howard Hunt par la commission Church révéla que la CIA avait financé secrètement la publication de plus d’un millier de livres universitaires. Au cours de cet interrogatoire, Hunt admit que ces livres financés par la CIA, y compris certains publiés par Praeger Press, avaient été lus par des américains ignorants du fait qu’ils lisaient des ouvrages de propagande de la CIA – une violation de nature criminelle de la charte de la CIA.[47] La commission conclut que :

la CIA a depuis longtemps développé des relations clandestines avec la communauté universitaire américaine, qui vont de la prise de contact avec des universitaires à la collecte de renseignements à l’étranger, en passant par des écrits et des recherches financés secrètement par la CIA.[48]

L’enquête menée par la commission Church suite aux révélations de Ramparts selon lesquelles la CIA s’était servie de fondations pour diriger, à leur insu, les travaux de nombreux universitaires, révéla que l’ampleur des pratiques illégales de la CIA était bien plus considérable que ce qui avait été imaginé jusqu’alors. La commission découvrit que :

L'intrusion de la CIA dans le secteur des fondations au cours des années soixante ne peut être qualifiée autrement que de massive. Si l'on exclut les subventions accordées par les « Big Three » – Ford, Rockefeller et Carnegie – sur les 700 subventions supérieures à 10 000 dollars accordées par 164 autres fondations durant la période 1963-1966, au moins 108 impliquaient un financement total ou partiel en provenance de la CIA. Plus important encore, on trouve la trace d’un financement de la CIA dans près de la moitié des subventions accordées durant cette période par les fondations n’appartenant pas aux « Big Three », dès lors qu’il est question d’activités à l’international. Toujours durant cette période, plus d’un tiers des subventions accordées par les fondations n’appartenant pas aux « Big Three » impliquaient un financement de la CIA pour les domaines de la physique, de la biologie et des sciences sociales.[...] Une étude de la CIA datant de 1966 expliquait que l’utilisation de fondations respectables constituait le moyen le plus efficace de masquer l’implication de la CIA, tout en rassurant les bénéficiaires des financements sur le fait que leur organisation était soutenue par des fonds privés. Cette étude de l’agence soutenait que cette technique était particulièrement efficace avec les organisations au fonctionnement démocratique, pour lesquelles il était essentiel de rassurer leurs membres et leurs collaborateurs, ainsi que leurs critiques, sur l’origine respectable, légitime et privée de leurs sources de financement.[49]

La commission Church reconnut que la communauté universitaire devait se prémunir contre les futures tentatives d’infiltration de la CIA sur les campus universitaires. Admettant que la CIA avait constamment fait étalage de son incapacité à se plier aux règles éthiques les plus basiques, elle recommanda que « la communauté universitaire américaine [...] définisse elle-même les règles professionnelles et éthiques suivies par ses membres. Ce rapport sur la nature et l’étendue des relations clandestines entre les individus et la CIA a pour objectif d’alerter [les universités, les professeurs et les étudiants] de l’existence d’un problème. »[50] L’indignation au sein de la communauté universitaire à la découverte de l’étendue des interférences pratiquées par la CIA à l’encontre de la recherche académique fut telle que William van Alstyne, président de l’Association Américaine des Professeurs d’Université, demanda que fût déclarée illégale l’utilisation d’universitaires par la CIA à des fins de collecte de renseignements – des restrictions légales qui existaient déjà pour les missionnaires et les journalistes, mais la CIA rejeta ces demandes de limitation.[51]

Le membre du Congrès Otis Pike (parti démocrate, état de New York) présida de 1975 à 1977 la Commission Spéciale de la Chambre des Représentants chargée d’enquêter sur les méfaits de la CIA. La commission Pike fit preuve de plus d’hostilité envers la CIA que la commission Church, ou que toute autre commission précédemment chargée d’enquêter sur les activités de la CIA. Malgré les tentatives d’obstructions de la CIA à l’encontre des investigations de Pike, sa commission put assembler un rapport impressionnant sur les activités clandestines menées par la CIA entre 1965 et 1975. Pike conclut que la CIA était bien loin de l’organisation « rebelle » imaginée par la commission Church et par d’autres. Au contraire, Pike montra que la CIA fonctionnait comme une branche clandestine de la présidence, prenant ses ordres auprès du pouvoir exécutif. Pike découvrit que la CIA avait délibérément soustrait au contrôle et à la supervision du Congrès son implication dans la manipulation d’élections à l’étranger, son programme d’assassinats, ses opérations de propagande médiatique, son rôle dans le trafic d’armes, dans l’entraînement d’organisations paramilitaires, ainsi que d’autres programmes.[52] La commission Pike a établi que la CIA s’est servie de l’USAID dans le cadre de programmes d’entraînement aux techniques contre-insurrectionnelles tels que celui mis en place à l’université du Michigan, et pour des programmes d’entraînement aux « techniques de police » et à la « sécurité publique » sur les campus. Le rapport révèle que :

Au début des années soixante, le bureau pour la sécurité publique de l’Agence pour le Développement International (AID-OPS) s’est engagé dans l’entraînement de forces de police étrangères. Aux cours dispensés par l’OPS et s’étalant sur une durée de quatorze semaines, s’ajoutaient quatre semaines d’entraînement à l’IPS, conformément à un engagement contracté avec l’AID. Les étudiants n’étaient pas prévenus que leur entraînement se déroulait dans un local de la CIA, et seuls une poignée de dirigeants de l’AID, dont le directeur de l’OPS, étaient au courant de l’affiliation de l’IPS à la CIA.
Il était demandé aux instructeurs de noter les noms des étudiants qui manifestaient une attitude pro-américaine. Toutefois, il ne semble pas que la CIA ait tenté de recruter des étudiants alors qu’ils se trouvaient sur le sol américain, bien que des documents de la CIA indiquent que des listes d’étudiants de l’OPS et de l’IPS étaient transmises, avec la coopération de l’OPS, à des composantes de la CIA pour être utilisées dans des opérations.
Près de 5000 officiers de police originaires de plus de 100 pays, dont la plupart sont par la suite devenus des officiels de haut rang, ont ainsi été entraînés à leur insu par la CIA.[53]

Les commissions Pike et Church ayant recueilli une multitude de preuves démontrant que la CIA était impliquée dans un vaste ensemble d’activités illégales et moralement douteuses, les preuves supplémentaires démontrant l’infiltration des campus par la CIA et l’utilisation de ces derniers comme autant de bureaux de recrutement ont mécaniquement terni la réputation de ces universités. Suite à ces enquêtes, certaines communautés universitaires mirent en place des directives interdisant l’accès des campus à la CIA, comparables à celles mises en place par le président d’Harvard Derek Bok, qui exigeaient de la CIA et des professeurs qu’ils informent l’administration de tout lien contractuel existant entre eux ; mais le DCI Stansfield Turner refusa purement et simplement d’accéder à la requête de Bok.

Suite aux découvertes des commissions Church et Pike, le Sénat et la Chambre des Représentants créèrent des commissions permanentes de supervision de la communauté du renseignement, et votèrent des lois protégeant le peuple américain contre un grand nombre d’activités de la CIA et du FBI sur le territoire national. La mise en place du PATRIOT Act détruisit ces protections juridiques ; le Congrès, terrifié, permettait à nouveau à la CIA d’infiltrer les rassemblements religieux, les organisations politiques, et nos salles de classes universitaires.

 

La CIA sur les campus après Church et Pike

Dans les années qui suivirent les commissions Church et Pike, la CIA s’inquiéta de moins en moins des protestations survenant lors des sessions de recrutement sur les campus. Les choses s’étaient améliorées depuis le creux des années soixante et soixante-dix. En 1977, la CIA commença à intégrer un flot continu

de chercheurs, le plus souvent en repos sabbatique, au sein de l’agence avec un statut d’employés sous contrat, pour aider ses analystes par un échange d’idées, l’examen critique de rapports écrits, et la production de rapports de renseignement complets destinés aux décisionnaires politiques. En échange, ces ‘‘chercheurs-résidents’’ reçoivent, pendant une année ou deux, des informations auxquelles ils n’auraient jamais pu accéder s’ils étaient restés sur leur campus.[54]

La CIA invita des présidents d’universités à son quartier général de Langley pour y rencontrer le directeur de l’agence, flattant ainsi leur vanité, et mit sur pieds une campagne de sensibilisation, par exemple en tenant des réunions limitées à de petits groupes sur les campus. Dans les années quatre-vingt, le Bureau du Personnel de la CIA entretenait des relations actives avec 300 centres d’orientation universitaires.[55]

Certains professeurs sous contrat avec la CIA se servaient d’étudiants pour qu’ils mènent, à leur insu, des portions de recherches commanditées par la CIA. En 1984, le magazine Counter Spy relata comment Richard Mansbach, professeur en sciences politiques à l’université de Rutgers, organisa un séminaire composé d’étudiants de troisième cycle auxquels il assigna la tâche de collecter et d’étudier des données portant sur la crise politique survenue en Europe Occidentale suite à l’installation de missiles Pershing II par les États-Unis. Counter Spy soutint que Mansbach avait prévu de compiler les données collectées par les étudiants pour rédiger son propre rapport analytique.[56]

La contestation contre les activités de la CIA sur les campus se limita à une contestation qu’on pourrait qualifier d’ « officielle » durant les années quatre-vingt. En 1986, la police arrêta la fille du président Carter, Amy, ainsi qu’Abbie Hoffman et treize étudiants pour être entrés illégalement sur le site de l’université du Massachusetts et pour trouble à l’ordre public. Le procès qui s’ensuivit permit à la défense de présenter les témoignages de Ralph McGehee, ancien agent de la CIA, d’Edgar Chamoro, ancien membre des Contras nicaraguayens soutenus par la CIA, de Howard Zinn, Daniel Ellsberg, Ramsey Clarke et d’autres critiques de la CIA, qui décrivirent les atrocités et les violations du droit international commises par la CIA comme des actes de légitime défense, ce qui entraîna l’acquittement de Carter et des autres accusés.[57]

Les années quatre-vingt virent l’émergence des programmes d’ « officiers résidents », par lesquels la CIA prêtait à titre gracieux certains de ses agents ouvertement identifiés comme tels à des universités d’élite ; ces agents devaient ainsi redorer le blason de l’agence tout en menant une campagne de recrutement. L’ancien agent de la CIA John Stockwell décrivit les opérations de recrutement de la CIA durant cette période comme étant à la fois actives et généralisées, la CIA opérant

sur les campus à partir de bureaux clandestins de sa Division des Opérations Étrangères, le titre euphémique donné à sa division des opérations clandestines menées sur le sol américain. Des officiers traitants appartenant à cette division travaillent dans des sous-division disséminées à travers tout le pays.[...] Ils sont suffisamment nombreux pour rester en contacts avec les campus les plus importants du pays. Ils travaillent avec des professeurs sur divers programmes, en utilisant des pseudonymes. Une de leurs activités est de créer des fichiers sur des étudiants que les professeurs les ont aidés à cibler.[58]

Les activités de la CIA sur les campus furent entravées par l’indignation généralisée provoquée par les révélations sur les abus de la CIA. L’ouvrage d’Ami Chen Mills, CIA Off Campus, offre une bonne vue d’ensemble des connexions entre la CIA et les campus américains durant les années quatre-vingt, ainsi que de leur étendue. On peut y lire le récit d’événements tels que la divulgation du contrat liant Nadav Safran à la CIA, ce qui contraignit ce dernier à démissionner de son poste au Centre des Affaires Moyen-Orientales d’Harvard, la révélation du statut d’employé contractuel de la CIA de Samuel Huntington, toujours à Harvard, et l’identification d’un grand nombre d’étudiants et de facultés ayant travaillé pour le compte de l’agence.[59]

En 1991, le Congrès vota le National Security Education Act, plus communément appelé Boren Act. Le Boren Act finança le National Security Education Program (NSEP), le premier d’une série de programmes éducatifs qui soumettent le versement de fonds à l’obligation contractuelle imposée aux étudiants de travailler pour le gouvernement fédéral à la fin de leur cycle d’études – le programme contraignant les bénéficiaires à transmettre leurs curriculum vitae à des agences en lien avec la sécurité nationale. La présence de la CIA au conseil d’administration du NSEP poussa de nombreux universitaires à nourrir des inquiétudes sur l’indépendance des travaux universitaires produits par les chercheurs financés par ce programme. L’obligation imposée par le NSEP d’intégrer par la suite une agence en lien avec la sécurité nationale entraîna des objections d’associations centrées sur l’étude de certaines régions du monde, telles que l’Association d’Études Moyen-Orientales, l’Association d’Études Africaines, et l’Association d’Études Latino-Américaines. Les conseils d’administration d’institutions officielles telles que le Social Science Research Council et l’American Council of Learned Societies émirent, via leurs programmes de bourses universitaires, des inquiétudes quant au mélange des genres entre recherche académique et financement par la sécurité nationale pratiqué dans le cadre du NSEP.

 

Les campagnes de la CIA sur les campus après le 11 septembre

Suite au 11 septembre, la communauté du renseignement développa de nouveaux programmes fondés sur les principes mis en place par le NSEP, à savoir l’obligation imposée aux étudiants de s’engager par contrat à intégrer une agence gouvernementale à la fin de leurs études. Des programmes tels que le Pat Roberts Intelligence Scholars financent à présent des étudiants, sans révéler leur identité, pour qu’ils participent à des projets non identifiés en lien avec des agences de renseignement. Les expériences issues du passé nous permettent raisonnablement de soupçonner que ces étudiants vont collecter des informations sur les autres étudiants qu’ils croisent dans leurs salles de classes, dans des séminaires ou avec lesquels ils ont des discussions à caractère politique ; le type même d’activités qui empoisonnent l’atmosphère et entravent la liberté d’expression nécessaire à la recherche académique.

Le retour fracassant de la CIA sur les campus universitaires américains reste peu relayé par les médias traditionnels. Alors que des publications progressistes telles que Counterpunch, Democracy Now, Mother Jones, In These Times et d’autres ont couvert certains des développements du retour de la CIA sur les campus, et que des revues conservatrices comme The New Republic ont occasionnellement marqué leur approbation face à ces invasions de nos campus, les médias dominants ont ignoré ces activités révolutionnaires sur les campus. Au moment où j’écris ces lignes (à la fin de 2010), le New York Times n’a pas encore écrit une seule ligne sur le Pat Roberts Intelligence Scholars Program, sur l’Intelligence Community Scholarship Program, ou sur les Intelligence Community Centers for Academic Excellence.[60]

Ces Intelligence Community Centers for Academic Excellence (IC/CAE) constituent des intrusions éhontées de la CIA sur les campus des universités américaines, amenant sur ceux-ci des employés de la CIA et des fonds fédéraux. À partir de 2005, la CIA mit en place des prototypes de ses « Intelligence Community Centers for Academic Excellence » (IC/CAE) dans dix universités publiques et privées à travers les États-Unis. Ces dix premiers programmes IC/CAE démarrèrent sur les campus de la California State University San Bernardino, Clark Atlanta University, Florida International University, Norfolk State University, Tennessee State University, Trinity University, University of Texas El Paso, University of Texas Pan American, University of Washington, et de la Wayne State University. Durant les cinq années qui suivirent (une période qui coïncida avec des coupes budgétaires drastiques sur les campus universitaires – ce qui provoqua d’importants déséquilibres dans les comptes des universités, alors contraintes de partir désespérément en quête de nouvelles sources de financement) la CIA mit en place des programmes IC/CAE sur onze campus universitaires supplémentaires : Carnegie Mellon, Clemson, North Carolina A&T State, University of North Carolina Wilmington, Florida A&M, Miles College, University of Maryland College Park, University of Nebraska, University of New Mexico, Pennsylvania State University, et Virginia Polytechnic Institute.[61]

L’IC/CAE transmet des fonds aux universités hôtes, et fournit à ces centres universitaires un mélange d’employés de la CIA et de personnel qui n’est pas lié à l’agence. L’IC/CAE permet aux universités de profiter d’un programme dans lequel des analystes de la CIA passent une année ou plus sur le campus, sans aucune charge pour l’université hôte. Les buts fixés par l’IC/CAE sont de mettre en place sur les campus « des programmes systématiques à long terme permettant le recrutement et l’embauche de talents adaptés aux besoins des agences et des composantes de la communauté du renseignement » et « d’augmenter le volume de recrutement d’étudiants [pour la communauté du renseignement] [...] en mettant l’accent sur les femmes et les minorités ethniques possédant des compétences dans des domaines critiques. »[62]

Bien que les médias aient ignoré les tensions générées par ces programmes IC/CAE lorsque des administrateurs d’universités tentèrent de les imposer à des facultés réticentes, de nombreuses facultés dont les campus étaient soumis aux programmes IC/CAE exprimèrent de vives inquiétudes quant aux atteintes que ces Centres portent à la liberté académique, et craignirent de voir les facultés et les étudiants envoyés à l’étranger et provenant d’universités en lien avec l’IC/CAE mis en danger en raison de leurs liens supposés avec la CIA. Le conseil d’administration de l’université de Washington a ouvertement fait part de ces inquiétudes, et les départements d’anthropologie et d’histoire, l’International Studies Fund Group Librarians, la division des études latino-américaines de l’École d’Études Internationales Henry M. Jackson, et le Southeast Asian Study Center écrivirent des lettres enflammées à l’administration universitaire, lui faisant part de leurs objections à l’installation de ces centres de renseignement sur le campus.[63] Mais comme sur les autres campus liés à l’IC/CAE, l’administration ignora ces plaintes et passa un accord avec l’IC/CAE, alors que de nouvelles formes de confidentialité interféraient avec la mise en place et le maintien d’un environnement propice à une recherche académique ouverte.

Depuis 2001, les agences de renseignement américaines ont de plus en plus violé la législation fixant les limites des méthodes de renseignement. En 2008, ABC rapporta que « dans ce qui apparaît comme une violation de la législation américaine, un officiel de l’ambassade américaine en Bolivie a demandé à des volontaires du Peace Corps et à un étudiant Fulbright ‘‘d’en gros, espionner les cubains et les vénézuéliens présents dans le pays’’. »[64] L’étudiant Fulbright, John Alexander van Schaick, déclara qu’il lui fut « demandé de fournir les noms, adresses et activités de tout docteur ou agent de terrain vénézuélien ou cubain » qu’il aurait à rencontrer à l’occasion de ses activités en Bolivie. L’été précédent, les volontaires du Peace Corps avaient déclaré que le même officiel de l’ambassade américaine leur avait demandé d’espionner les vénézuéliens et les cubains qu’ils rencontreraient en Bolivie.[65] On trouve d’autres exemples de boursiers Fulbright utilisés par la CIA pour collecter des renseignements dans l’ouvrage de Lindsay Moran Blowing My Cover: My Life as a CIA Spy, où elle décrit comment après avoir été recrutée et jugée apte au service par la CIA, elle retarda sa prise de fonctions officielle alors qu’elle était une boursière Fulbright en Bulgarie, sous réserve qu’elle « commençât » son travail d’espionne pour le compte de la CIA à son retour de Bulgarie.[66]

Les attaques terroristes du 11 septembre 2001 fournirent à la CIA et à ses soutiens des opportunités pour renverser la résistance institutionnelle, jusqu’alors fermement établie, à la présence de la CIA sur les campus universitaires américains. Lors des réunions avec le président d’Harvard Bok, consécutives aux travaux de la commission Church, la CIA avait très clairement laissé entendre qu’elle ne souhaitait pas passer d’accord qui limiterait sa présence sur les campus universitaires, et elle continua à inventer des sources de financements lui permettant de prendre pied sur nos campus ; ce qui, grâce au 11 septembre allait survenir dans des centaines de campus à travers le pays. Il est désormais monnaie courante de dire que « le 11 septembre a tout changé », et bien que l’attitude de nombreux américains envers les agences de renseignement ait radicalement changé après le 11 septembre, ce qui n’a pas changé est le décompte historique des violations des droits de l’homme et du droit international par la CIA, ainsi que les problèmes rencontrés par la liberté et l’indépendance universitaires dès que le culte du secret et la CIA font irruption sur les campus. Les révélations sur l’implication de la CIA dans des actions particulièrement excessives, comme les enlèvements illégaux d’individus suspectés de terrorisme et leur détention dans des prisons secrètes où ils seront interrogés et torturés, les assassinats illégaux, les crimes commis à Abou Ghraib, l’autorisation donnée à la CIA par l’administration Obama d’assassiner des citoyens américains suspectés d’entretenir des liens avec Al Qaïda, etc., fournissent aux universitaires des raisons pratiques et morales qui suffisent à justifier leur résistance à la présence de la CIA sur les campus. Mais d’autres raisons existent.

Il est compréhensible que la CIA souhaite utiliser des professeurs d’université et des étudiants ; les campus sont un terreau fertile pour la production de nouvelles connaissances et pour l’analyse. Mais les universitaires familiers de l’histoire de la CIA ne souhaitent pas voir leurs travaux mis en relation avec une agence placée régulièrement sous le feu des critiques pour son manque de respect des lois, sa malhonnêteté, ses meurtres, et ses violations des droits de l’homme.

Le culte du secret et la duplicité systématiquement associés à la présence de la CIA sur les campus universitaires s’opposent aux principes fondamentaux de la recherche académique, et limitent la liberté académique des professeurs et des étudiants. La recherche académique exige de l’honnêteté, des discussions et des débats ouverts, un consentement éclairé de l’ensemble des participants aux projets de recherches, et des formes d’ouverture que la CIA ne peut accepter. Que ce soit en envoyant des étudiants secrètement liés à la CIA sur les campus, par l’intermédiaire de PRISP ou d’autres programmes postérieurs au 11 septembre, ou en finançant secrètement des professeurs pour qu’ils mènent certains types de travaux, la CIA interfère avec la recherche académique libre et ouverte. Bien que la CIA soutienne que ces actions vont permettre à l’agence d’acquérir une ouverture d’esprit qui lui fait cruellement défaut, ce qui en résultera sera au contraire la diffusion de la culture de la CIA et de ses méthodes d’analyse limitées au sein des campus universitaires, ceci en raison de la façon dont ces programmes lient clandestinement les étudiants et les professeurs à la culture de l’agence. L’ironie est ici que la CIA prétend vouloir pénétrer sur les campus pour apprendre à penser de manière différente, mais que sa présence aura pour conséquence inévitable d’amener celle-ci à propager au sein des campus universitaires américains les limitations qu’elle souhaite dépasser.

Alors qu’une génération d’universitaires opposés aux manœuvres d’infiltration des campus par la CIA est soit partie à la retraite, soit décédée, l’opposition éclairée aux intrusions de la CIA risque d’être réduite à peau de chagrin, et de tomber à des niveaux de faiblesse inimaginables il y a seulement quelques années. Si les menées de la CIA visant à fondre l’agence dans le système universitaire sont couronnées de succès, il est à prévoir que les pays étrangers cesseront d’accueillir des chercheurs américains. Et qui pourrait les en blâmer ? Les conséquences seront désastreuses pour les géologues, les experts en sciences politiques, les anthropologues, les linguistes, et pour tous les chercheurs qui évoluent dans les domaines de la médecine, ou des sciences, ou de toute autre discipline en lien avec des recherches menées en collaboration avec des chercheurs de pays étrangers.

Alors que la société américaine intègre de plus en plus ce que l’anthropologue Cathy Lutz désigne comme le « normal militaire », notre culture normalise la CIA comme un composant acceptable et nécessaire de l’empire américain.[67] Tout comme la Russie a son président-ancien-directeur-du-KGB (Vladimir Poutine), les États-Unis ont eu leur président-ancien-directeur-de-la-CIA (George H. Bush). Sans que les étudiants ou les facultés concernées n’y trouvent grand-chose à redire, la Texas A&M University a pu installer l’ancien directeur de la CIA Robert Gates au poste de président de l’université, comme s’il existait un lien de continuité entre la direction d’une agence qui affiche ouvertement son mépris pour le droit international, et la direction d’une institution engagée dans la recherche académique de la connaissance. Nous sommes censés vivre en bonne intelligence avec le syndicat du crime, en acceptant sans rechigner des arguments sur la différence entre analyses et opérations, et ces manœuvres dirigées contre nos campus exigent la mise au silence de toute voix critique qui garde en mémoire toutes les atrocités commises par la CIA hier et aujourd’hui.

Nous vivons une époque où les risques manifestes que pose la mise en relation de la CIA et de nos institutions académiques ne semblent plus évidents pour nombre de citoyens, d’administrateurs d’universités, ni pour un nombre sans cesse croissant d’étudiants et de professeurs. Suite à l’irruption de plus en plus massive des grandes entreprises sur les campus universitaires américains, les professeurs ont appris à accepter la présence de forces extérieures limitant certains éléments de la recherche académique et formulant des exigences quant à la nature de la connaissance produite ; autant de facteurs qui, associés à des contraintes budgétaires, contribuent à la décision prise par de nombreuses universités d’accéder aux desiderata des agences de renseignement. La poursuite des mesures de restrictions budgétaires risque de placer les universités sous une pression accrue, les contraignant à accepter toute source de financement, quelle que soit son origine. Cet environnement économique conjugué à la montée d’une culture militariste américaine incite la CIA à s’enhardir en s’installant ouvertement sur les campus et en étendant son réseau d’influence dans le monde académique.

La crise économique globale et la montée du néolibéralisme, les dépenses militaires massives et l’effondrement des revenus tirés de l’imposition laissent nos universités publiques particulièrement vulnérables face à la politique expansionniste de la CIA, alors que la montée en flèche des frais de scolarité ne parvient pas à couvrir les besoins financiers des universités. Même avec une forte opposition des facultés et des étudiants à des programmes de la CIA tels que IC/CAE, les forces du marché feraient pression sur les conseils d’administration des universités pour qu’ils accueillent la CIA, d’une façon comparable à celle par laquelle les grandes entreprises ont pu s’introduire sans encombre dans le monde académique. Bien que ces arguments économiques en faveur d’une présence accrue de la CIA sur les campus influencent favorablement les personnes extérieures au système universitaire, les facultés, s’appuyant sur ce qu’il reste de gouvernance partagée sur les campus, se doivent quant à elles de donner leur avis sur une évolution qui risque de saper rapidement l’indépendance et la légitimité de la recherche académique. Les facultés et les étudiants doivent comprendre l’opposition historique de la CIA aux mouvements démocratiques ; ils doivent comprendre la longue histoire des luttes des universitaires américains s’opposant à l’intrusion de la CIA sur les campus, et les menaces que fait peser l’agence sur notre tradition universitaire de recherche académique libre et ouverte.

L’histoire même de la CIA fournit les meilleurs arguments pour la maintenir hors de nos campus. Son historique d’entraînement d’escadrons de la mort, d’élimination de mouvements démocratiques aussi bien en Amérique qu’à l’étranger, de manipulation des données de renseignement pour satisfaire les besoins politiques du gouvernement, et d’espionnage sans vergogne de citoyens américains sapent les principes fondamentaux qui régissent le monde universitaire. Ceux qui souhaitent faire entrer la CIA sur les campus doivent faire face à cette histoire de mépris des lois, de parasitage de la libre recherche académique et d’espionnage qui ne pourra que saper les principes académiques auxquels la CIA prétend vouloir accéder.



Notes

1. Sigmund Diamond, Compromised Campus: The Collaboration of Universities with the Intelligence Community, 1945-1955 (New York : Oxford University Press, 1992).

2. David Price, Anthropological Intelligence: The Deployment and Neglect of American Anthropology in the Second World War (Durham : Duke University Press, 2008).

3. Studies in Intelligence [Nom de l’auteur classé secret par la CIA]. « The CIA and Academe » Studies in Intelligence (Winter 1983), p. 33. [Classé confidentiel à l’origine].

4. Robin Winks, Cloak and Gown: Scholars in the Secret War, 1939-1961, 2nde éd. (New York : Morrow, 1996), pp. 457-459.

5. Hugh Wilford, The Mighty Wurlitzer: How the CIA Played America (Cambridge, MA : Harvard University Press, 2008), pp. 75-82 ; Frances Stonor Saunders, The Cultural Cold War: the CIA and the World of Arts and Letters (New York : New, 1999).

6. Studies in Intelligence [Nom de l’auteur classé secret par la CIA]. « The CIA and Academe » Studies in Intelligence (Winter 1983), p. 34. [Classé confidentiel à l’origine].

7. David H. Price, « Anthropology Sub Rosa: The AAA, the CIA and the Ethical Problems Inherent in Secret Research » in Ethics and the Profession of Anthropology, 2nde éd., éd. Carolyn Fluehr-Lobban (Walnut Creek, CA : Altamira, 2003), pp. 29-49.

8. Ibid.

9. Sigmund Diamond, Compromised Campus: The Collaboration of Universities with the Intelligence Community, 1945-1955 (New York : Oxford University Press, 1992).

10. « Did the CIA Take the Senate? », National Review, 2 février 1957, p. 103.

11. Sigmund Diamond, Compromised Campus: The Collaboration of Universities with the Intelligence Community, 1945-1955 (New York : Oxford University Press, 1992).

12. Hugh Wilford, The Mighty Wurlitzer: How the CIA Played America (Cambridge, MA : Harvard University Press, 2008), p. 127.

13. Thomas Laird, Into Tibet: The CIA’s First Atomic Spy and His Secret Expedition to Lhasa (New York : Grove, 2002).

14. Noam Chomsky et collab., The Cold War and the University (New York : New, 1997) ; Frances Stonor Saunders, The Cultural Cold War: the CIA and the World of Arts and Letters (New York : New, 1999).

15. James H. Doolittle, William B. Franke, Morris Hadley et William Pawley, avec S. Paul Johnston, « Report on the Covert Activities of the Central Intelligence Agency », p. 34 [1954, classé top-secret]. https://www.cia.gov/library/readingroom/docs/doolittle_report.pdf

16. Philip Agee, On the Run (Secaucus, NJ : Lyle Stuart, 1987), p. 13.

17. Michael D. Coe, Final Report (New York : Thames and Hudson, 2006), p. 64.

18. John Ernst, Forging a Fateful Alliance: Michigan State University and the Vietnam War (East Lansing : Michigan State University Press, 1998).

19. Frances Stonor Saunders, The Cultural Cold War: the CIA and the World of Arts and Letters (New York : New, 1999).

20. « CIA Subsidized Festival Trips », New York Times du 21 février 1967.

21. Hugh Wilford, The Mighty Wurlitzer: How the CIA Played America (Cambridge, MA : Harvard University Press, 2008), pp. 141-148.

22. John Marks, The Search for the ‘‘Manchurian Candidate’’: The CIA and Mind Control (New York : Times, 1979).

23. Ibid.

24. Alfred McCoy, A Question of Torture: CIA Interrogation from the Cold War to the War on Terror (New York : Henry Holt, 2006) ; David Price, « Buying a Piece of Anthropology » (parties un et deux), Anthropology Today 23.8(2007) : pp. 8-13 et 25.8 : pp.17-22.

25. Society for the Investigation of Human Ecology, Brainwashing, a Guide to the Literature: A Report (Forest Hills, NY : Society for the Investigation of Human Ecology), 1960.

26. Society for the Investigation of Human Ecology, The Hungarian Revolution of October 1956, Second Seminar, 6 juin 1958 (New York : Society for the Investigation of Human Ecology) ; Richard M. Stephenson, « The CIA and the Professor: A Personal Account », The American Sociologist (1978) 13, pp. 128-133.

27. Richard M. Stephenson, « The CIA and the Professor: A Personal Account », The American Sociologist (1978) 13, p. 130.

28. Studies in Intelligence [Nom de l’auteur classé secret par la CIA]. « The CIA and Academe » Studies in Intelligence (Winter 1983), p. 34. [Classé confidentiel à l’origine].

29. Ibid, p. 35.

30. Bruce Cumings, Parallax Visions (Durham : Duke University Press, 1999), p. 191.

31. Stol Stern, « A Short Account of International Students Politics and the Cold War with Particular Reference to the NSA, CIA, etc. », Ramparts, mars 1967, pp. 29-38.

32. Ibid.

33. « The Administration: House of Glass », Newsweek, 6 mars 1967, pp. 28-30.

34. Rhodi Jeffrey-Jones, The CIA and American Democracy (New Haven : Yale University Press, 1989), p. 156.

35. Studies in Intelligence [Nom de l’auteur classé secret par la CIA]. « The CIA and Academe » Studies in Intelligence (Winter 1983), p. 35. [Classé confidentiel à l’origine].

36. Hugh Wilford, The Mighty Wurlitzer: How the CIA Played America (Cambridge, MA : Harvard University Press, 2008).

37. CIA, 1968. https://www.cia.gov/library/readingroom/docs/DOC_0001468660.pdf

38. https://www.mtholyoke.edu/media/pyle-hartford-courant-domestic-spying-again

39. Seymour Hersh, « Huge CIA Operation Reported in U.S. Against Antiwar Forces, Other Dissidents in Nixon Years », New York Times, 22 décembre 1974.

40. Rockefeller Commission, Report to the President by the Commission on CIA Activities within the United States, Final Report (Washington, D.C. : Government Printing Office, juin 1975), pp. 142-144.

41. Ibid., pp. 23-24.

42. Ibid., p. 41.

43. William R. Corson, The Armies of Ignorance: The Rise of the American Intelligence Empire (New York : Dial, 1977), p. 313.

44. Ibid., p. 132.

45. Theodore D. Graves, Behavioral Anthropology: Toward an Integrated Science of Human Behavior (Walnut Creek, CA : Altamira 2004), pp. 314-315.

46. Church Committee, Final Report of the Select Committee to Study Governmental Operations with Respect to Intelligence Activities, Senate Report, 94 Cong. 2 SESS., No 94-755 (Washington, D.C. : Government Printing Office, 1976), Book 1, p. 89 ; Chris Mooney, « Back to Church », The American Prospect, 19 décembre 2001, http://prospect.org/article/back-church

47. Church Committee, pp. 198-199.

48. Ibid., p. 181.

49. Ibid., p. 182-183.

50. Ibid.

51. Studies in Intelligence [Nom de l’auteur classé secret par la CIA]. « The CIA and Academe » Studies in Intelligence (Winter 1983), p. 37. [Classé confidentiel à l’origine].

52. Pike Report, The Unexpurgated Pike Report: Report of the House Select Committee on Intelligence, ed. Gregory Andrade Diamond (New York : McGraw-Hill, 1976 [1991]).

53. Ibid., pp. 157-158.

54. Studies in Intelligence [Nom de l’auteur classé secret par la CIA]. « The CIA and Academe » Studies in Intelligence (Winter 1983), p. 39. [Classé confidentiel à l’origine].

55. Ibid., pp. 39-40.

56. Ege Konrad, « Rutgers University: Intelligence goes to College », Counterspy, juin-août 1984.

57. Ami Chen Mills, CIA Off Campus: Building the Movement Against Agency Recruitment and Research, 2nde éd. (Boston : South End, 1991).

58. John Stockwell, The Praetorian Guard: The U.S. Role in the New World Order (Boston : South End, 1991), pp. 102-103.

59. Ami Chen Mills, CIA Off Campus: Building the Movement Against Agency Recruitment and Research, 2nde éd. (Boston : South End, 1991), pp. 32-37.

60. David Price, « The CIA’s Campus Spies », Counterpunch (2005), 12(1):1-15, http://www.counterpunch.org/2005/03/12/the-cia-s-campus-spies/ ; David Price, Weaponizing Anthropology: Social Science in Service of the Militarized State (Oakland, CA : CounterPunch/AK, 2011).

61. Ibid.

62. http://docplayer.net/2937131-United-states-intelligence-community-centers-of-academic-excellence-ic-cae-in-national-security-studies-guidance-and-procedures.html

63. David Price, « The CIA’s Campus Spies », Counterpunch (2005), 12(1):1-15, http://www.counterpunch.org/2005/03/12/the-cia-s-campus-spies/ ; David Price, Weaponizing Anthropology: Social Science in Service of the Militarized State (Oakland, CA : CounterPunch/AK, 2011).

64. Jean Friedman-Rudovsky et Brian Ross, « Peace Corps, Fulbright Scholar Asked to ‘Spy’ on Cubans, Venezuelans », ABC News, 8 février 2008, http://abcnews.go.com/Blotter/story?id=4262036&page=1

65. Ibid.

66. Lindsay Moran, Blowing My Cover: My Life as a CIA Spy (New York : Penguin, 2005)

67. Catherine Lutz, « The Military Normal », in The Counter-Counterinsurgency Manual, Network of Concerned Anthropologists, éd. (Chicago : Prickly Paradigm, 2009), pp. 23-38.

 

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➤ Quelques éléments biographiques sur Seddique Mateen, père du « tireur fou » d'Orlando

15 Juin 2016 , Rédigé par Triangle

Il a déclaré dimanche matin à NBC News que son fils s’est mis en colère à la vue de deux hommes en train de s’embrasser.

Omar Mateen

 

« Nous étions dans le centre-ville de Miami, à Bayside, des gens jouaient de la musique, et il a vu deux hommes en train de s’embrasser devant sa femme et son fils, et il s’est mis très en colère. Ils s’embrassaient et se touchaient, et il a dit
‘‘ regarde-moi ça. Ils font ça devant mon fils. ’’ Puis nous sommes allés dans les toilettes des hommes, et des hommes s’embrassaient. »

Mateen a sa propre émission de télévision, qui émet depuis la Californie

Seddique Mateen

Elle a pour titre le « Durand Jirga Show » ; on y voit Mateen évoquer les questions politiques moyen-orientales. L’émission est visible sur Youtube.

D’après le Washington Post, l’émission révèle les sympathies du père du tireur d’Orlando envers les talibans :

Seddique Mateen

« Dans une vidéo, Mateen exprime sa gratitude envers les talibans afghans, tout en dénonçant le gouvernement pakistanais : ‘‘ Nos frères au Waziristan, nos frères de guerre du mouvement taliban et les talibans d’Afghanistan se soulèvent. Inch’Allah, la question de la ligne Durand sera bientôt réglée.’’ [Ndt : la ligne Durand est la ligne de partage créée en 1893 entre l’Inde britannique et l’Afghanistan. Elle sert toujours de frontière entre le Pakistan et l’Afghanistan.]

En avril dernier, Mateen était à Washington pour faire du lobbying auprès du Congrès et du Département d’État

Seddique Mateen est très actif sur les médias sociaux. Les posts suivants proviennent de sa page Facebook, et décrivent son voyage à Washington en avril dernier. On le voit prendre la pose devant des bureaux du Département d’État, et devant les bureaux de la Commission des Affaires Étrangères du parti démocrate.

Seddique Mateen

Seddique Mateen

Dans les légendes des photos ci-dessus, Mateen décrit comment il se fait l’avocat d’une intervention américaine pour séparer les combattants afghans et pakistanais à la frontière entre les deux pays. On peut lire cette légende en anglais : « Nous avons le devoir de dire au monde que le Pakistan est l’assassin du peuple afghan. »

Seddique Mateen

On ignore qui il a rencontré personnellement à Washington.

Seddique Mateen

Dans le post ci-dessus, Mateen relate sa rencontre avec la Commission des Affaires Étrangères, et sa présence à une réunion sur la sécurité en Afghanistan.

 

Mateen a rencontré des membres éminents du Congrès au cours de voyages antérieurs

Ces photos de 2015 montrent Mateen en compagnie des membres de la Chambre des Représentants Charlie Rangel, Dana Rohrabacher et Ed Royce. Ed Royce est le président de la Commission des Affaires Étrangères de la Chambre des Représentants.

Seddique Mateen

Seddique Mateen

Seddique Mateen

 

Mateen est actuellement candidat à la présidence de l’Afghanistan

Seddique Mateen
« Mr. Seddiq Matteen, le futur président de l’Afghanistan »

Mateen évoque régulièrement sa campagne pour le poste de président de l’Afghanistan sur sa page Facebook. D’après le Washington Post, il a annoncé sa candidature sur sa chaîne Youtube.

« La dernière vidéo postée sur la chaîne Youtube de Mateen nous montre ce dernier présenter sa candidature à la présidence de l’Afghanistan. Le timing de la vidéo est étrange, les élections afghanes ayant eu lieu il y a un an. »

 

Mateen pense que des gens sont envoyés aux États-Unis pour l’assassiner

On peut lire dans un post Facebook du 1er juin :

Seddique Mateen

« Cher mateen sahib,
j’étais à Kaboul il y a quelques jours j’étais présent avec certains des généraux à une réunion vous concernant. J’ai vu que le dr. Abdullah il parle de vous je suis allé dans un coin et j’ai écouté le qu’ils projettent de vous tuer parce que vos supporters sont de plus en plus chaque jour. Le dr. abdullah a dit à ce type que son nom est fahim qarabaghi qu’il aura un visa américain pour lui pour aller aux usa et vous y tuer. J’ai rendu compte de ça à l’ambassade américaine que cette personne veut tuer notre bien-aimé président mateen sahib. Je pense que ce type est allé ambassade hier, mais ambassade américaine a refusé sa demande. »

 

Mateen poste régulièrement des messages à l’attention de l’armée américaine et du président Obama

Parmi ces messages, on trouve des déclarations sur les talibans, les attentats-suicides, et la violence qui sévit dans la région.

➤ Quelques éléments biographiques sur Seddiq Mateen, père du « tireur fou » d'Orlando
« Les talibans sont 100% afghans. Ils n’appartiennent à personne
et sont les destructeurs de la Ligne Durand. »

Seddique Mateen
« Oh président Obama, le Pakistan est la capitale du terrorisme,
l’attaque contre l’école de Peshawar était l’œuvre de l’ISI
[ndt : services secrets pakistanais] et de l’armée pakistanais. »

Seddique Mateen
« L’ISI pakistanais est le tueur des soldats américains et afghans ! »

Seddique Mateen
« Seul un consensus sur la Ligne Durand peut ramener la paix avec les talibans, si le Département d’État US apporte son aide. »

Seddique Mateen
« L’ISI, les tueurs des soldats américains et des soldats, policiers et civils afghans – Les USA devraient cesser de financer l’ISI pakistanais – De 2002 à aujourd’hui, les USA ont payé 20,5 milliards aux assassins de l’ISI et de l’armée pakistanais. »

Seddique Mateen
« Préd. Obama et Mr. Kerry la guerre contre 45 millions d’afghans dans le Nord-Waziristan et la Ligne Durand n’est pas la guerre de l’Amérique et son ennemi. Le peuple afghan aime le peuple américain. »

Seddique Mateen« Le président Obama est un héros et l’ami du peuple afghan parce qu’il ne l’abandonne pas et qu’il maintient l’État Islamique à l’écart. »

Seddique Mateen
« Président Obama : l’ISI et l’armée pakistanaise ont inventé les attentats-suicides,
les décapitations et Al Qaïda dans le monde. »

 

En mars, Mateen a également reçu une licence d’entreprise provenant de l’état de Floride pour créer son groupe, nommé Le Gouvernement Provisoire d’Afghanistan

Seddique Mateen

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➤ Falsification des données prouvant les liens entre vaccin ROR et autisme

15 Mai 2016 , Rédigé par Triangle

Un scientifique de haut niveau travaillant au Center for Disease Control (CDC) a fait une déclaration sans précédent : ses collègues et lui ont se sont rendus coupables de fraude scientifique en occultant l’existence d’un lien significatif entre les vaccins et les cas d’autisme chez les enfants noirs.

Tout aussi ahurissant, le scientifique du CDC, le dr. William Thompson, déclare que les coauteurs de l’étude « ont prévu une réunion pour détruire les documents relatifs à l’étude. Les quatre coauteurs se sont réunis et ont amené une grande poubelle dans la salle de réunion, ont passé en revue toutes les copies papier des documents que nous avons estimés devoir écarter, et les ont mis dans une énorme poubelle. »

Malgré ce témoignage, que le dr. Thompson a fourni au député Bill Posey (Républicains, Floride), il y a peu de chances qu’une enquête sérieuse puisse voir le jour.

Dans un environnement médiatique qui ne serait pas sous influence, ces allégations feraient les gros titres de la plupart des organes de presse et déclencheraient des enquêtes fédérales. Toutefois, les intérêts de la puissante industrie pharmaceutique sont puissamment représentés au Congrès et dans les médias, que ce soit par l’intermédiaire de lobbyistes, de la propagande, et des dollars de la publicité.

Les données supprimées suggéraient que les risques d’autisme étaient accrus pour les afro-américains mâles qui recevaient le vaccin ROR avant l’âge de 36 mois
- Dr. William Thompson, scientifique au CDC

C’est pourquoi le député Cosey s’est résolu ce jour à tout simplement lire certaines des déclarations du dr. Thompson devant la Chambre des Représentants... y compris la partie dans laquelle Thompson déclare avoir conservé certaines des preuves jetées à la poubelle, dans le cas improbable où une institution scientifique ou une commission d’enquête neutres souhaiteraient en prendre connaissance.

Posey cite Thompson : « Comme j’ai supposé que c’était illégal, et que ceci violerait à la fois des demandes FOIA [Freedom of Information Act] et du DOJ [Department of Justice], j’ai conservé des copies papier de tous les documents dans mon bureau, ainsi que tous les fichiers informatiques associés. »

Le CDC et le coauteur de l’étude avec Thompson, le dr. Frank DeStefano, directeur de la sécurité immunitaire au CDC, ont défendu l’étude controversée telle qu’elle a été publiée à l’origine. Le dr. DeStefano l’explique ici en détails.

Pour conclure, le député Posey déclare sans ambiguïté qu’il est favorable aux vaccins. Toutefois, les campagnes de propagande décrivent faussement quiconque s’inquiète des problématiques de sécurité liées aux vaccins, comme étant opposé aux vaccins.

 

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D'après de nombreuses sources fiables, le dr. William Thompson, scientifique de haut niveau et lanceur d'alerte au CDC, va bientôt publier une rectification des données contenues dans une étude controversée publiée pour la première fois en 2004. Si cela est vrai, c'est extrêmement inquiétant. Pendant plus d'une décennie, les officiels ont cité cette étude pour réfuter tout lien entre le vaccin contre la Rougeole, la Rubéole et les Oreillons (ROR) et l'autisme, et pour refuser toute compensation aux parents dont les enfants ont été les victimes du vaccin ROR.

Le dr. Thompson a admis dans des conversations téléphoniques enregistrées et dans une déclaration transmise par l'intermédiaire de son avocat, que lui et les autres auteurs de l'étude, parmi lesquels des cadres de haut niveau du CDC, ont manipulé les données et violé les protocoles expérimentaux pour cacher leurs découvertes liant le vaccin ROR et l'autisme. Dans ce qu'on ne pourrait qualifier que de fraude scientifique, le dr. Thompson est donc sur le point de publier « une rectification » des données, une tentative évidente pour tenter d’exonérer le vaccin ROR.

Cette rectification intervient peu après la sortie du documentaire Vaxxed: From Cover-Up to Catastrophe, qui expose les fraudes, les obstructions à la justice et les mensonges du CDC eut égard au vaccin ROR. Vaxxed a reçu une couverture médiatique internationale et a ouvert les yeux des américains sur les activités criminelles du CDC. Il est suspect que Thompson et le CDC décident aujourd’hui, vingt mois après que Thompson ait pour la première fois pointé les fraudes et les mauvaises intentions du CDC, de prendre des mesures et de publier une rectification des données.

Bien que le CDC prétende ne pas connaître d’un lien entre le ROR et l’autisme, la déclaration du dr. Thompson au membre du Congrès Bill Posey (Républicain – Floride), lorsqu’il a remis des milliers de documents à ce dernier, est pourtant sans ambiguïté : « Nous avons posé que si nous trouvions des effets significatifs sur le plan statistique aux seuils de 18 ou 36 mois, alors nous conclurions que la vaccination précoce des enfants avec le vaccin ROR pourrait entraîner des caractéristiques ou traits s’apparentant à l’autisme. »

En réalité, les données du CDC ont bien montré des effets significatifs sur le plan statistique au seuil des 36 mois, preuve que le CDC savait que leur étude a révélé un lien causal entre le vaccin ROR et l’autisme. Le CDC a réagi à cette découverte en manipulant les données pour supprimer cette découverte.

L’agence et le dr. Thompson pratiquent du « ratissage de données », en utilisant des données scientifiques collectées dans un but précis pour remplir d’autres objectifs. Ces pratiques démontrent l’absence totale d’éthique scientifique du CDC, une agence fédérale chargée de protéger la santé publique.

D’après le député Posey, après avoir camouflé le lien entre le vaccin ROR et l’autisme dans leur étude, les auteurs se sont retrouvés dans une salle de réunion du CDC pour détruire les documents.

Les données et les analyses de 2004 sont corrompues et il n’est donc ni responsable ni opportun de dépenser l’argent du contribuable pour réanalyser ce qui a déjà été manipulé de manière illégale. De plus, en tant que partie prenante auto-proclamée à cette manipulation, le dr. Thompson ne peut être considéré comme fiable pour toute donnée ou analyse, particulièrement alors qu’il est toujours employé par le CDC.

Tous ces éléments démontrent que le CDC n’est pas digne de confiance. Lorsque le CDC martèle que le vaccin ROR ne provoque pas l’autisme ou qu’ils n’ont en leur possession aucune étude qui démontre que les vaccins sont en lien avec ou causent l’autisme, ils font preuve d’un comportement criminel et se rendent complices de la détérioration de la santé d’enfants dans le monde entier.

Il est clair que le CDC n’est pas digne de confiance et qu’il a sciemment commis une fraude scientifique. Nous, les sous-signés, demandons au Congrès et au Département de la Justice que les dirigeants du CDC et les auteurs de l’étude, les docteurs Frank DeStefano, Coleen Boyle, William Thompson, Tanya Karapurkar Bhasin, et Marshalyn Yeargin-Allsopp, répondent de leurs actes criminels.

Nous demandons également au Congrès que toute supervision des vaccins soit retirée au Department of Health and Human Services. Nous demandons au Congrès d’abroger immédiatement le National Childhood Vaccine Injury Act, qui accorde l’immunité juridique aux fabricants de vaccins, et supprime ainsi toute incitation à garantir l’innocuité des vaccins. Finalement, et par-dessus tout, nous demandons aux législateurs des états d’abroger immédiatement toutes les lois contraignant à la vaccination à travers le pays, car c’est le droit inaliénable de chaque individu de déterminer ce qui est introduit dans leur corps et dans celui de leurs enfants.

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➤ Confessions d'un tortionnaire d'Abou Ghraib

18 Avril 2016 , Rédigé par Triangle

   Eric Fair, interrogateur à la prison d'Abou Ghraib et auteur de Consequence: a Memoir, est interviewé par Amy Goodman et Nermeen Shaikh pour Democracy now!

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➤ Un nouveau genre d'acteurs de crise : les faux manifestants politiques

5 Avril 2016 , Rédigé par Triangle

Située à Denver dans le Colorado, une entreprise nommée VisionBox Crisis Actors fournit des professionnels (« des joueurs et des acteurs expérimentés ») qui incarnent des personnes du monde réel dans des simulations de catastrophes, comme des exercices menés par le gouvernement, des attentats à la bombe ou des fusillades, pour aider « les écoles et les premiers secours à créer des entraînements réalistes, des exercices grandeur nature, des simulations très fidèles à la réalité, et des films interactifs en 3D. » Comme s’en vantait une histoire en date du 31 octobre 2012, que j’ai découverte le 1er janvier 2013, publiée sur le site Crisis Actors :

Un nouveau groupe d’acteurs est désormais disponible dans tout le pays pour des exercices impliquant un tireur fou et des exercices de tir dans des centres commerciaux, a annoncé Visionbox, le principal studio de Denver pour les acteurs professionnels.
Les acteurs de crise de Visionbox sont entraînés pour tenir le rôle des criminels et des victimes, et apportent un réalisme saisissant aux catastrophes de masse se produisant dans des lieux publics.
L’expérience des acteurs, qui va de Shakespeare au théâtre contemporain américain, leur permet de « rester dans leur rôle » pendant la durée de l’exercice, et d’improviser des scènes de stress extrême tout en restant strictement dans le cadre des scénarios officiels des exercices. [...]
Les acteurs de crise de Visionbox peuvent aussi jouer le rôle de citoyens qui appellent les urgences ou de managers de centres commerciaux, ou encore poster des commentaires sur les médias sociaux.

Voir le texte complet sur mon post Professional crisis actors simulate mass casualty events.

Curieusement, les acteurs de crise semblent désormais se cacher depuis que ce phénomène a été dévoilé suite à l’attaque sous faux drapeau de Sandy Hook. Visionbox a modifié son site internet, et retiré toute mention des acteurs de crise. Mais cette vidéo postée sur Youtube le 23 décembre 2012 retranscrit les mêmes éléments que j’ai déjà exposés.

Le professeur James Tracy a également découvert récemment que Crisisactors.org, le site web mis en place pour présenter la collaboration entre le studio d’acteurs professionnels Visionbox et l’Institut de Gestion des Urgences de la FEMA, est devenu inactif depuis août 2014. (Voir Where Have All the Crisis Actors Gone?)

Pour ajouter à la folie ambiante, il existe même des acteurs de crise amputés, tels que ceux d’une entreprise nommée Amputees in Action, qui fournit des « acteurs amputés professionnels et entraînés » qui promettent de « rester dans leur rôle » « pour l’industrie du cinéma et pour les simulations de situations de crise et d’exercices de l’armée ». De plus, « des artistes spécialisés dans le maquillage SFX, le moulage et les prothèses utilisent des technologies de pointe pour améliorer l’aspect et la crédibilité des scénarios de perte d’un membre. » (Voir mon article Did you know there are AMPUTEE crisis actors?) 

Bauman

La prétendue victime de l’attentat du marathon de Boston, Jeff Bauman, est un exemple d’acteur de crise amputé. Voir pourquoi dans Hollywood producer Nathan Folks says Boston Bombing’s a false flag.

On peut désormais ajouter les manifestations et les manifestants politiques à la liste des activités des acteurs de crise.

Jamie Taete a rapporté le 6 août 2013 sur le site Vice que Crowds on Demand [ndt: Foules à la demande] est une compagnie qui peut organiser une manifestation à la demande. La foule peut être composée de faux fans d’une célébrité, ou de quelqu’un qui aspire à la célébrité, ou de faux manifestants pour une cause quelconque.

Comme les événements impliquant des faux fans sont « super secrets », Taete a participé à « une fausse manifestation » appelée « Purge Day USA » (pour éliminer les problèmes de santé mentale) organisée à Los Angeles par la compagnie « en coordination avec une association caritative » pour « sensibiliser le public sur les questions de santé mentale ». Voici une photographie des faux manifestants :

Faux manifestants

Adam Swart, le fondateur et président de Crowds on Demand, a déclaré qu’il y avait environ vingt manifestants présents à la fausse manifestation, et que tous avaient été « fournis par moi ». Les faux manifestants étaient payés quinze dollars de l’heure. Swart facture « deux mille dollars » pour organiser une fausse manifestation avec environ vingt acteurs, mais il accorde un rabais aux associations caritatives.

Aux critiques qui soulignent le manque d’éthique de Crowds on Demand, Swart, qui est seulement âgé de vingt-quatre ans, admet ouvertement et sans vergogne : « Est-ce de la tromperie ? Oui. C’est l’idée. »

Adam Swart

Nous avons un exemple plus récent de faux manifestants avec cette publicité parue sur Craig’s List recherchant des acteurs pour incarner des manifestants à l’occasion des rassemblements organisés par Donald Trump.

Comme l’a rapporté ZeroHedge le 30 mars 2016, la publicité avait été déposée par des soutiens de Bernie Sanders, « I’m feelin’ the Bern », qui promettaient de fournir aux acteurs des bus, des places de parking, et des panneaux de revendication, ainsi que quinze dollars de l’heure. Voici une capture d’écran de la publicité parue sur Craig’s List:

Pub faux manifestants

La publicité ci-dessus a depuis été retirée par son auteur, mais le Daily Caller souligne qu’elle fait partie d’un schéma récurrent de publicités anti-Trump publiées sur Craig’s List qui sollicitent et paient des gens pour manifester lors de meetings de Trump. Mais le Daily Caller affirme que les faux manifestants ne sont pas embauchés par Sanders, mais par l’entourage d’Hillary Clinton, et rémunérés par les suspects habituels George Soros, MoveOn.org, et la Progressive Auto Insurance de Jonathan Lewis:

Les membres de l’establishment de gauche comme de droite qui souhaitent retirer le droit de vote aux millions d’américains qui soutiennent Donald Trump, ont fait porter la responsabilité des fausses émeutes qui se sont produites à proximité des meetings de Trump, soit sur Trump soit sur Bernie Sanders. Cela revient à faire porter la responsabilité de l’incendie du Reichstag sur les russes. Bernie n’a pas grand-chose à voir avec ces manifestations fabriquées de toutes pièces. Il s’agit d’une opération orchestrée par Clinton, d’une fausse manifestation.
Il y a bien longtemps que les opérations sous faux drapeau sont monnaie courante en politique, mais ces émeutes sont nocives pour l’électorat, qui est intentionnellement poussé à devenir violent, et elles étouffent la liberté d’expression.
Cette opération de destruction de la liberté d’expression est dirigée par des supporters d’Hillary Clinton. Elle est financée pour sa majeure partie par George Soros et MoveOn.org, et soutenue par David Brock et Media Matters for America. Elle est également financée par Jonathan Lewis, le milliardaire reclus qui a été décrit par le Miami New Times comme étant un « homme entouré de mystère ». Il a hérité environ un milliard de dollars de son père Peter Lewis (le fondateur de la Progressive Insurance Company).
Une manifestation contre Trump, organisée samedi à la Trump Tower, a tourné court lorsque seulement cinq cents « manifestants » se sont présentés sur les cinq mille attendus. En infiltrant la foule, j’ai appris que la plupart d’entre eux venaient de MoveOn ou du mouvement Occupy. Ça manquait définitivement de savon dans cette foule. Plusieurs ont admis avoir répondu à une publicité sur Craig’s List qui rémunérait les manifestants seize dollars de l’heure.
Hillary a compris que Trump allait perdre le vote de certains républicains favorables à l’establishment s’il devait être nominé. D’un autre côté, ce n’est pas bien grave, vu sa capacité à rassembler dans le camp adverse. Dans le Michigan, les démocrates et les indépendants qui ont perdu leur travail suite à des accords commerciaux globaux désastreux tels que le TAFTA se pressent en rangs serrés pour voter pour Trump.

Voir aussi The Lucifer Alliance: Secret group of powerful leftwing moneybags 

Manif anti-Trump

Donc lorsque vous assistez à une manifestation anti-Trump ou à un massacre de masse de plus, ne croyez pas ce que vous voyez. Les « manifestants » et les « victimes » - y compris les amputés ! - pourraient bien n’être que des acteurs.

 

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➤ L'histoire secrète de la spiritualité psychédélique

15 Février 2016 , Rédigé par Triangle

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Oh! sois quelque autre nom!
Qu'y a-t-il
dans un nom? Ce que nous appelons une rose
embaumerait autant sous un autre nom.
William Shakespeare, Roméo et Juliette



  Introduction

  Il existe de nos jours tout un ensemble de qualificatifs attachés aux drogues; elles peuvent être « hallucinogènes », « psychédéliques », « psychoactives », « enthéogènes », etc. Mais cela n’a pas toujours été le cas. L’étude de l’histoire et de l’étymologie de ces substances fascinantes nous emmène, de façon surprenante, au cœur du renseignement militaire et de ce qui est devenu le programme de sinistre mémoire sur le contrôle mental, MKULTRA. Elle révèle comment les noms donnés à ces substances furent utilisés pour les commercialiser auprès du public, et particulièrement auprès de la jeunesse et des membres de la contre-culture.[1]

  Selon l’histoire officielle, le personnel de la CIA impliqué dans le programme MKULTRA était composé de dupes, légèrement stupides, et dont les erreurs flagrantes ont provoqué l’émergence de la révolution psychédélique, réduisant ainsi leurs efforts à néant. Ces substances auraient « échappé au contrôle de la CIA. » Des expressions telles que « retour de flamme » ou « incompétence » sont souvent utilisées pour qualifier l’attitude de la CIA et du renseignement militaire, mais le plus souvent sans aucune preuve pour étayer ces allégations.

  Il est de nos jours pratiquement impossible d’avoir une discussion au sujet des documents et des faits concernant le programme MKULTRA et la révolution psychédélique, sans être interrompu par quelqu’un qui souhaite vous « informer » sur « ce qu’il s’est réellement passé » – même si ces gens n’ont la plupart du temps jamais étudié la question, même de façon superficielle.

  Pour commencer, j’aimerais que nous nous attardions sur cette question du « retour de flamme ». À qui profite l’idée que tout n’était qu’un accident, et que la CIA et le renseignement militaire n’étaient que des dupes? Est-ce que cela vous profite à vous, ou à eux? Certains d’entre nous auront sans doute du mal à admettre que ces agents n’étaient peut-être pas si stupides, et que c’est nous qui avons été dupés. Le meilleur remède est parfois d’admettre que nous nous sommes faits avoir, et d’en rire un bon coup. Cet article pourrait s’avérer dérangeant pour ceux d’entre vous qui ont entendu ces théories sur le « retour de flamme », et qui n’ont pas envisagé que la CIA ait pu créer ces mouvements de façon délibérée. À ceux-là, je demanderais de ne pas partir tout de suite, vous ne le regretterez pas.

  Une enquête plus impartiale et plus honnête sur les faits historiques révèle, de façon étonnante, une réalité assez éloignée des mythes populaires. Cet article dévoile, pour la première fois, que la vérité se situe à l’opposé de l’histoire officielle, et que la CIA a en fait créé intentionnellement la révolution psychédélique ainsi que la contre-culture.

  Comme je vais le démontrer dans cet article, l’objectif avait évolué, et ils souhaitaient trouver un nom qui permettrait de rendre ces substances plus attractives auprès des masses, en les présentant comme des sources de libération spirituelle plutôt que comme des déclencheurs de folie. Dans leur livre The Psychedelic Experience: A Manual Based on the Tibetan Book of the Dead, les docteurs Timothy Leary, Ralph Metzner et Richard Alpert nous expliquent que:

Bien entendu, la dose de drogue ne produit pas l’expérience transcendante. Elle agit tout au plus comme une clef chimique – elle ouvre l’esprit, libère le système nerveux de ses structures et schémas habituels. La nature de l’expérience dépend presque entièrement de la préparation et de l’environnement. La préparation de l’individu englobe la structure de sa personnalité et son humeur du moment. L’environnement est physique – le temps qu’il fait, l’atmosphère de la pièce; social – les sentiments qu’éprouvent les personnes présentes les unes envers les autres; et culturel – les opinions dominantes sur la nature du réel. Voilà pourquoi il est nécessaire d’avoir recours à des manuels ou à des livres explicatifs. Leur objet est de permettre à l’individu de comprendre les nouvelles réalités de la conscience qui aura connu une expansion, de servir de cartes pour les nouveaux territoires intérieurs que la science moderne aura rendus accessibles.[2]
~Timothy Leary, Ralph Metzner, Richard Alpert

  Mais quel était le but de tout ceci? Ils écrivent: « La nature de l’expérience dépend presque entièrement de la préparation et de l’environnement. » Comme nous allons le découvrir, la préparation et l’environnement reposaient intégralement sur des techniques de marketing – le marketing de la CIA. Est-ce que cela ressemble déjà à une « théorie du complot délirante »? Nous allons bientôt voir que ce n’est pas le cas. Le programme MKULTRA de la CIA était tout à fait réel; il a été dénoncé devant le Congrès, avec les commissions Rockefeller et Church, et a fait la une de tous les médias dans les années soixante-dix. Mais tout ceci s’est passé il y a quarante ans de cela, alors pourquoi devrions-nous nous en soucier de nos jours? Parce qu’une bonne part de ce programme n’a pas été dévoilée dans les années soixante-dix et se poursuit de nos jours, et parce qu’il a affecté pratiquement tout le monde. Il ne s’est pas limité aux quelques milliers de victimes des expériences secrètes de la CIA pratiquées sur des cobayes humains. Il y eut, en réalité, beaucoup plus de victimes – des millions de plus. Vous avez peut-être été l’une d’entre elles.

 

L'histoire secrète de la spiritualité psychédélique

En haut, de gauche à droite: Les docteurs Leary, Alpert et Metzner au début de leur carrière
En bas: les mêmes, après la révolution psychédélique

 

  Comme nous allons le constater, cette idée que la révolution psychédélique et la contre-culture furent créées intentionnellement affecte la plupart d’entre nous: les jeunes qui se sont retrouvés pris au piège de la drogue, les parents, le mouvement anti-guerre, les personnes impliquées dans la révolution psychédélique ou dans des mouvements politiques, ainsi que les artistes, ou tous ceux qui ont utilisé ces substances à des fins spirituelles, ou même tous ceux qui n’ont fait que prononcer le terme « psychédélique ». Ceci nous affecte tous parce que c’était là l’objectif recherché, comme nous allons le vérifier.

  Au début de la recherche sur ces drogues, les chercheurs en psychologie et la communauté du renseignement militaire y référaient parfois, en dehors du terme « hallucinogènes », sous le nom de « psychotomimétiques » – qui signifie « qui imite la psychose ». Le mot hallucinogène, « qui génère des hallucinations », est apparu quelques années avant psychotomimétique. La même année où fut créé le terme psychotomimétique vit également l’apparition du terme « psychédélique » – qui signifie « qui manifeste l’esprit ». La dernière étape de cette évolution étymologique eut lieu, comme nous allons le voir, avec le terme « enthéogène » – qui signifie littéralement « qui génère dieu à l’intérieur ». Nous reviendrons sur tous ces mots au cours de notre voyage.

  Bien que ces mots aient probablement décrit l’impact de ces substances sur l’inconscient collectif de la communauté du renseignement, ils n’en étaient pas moins chargés de signification et de sous-entendus, dont la suggestibilité, que l’on pourrait aussi appeler « préparation et environnement ». L’étude de l’histoire de ces mots, de leur étymologie, révèle comment les chercheurs du programme de contrôle mental MKULTRA ont caché, et maintenu caché jusqu’à nos jours, cet aspect de ce programme.



  De psychotomimétique à psychédélique

  Dans les années cinquante, il fut demandé à la plupart des agents de la CIA, ainsi qu’à ceux qui souhaitaient y rentrer, de prendre des drogues psychédéliques ou hallucinogènes pour se préparer à une attaque chimique ou bactériologique. Cette obligation n’a pas transformé l’agence en un groupe de hippies. Comme va le démontrer cet article, ce sont les personnes qui furent par la suite chargées du marketing et des relations publiques au sein de la CIA qui furent à l’origine de ce résultat.

19 novembre 1963
MEMORANDUM À AJOUTER AU DOSSIER
[...]
Le bureau médical a également commenté la version préliminaire du memorandum adressé au DCI [ndt: Director of Central Intelligence, le chef de la CIA] par le Directeur de la Sécurité, sujet: ‘‘Projet’’ Projet Expérimental Utilisant des Recrues Volontaires; il y était recommandé que le programme ne soit pas limité aux nouvelles recrues mâles volontaires, mais que la sélection soit étendue à toutes les composantes de l’Agence, et que le sujet du memorandum soit modifié de façon à rendre convenablement compte de l’extension de cette sélection. Le comité du ‘‘Projet’’ a approuvé verbalement cette recommandation.[...][3]
~ Documents MKULTRA de la CIA

  Comme l’a révélé Jay Stevens, auteur de Storming Heaven, dans la citation suivante, la suggestibilité joue une part importante dans le fonctionnement des drogues psychédéliques.

Il n’était pas bien difficile de rendre une personne folle avec du LSD, surtout si vous disiez à cette personne qu’elle prenait un psychotomimétique, et que vous le lui donniez dans une de ces chambres d’hôpital couleur pastel, avec une infirmière sinistre qui gribouillait des notes à proximité.[4]
~ Jay Stevens

  Le terme « psychotomimétique » (qui imite la psychose) est chargé de nombreuses implications, la suggestibilité étant la plus importante d’entre elles.

  Aldous Huxley, le dr. Timothy Leary, R. Gordon Wasson et d’autres l’ont exprimé clairement dans leurs livres et articles: pour que les initiateurs de la révolution psychédélique puissent « suggérer » ce qu’ils désiraient, il leur fallait prêter une attention toute particulière aux noms qu’ils allaient donner à ces substances.

Qu’y a-t-il dans un nom? … Réponse, pratiquement tout.[5]
~ Aldous Huxley

  Le terme psychotomimétique a cependant été abandonné peu après sa création en 1957, pour des raisons de marketing et de relations publiques.

  Mais pourquoi tout ceci est-il important?

  Comme l’a admis Huxley dans la citation précédente: « Qu’y a-t-il dans un nom? … Réponse, pratiquement tout. »

  La folie, ou l’imitation de la psychose, ou même la génération d’hallucinations, ne constituent pas des termes particulièrement attractifs, ni très efficaces d’un point de vue marketing – ou pour le résultat qui était souhaité suite à l’expérience « psychédélique » ou, encore plus important, suite à l’expérience « enthéogénique ».

  Bien que cela puisse sembler peu plausible a priori, l’objectif malsain derrière ces manœuvres était de rendre ces substances plus attractives auprès de la jeune génération et de la contre-culture, et pas seulement auprès des patients d’hôpitaux ou des gens allongés dans un canapé chez leur thérapeute. Leary nous livre ses réflexions suite à sa lecture des travaux d’Arthur Koestler concernant la « juvénilisation »:

C’est Koestler qui m’a initié à la juvénilisation, c’est à dire la théorie qui avance que l’évolution ne se produit pas à l’âge adulte (la forme finale) d’une espèce, mais chez les jeunes, les larves, les adolescents, les pré-adultes. La conclusion pratique: si vous souhaitez produire des mutations chez une espèce, travaillez sur les jeunes. Les enseignements de Koestler concernant la pédomorphose m’ont préparé a comprendre les implications sur le plan génétique du mouvement de la jeunesse des années 60, et de son rejet de la culture traditionnelle.[6]
~ Timothy Leary

  La compréhension du concept de suggestibilité, ou « préparation et environnement », ce qui inclut le nom donné à ces produits, est essentielle dans la compréhension de la façon dont fonctionnent les substances psychédéliques, et dont elles ont été étudiées (ainsi qu’utilisées) par la CIA à des fins de contrôle social.

  Les personnes chargées de redéfinir la stratégie marketing devant permettre de vendre ces substances à la jeunesse, à la contre-culture et aux artistes du monde entier, avaient pour mission de trouver un nom de remplacement approprié pour ces drogues. Au cours d’une discussion à ce sujet avec Humphry Osmond, Aldous Huxley s’est exclamé:

À propos d’un nom pour ces drogues – quel casse-tête![7]
~ Aldous Huxley

  Ce projet a, durant deux décennies, été mené par deux équipes différentes: la première composée d’Aldous Huxley, Humphry Osmond et Abram Hoffer; la seconde, dirigée par le professeur Carl A. P. Ruck de l’université de Boston, comprenait R. Gordon Wasson, ainsi que Jonathan Ott, Jeremy Bigwood et Daniel Staples.

Certains d’entre nous ont formé un comité, placé sous la présidence de Carl Ruck, dans le but de définir un nouveau terme qui désignerait les potions qui ont frappé l’imagination des peuples de l’Antiquité. Après plusieurs tentatives, il a proposé enthéogène, « dieu généré à l’intérieur », que son comité a adopté à l’unanimité [...].[8]
~ Gordon Wasson

  Et bien qu’ils prennent la défense de ces personnes, Martin Lee et Bruce Shlain révèlent certaines de ces stratégies marketing dans leur livre Acid Dreams:

Le scientifique en charge de la supervision de ce projet était le dr. Paul Hoch, qui fut l’un des premiers à soutenir la théorie que le LSD et les autres hallucinogènes étaient avant tout des drogues qui produisaient une forme de psychose. Au cours des années suivantes, Hoch a mené toute une série d’expériences étranges pour le compte de l’armée, tout en étant un consultant pour la CIA. Des injections intrarachidiennes de mescaline et de LSD furent administrées à des patients atteints de troubles psychiatriques, provoquant « une réaction immédiate, massive, et presque choquante lorsque les doses étaient élevées. »
Les séquelles (« malaise généralisé », « retrait », « sentiment d’étrangeté et d’irréalité ») se poursuivaient deux à trois jours après les injections. Hoch, qui devint par la suite le commissaire à l’hygiène mentale de l’état de New-York, a aussi donné du LSD à des malades mentaux avant de les lobotomiser, ce pour comparer les effets de l’acide avant et après l’opération chirurgicale (Hoch a déclaré: « il est possible qu’une certaine quantité de dommages cérébraux puisse avoir une valeur thérapeutique »). Lors d’une expérience, un hallucinogène fut administré à un patient en même temps qu’un anesthésique local, et le sujet devait décrire ses expériences visuelles pendant que des chirurgiens lui enlevaient des morceaux de cerveau.[9]
~ Martin Lee et Bruce Shlain

  Dans la citation suivante, les auteurs de ce livre révèlent leur parti pris en faveur des aspects spirituels, tout en niant les aspects en lien avec la psychose, ainsi que le fait que la révolution psychédélique ait été créée intentionnellement par la CIA:

De nombreux chercheurs ont cependant rejeté la vision transcendante, la qualifiant de « psychose heureuse » ou de grand n’importe quoi. La réaction pavlovienne des vaillants défenseurs de l’aspect psychotomimétique indiquait l’existence d’un préjugé à la fois négatif et profondément ancré envers certains types d’expériences. Dans les sociétés industrielles avancées, les états de conscience « paranormaux » sont d’emblée rejetés comme étant « anormaux » ou pathologiques. Cette attitude, aussi bien professionnelle que culturelle, a joué un rôle crucial dans la limitation de l’horizon scientifique dès lors qu’il s’agissait de mener des recherches sur les agents hallucinogènes.[10]
~ Martin Lee et Bruce Shlain

  Nous voyons ici Lee et Shlain user de l’injure et du ridicule dans le cadre de leur argumentation, par exemple lorsqu’ils évoquent les « vaillants défenseurs de l’aspect psychotomimétique » et le « préjugé à la fois négatif et profondément ancré », plutôt que de s’en tenir aux faits – ce qui peut sembler ironique dans un livre qui traite de l’utilisation de ces substances à des fins de contrôle mental. Et qui étaient ces « vaillants défenseurs de l’aspect psychotomimétique »? S’agissait-il uniquement du dr. Hoch? Comme nous allons le voir, Lee et Shlain semblent également faire référence à Aldous Huxley, Humphry Osmond, Albert Hofmann et Sasha Shulgin.

  Lee et Shlain, tout en exposant une partie du programme MK-ULTRA, promeuvent ensuite l’idée que la théorie psychotomimétique était invalide. Ils poursuivent:

Malgré un consensus largement répandu privilégiant l’idée que le concept de modèle psychotique était désormais inutile, l’orientation psychiatrique défendue par les tenants de la ligne du dr. Hoch finit par prévaloir. Lorsque vint le temps où ils durent dévoiler leur jeu, les membres de l’establishment médical et les médias ont « imité » la ligne qui avait été soutenue secrètement pendant des années par l’armée et la CIA – à savoir que les hallucinogènes étaient extrêmement dangereux parce qu’ils rendaient les gens fous, et que tous ces bavardages sur la créativité et le développement personnel n’étaient que de la poudre aux yeux. Cette perception du LSD a depuis inspiré les décisions politiques prises par la FDA et les organismes chargés du contrôle des drogues.[11]
~ Martin Lee et Bruce Shlain

  Nous avons ici l’idée que « le concept de modèle psychotique était désormais inutile ». Qu’est-ce que cela signifie au juste? Il s’agit d’une déclaration ambiguë. Certains pourraient penser que cela signifie que les substances en question ne créaient pas réellement de psychose. Mais est-ce bien le cas? Et si, en raison du facteur de suggestibilité mentionné ci-dessus et de la « préparation et environnement », il avait été décidé de réviser la stratégie marketing concernant ces drogues pour les présenter comme étant liées à la spiritualité plutôt qu’à la psychose? Si nous acceptons cette possibilité, nous pouvons alors réaliser qu’il suffirait juste d’un nouveau nom pour changer radicalement non seulement la manière dont est vécue l’expérience, mais aussi la réception de ces drogues auprès de la jeunesse et de la contre-culture. Nous développerons cette idée au fil de l’article.

  À ce propos, il convient de noter que ce sont en fait Timothy Leary et Arthur Kleps qui se rendus devant le Congrès en 1966 (en compagnie de Walter Bowart et Allen Ginsberg) pour y recommander de réglementer l’usage des drogues. Impossible d’avoir une vraie rébellion de la jeunesse avec des substances légales!

Sénateur Dodd: Ne pensez-vous pas que l’usage des drogues devrait être restreint et contrôlé?
Dr. Leary: Pardon, monsieur?
Sénateur Dodd: Laissez-moi reformuler ma question. N’avez-vous pas le sentiment que l’usage du LSD devrait être placé sous une forme de contrôle, ou de restriction?
Dr. Leary: Oui, monsieur.
Sénateur Dodd: En ce qui concerne sa vente, sa possession et son utilisation?
Dr. Leary: Je le pense complètement. Pour commencer, j’aimerais dire que je considère la loi de 1965 sur le contrôle des drogues – qui a, me semble-t-il, été présentée par ce comité – comme la panacée en la matière.
[...]
Dr. Leary: Oui monsieur, je suis en parfait accord avec votre loi, la loi de 1965 sur le contrôle des drogues. Je pense que c’est ---
Sénateur Dodd: Que le gouvernement fédéral et les gouvernements des états devraient les contrôler?
Dr. Leary: Exactement. Je suis d’accord à 100% avec la loi de 1965 sur le contrôle des drogues.
Sénateur Kennedy du Massachusetts: Il ne devrait donc pas y avoir ---
Dr. Leary: J’ajouterais que j’émets le souhait que les états fassent preuve de la même sagesse que celle dont ont fait preuve ce comité, le Sénat et le Congrès des États-Unis, et qu’ils suivent votre exemple en adoptant le même type de législation.
Sénateur Kennedy du Massachusetts: Il ne devrait donc pas y avoir de distribution inconsidérée de cette drogue, n’est-ce pas?
Dr. Leary: Je ne l’ai jamais suggéré, monsieur. Je n’ai jamais poussé qui que ce soit à prendre du LSD. J’en ai toujours déploré l’usage inconsidéré ou sans préparation.[12]

 

Tim Leary

Timothy Leary

 

  Comme le relate le site de l’université de Richmond:

Leary fut l’un des nombreux experts qui témoigna devant la sous-commission en 1966, laquelle fit montre à la fois d’un soutien ardent et d’une opposition sans compromis au LSD.[...] Quelques mois après les auditions devant la sous-commission, le LSD fut interdit en Californie. En octobre 1968, la possession de LSD fut interdite aux États-Unis sur le plan fédéral, avec l’adoption de la loi Staggers-Dodd, qui fut un énorme pas en avant en direction de la campagne de « guerre contre la drogue » qui allait émerger dans les années 70.[13]

  Mais qui, au sein de la CIA, avait fait la promotion de ce terme « psychotomimétique »?

  Tournons-nous vers l’Oxford English Dictionary, dans lequel nous pouvons lire, à l’entrée « psychotomimétique »:

psychotomimétique, adj. et n.m.
[connu à l’origine sous la forme psychosomimétique, f. psychos(e)+ -o + mimétique adj., altéré par la suite pour se rapprocher de l’adj. psychotique]
Qui a un effet sur l’esprit, considéré à l’origine comme analogue à l’état psychotique, avec des changements anormaux dans la pensée, la perception et l’humeur, et un sentiment subjectif d’expansion de la conscience; qui a trait à une drogue produisant ces effets.[14]

  Dans la partie citations de l’OED concernant le terme psychotomimétique, nous voyons que R.W. Gerard est cité pour l’année 1955, et que la seconde entrée pour l’année 1957 est tirée des travaux du dr. Humphry Osmond:

1956 R. W. Gerard in Neuropharmacology: Trans. 2ème Conf., 1955 132: Accordons-nous au moins sur le fait de parler de « soi-disant » psychoses lorsque nous les rencontrons chez les animaux... Dans le même ordre d’idée, j’apprécie un terme que j’ai utilisé ces derniers temps – « psychosomimétique » – pour qualifier ces agents en lieu et place de « schizophrénogénique ». 1957 Neuropharmacology: Trans. 3ème Conf., 1956 205 (titre) Effects of psychosomimetic drugs in animals and man. 1957 H. Osmond in Ann. N.Y. Acad. Sci. LXVI. 417: La désignation « agents psychotomimétiques » pour ces drogues qui imitent certaines des aberrations mentales qui surviennent à l’occasion des psychoses avait été suggérée par Ralph Gerard et semblait particulièrement appropriée.[15]

  Si nous lisons attentivement l’entrée de l’OED, nous voyons qu’en réalité Gerard a utilisé le terme « psychosomimétique » – avec un « s », plutôt que « psychotomimétique » avec un « t ». Il ressort du texte de l’OED que c’est en fait Osmond lui-même qui fut le premier à employer le terme psychotomimétique, qui fut également utilisé par l’armée et la CIA. Comme nous allons bientôt le découvrir, c’est ce même Osmond qui créera quelques mois plus tard le terme psychédélique pour désigner ces substances. Notez que Osmond déclare que « La désignation ‘‘ agents psychotomimétiques ’’ […] semblait particulièrement appropriée. » Le fait que ce soit Osmond qui ait créé le mot psychotomimétique est passé sous silence par Lee et Shlain.

  Dans une autre citation intéressante de l’OED de 1970, c’est nul autre que Sasha Shulgin qui décrit l’ibogaïne comme étant un psychotomimétique [ndt: Sasha Shulgin est un chimiste célèbre pour avoir popularisé de nombreuses drogues, en particulier le MDMA – ou ecstasy]:

1970 A. T. Shulgin in D. H. Efron Psychotomimetic Drugs 25: l’ibogaïne est un autre exemple qui appartient à la famille des psychotomimétiques, avec des structures complexes et sans aucune ressemblance avec des éléments métaboliques connus.[16]

Shulgin

Alexander "Sasha" Shulgin

 

  Les auteurs Lee et Shlain auraient-ils ainsi commis l’erreur de révéler qu’Osmond et Shulgin faisaient partie de la CIA?

  Il est vrai qu’ils travaillaient tous deux pour le gouvernement. Shulgin, en plus d’avoir travaillé pour la DEA,[ndt: Drug Enforcement Administration, l’agence américaine chargée de la lutte contre les drogues] a aussi été membre du fameux Bohemian Club;[17] et comme nous allons le voir ci-dessous, le nom d’Osmond apparaît dans les documents de la CIA concernant MKULTRA.[18] Mais n’allons pas trop vite.

  En 1954, Huxley écrivait dans Les portes de la perception, précédant ainsi son ami proche Osmond:

La plupart de ceux qui prennent de la mescalin [sic] n’éprouvent que l’aspect paradisiaque de la schizophrénie. La drogue n’apporte l’enfer et le purgatoire qu’à ceux qui ont récemment souffert d’une jaunisse, ou qui souffrent de dépressions périodiques ou d’une angoisse chronique.[19]
~ Aldous Huxley

  Il poursuit:

Le schizophrène est une âme non pas simplement incapable de se régénérer, mais désespérément malade par-dessus le marché. Sa maladie consiste en l’incapacité à se réfugier hors de la réalité intérieure et extérieure (comme le fait en général le sain d’esprit), dans l’univers personnel du sens commun – dans le monde strictement humain des idées utiles, des symboles partagés et des conventions socialement acceptables. Le schizophrène ressemble à un homme sous l’influence permanente de la mescaline[...].[20]
~ Aldous Huxley

  Huxley va plus loin dans Le ciel et l’enfer:

De nombreux schizophrènes connaissent quelques moments de joie céleste; mais le fait (contrairement à celui qui prend de la mascalin [sic]) qu’ils ignorent quand ils pourront retourner à la banalité rassurante de l’expérience quotidienne, et même s’ils pourront jamais y retourner, rend le paradis lui-même épouvantable.[21]
~ Aldous Huxley

  Dans leur correspondance, le nom à donner à ces substances constituait un important sujet d’inquiétude pour Aldous Huxley et Humphry Osmond; mais pourquoi le public aurait-il dû s’intéresser au nom que ces deux personnages voulaient leur donner? Elles étaient encore confidentielles, et quasiment personne n’en avait entendu parler – si ce n’est par des publications et des campagnes marketing. De plus, pourquoi Huxley et Osmond étaient-ils si inquiets, à moins qu’il n’aient eu un motif caché?

  Nous avons ici affaire à une stratégie marketing du type de celles mises en place par Bernays et Koestler. Avec un mot tel que « psychotomimétique », ces substances n’auraient jamais été adoptées par la jeunesse et la contre-culture. Il convenait parfaitement dans le cadre d’études souterraines sur le LSD – ou autres drogues – menées par la communauté du renseignement. Mais pour leur nouvelle utilisation, il leur fallait un nouveau nom. Parmi les lettres de Huxley publiées dans le livre Moksha, nous pouvons lire:

740 North Kings Road,
Los Angeles 46, Cal.
30 mars 1956

Cher Humphry,

je vous remercie pour votre lettre, à laquelle je ne répondrai que succinctement, ayant l’intention de m’entretenir sous peu avec vous à New-York. À propos d’un nom pour ces drogues – quel casse-tête! J’ai vu dans le Liddel and Scott qu’il existe un verbe, phaneroein « rendre visible ou manifeste », et un adjectif, phaneros, qui signifie « manifeste, visible, évident ». Le terme est utilisé en botanique – phanérogame, en opposition à cryptogame. Je ne comprend pas bien le terme psychodétique (4). Est-ce analogue à géodétique, géodésie? Si c’est le cas, alors il signifierait « qui divise l’esprit », puisque géodésie signifie « qui divise la terre », de ge et daiein. Pourriez-vous nommer ces drogues psychophanes? Ou drogues phanéropsychiques? Ou que dites-vous de phanérothymes? Thymos, dans son sens premier, signifie l’âme, et est l’équivalent du latin animus. Le mot est euphonique et simple à prononcer; il a de plus des analogies dans le jargon de la psychologie – i.e. cyclothyme. Je pense dans l’ensemble qu’il est meilleur que psychophane ou phanéropsychique. [...]

Amitiés, Aldous

[Phanérothyme – nom commun. Phanérothymique – adjectif.]

« Pour rendre ce monde trivial sublime,
Prenez un demi-gramme de phanérothyme. »

(4) Osmond avait déjà mentionné le terme psychédéliques pour désigner les drogues altérant l’esprit, en remplacement du terme psychotomimétiques. Il semble que Huxley l’ait mal lu, et ait compris « psychodétiques », d’où son erreur. Osmond a répondu: « Pour révéler des visions infernales ou angéliques, Prenez juste une pincée de psychédélique. »

Huxley n’avait toujours pas compris l’orthographe, qu’il avait retranscrite en « psychodélique » [note de Smith]. Huxley utilise invariablement psychodélique en lieu et place de psychédélique, lui et d’autres estimant que ce dernier terme était incorrect. L’orthographe de Huxley avait été retenue, puisqu’elle avait clairement sa préférence. Toutefois, elle ne remplissait pas un des critères d’Osmond, qui était que le terme ne fût pas « contaminé par d’autres associations ».[22]

  Pourquoi était-il important que le nouveau mot remplisse le critère de ne pas être « contaminé par d’autres associations »? Ce n’est pas spécifié, mais nous pouvons supposer que c’est dû à cette nouvelle stratégie marketing, et qu’il leur fallait être très prudents avec le terme choisi. Le mot « psychodélique » contient « psycho », qui porte de nombreuses associations négatives.[Ndt: en anglais, « psycho » est souvent utilisé comme diminutif de « psychotic », psychotique, fou] Ceci explique pourquoi « psychédélique » est le seul mot de la langue anglaise qui utilise « psyche » plutôt que « psycho » - qui ne remplissait pas le critère d’éviter totalement un nom qui aurait pu impliquer une expérience négative. Lee et Shlain donnent leur version de cette histoire dans Acid Dreams:

Les deux hommes étaient des amis proches depuis la première expérience de Huxley avec la mescaline, et ils entretenaient une correspondance animée. Huxley a tout d’abord proposé le mot phanérothyme, qui dérivait de racines renvoyant à « esprit » ou « âme ». Une lettre envoyée à Osmond contenait le couplet suivant:

Pour rendre ce monde trivial sublime,
Prenez un demi-gramme de phanérothyme.

Ce à quoi Osmond répondit:

Pour révéler des visions infernales ou angéliques,
Prenez juste une pincée de psychédélique.

Et c’est ainsi que fut inventé le mot psychédélique. Osmond le présenta aux autorités du milieu de la psychiatrie en 1957. Au cours d’une réunion de l’Académie des Sciences de New-York, il soutint que les drogues hallucinogènes faisaient « bien plus » qu’imiter la psychose, et qu’en conséquence un nom approprié se devait « d’inclure les concepts d’enrichissement de l’esprit et d’élargissement de la vision ». Il suggéra un terme neutre pour remplacer psychotomimétique, et son choix fut en effet relativement vague. Traduit littéralement, psychédélique signifie « qui manifeste l’esprit », ce qui implique que les drogues de cette catégorie ne produisent pas une série d’événements prévisibles, mais font remonter à la surface tout ce qui est latent dans l’inconscient. En conséquence, Osmond a reconnu que le LSD pourrait être utile dans le cadre de la psychothérapie. Cette notion représentait une prise de distance importante vis à vis du paradigme militaro-médical, selon lequel toute expérience en lien avec le LSD était automatiquement une psychose expérimentale.[23]
~ Marty Lee & Bruce Shlain

Humphry Osmond

Humphry Osmond

 

  Qu’ils prétendent que le terme psychédélique, « qui manifeste l’esprit », soit « neutre », est quelque peu ironique. Un terme plus approprié pour le décrire serait « ambigu ». Vous aurez noté que nous sommes passés de « imitation de la psychose » à « manifestation de l’esprit ». Et Osmond, à peine quelques mois auparavant, faisait la promotion de psychotomimétique, dont il disait qu’il « semblait particulièrement approprié ». Dans l’extrait suivant, Lee et Shlain admettent que Albert Hofmann était impliqué dans cette campagne de relations publiques:

Le dr. Albert Hofmann, le chimiste qui découvrit le LSD, estimait que le choix d’Osmond était approprié, parce qu’il « correspondait mieux aux effets de ces drogues que hallucinogène ou psychotomimétique ». Le modèle psychotique a encore plus été remis en question par la publication de rapports qui démontraient que la comparaison entre la psychose naturelle et celle provoquée par le LSD était à bien des égards simpliste. Au milieu des années cinquante, les chercheurs John MacDonald et James Galvin ont souligné que les schizophrènes n’expérimentaient pas toute la richesse des hallucinations visuelles induites par le LSD et la mescaline, mais qu’ils étaient sujets à des aberrations auditives, contrairement aux sujets ayant ingéré de la drogue.
Étrangement, les véritables schizophrènes ne réagissaient que très peu au LSD, sauf s’ils en recevaient des doses massives.
Avec l’affaiblissement du paradigme psychotomimétique, l’intérêt pour le LSD évolua vers l’étude de son potentiel thérapeutique.[24]
~ Marty Lee & Bruce Shlain

  Le « paradigme psychotomimétique » était tellement affaibli que Hofmann a malgré tout décidé d’utiliser ce terme à l’occasion de la publication de son essai paru en 1968, Agents psychotomimétiques.[25]

  Je pense qu’une explication possible est qu’après que la CIA ait pratiqué ses tests avec du LSD sur le village français de Pont-Saint-Esprit, ils ont réalisé que leurs méthodes d’application n’étaient pas efficaces[26], et ils ont donc dû trouver un moyen de pousser les jeunes à s’auto-administrer les drogues. La manière dont ils les appelaient entre eux était très différente de celle dont ils en parlaient en public, comme nous allons le voir.

  Aldous Huxley, l’un des architectes du programme MKULTRA pour le compte de la CIA et ayant des liens avec le MI6 britannique, avait trouvé le terme « phanérothyme », ou « qui manifeste l’âme »; impossible à vendre au public, il est tombé dans l’oreille d’un sourd. Mais c’est ici que nous voyons où ils souhaitaient nous amener avec leur campagne de relations publiques. Wasson et les autres, sous la direction du prof. Carl Ruck, ont mentionné, dans leur article de 1979 à ce sujet, que le mot signifiait « une drogue qui fait se manifester d’intenses émotions », tout en la reliant à un « organe de passion, de mauvaise humeur et de colère ».[27]

  Ils ont ensuite modifié le marketing de ces substances – ils les ont renommées. Suivant la suggestion d’Osmond, ils ont une nouvelle fois changé le nom, le faisant passer de psychotomimétique à psychédélique (correctement, psychOdélique) – « qui manifeste l’esprit ». Le dr. Osmond était un ami proche d’Aldous Huxley, ainsi que son docteur personnel, et il avait lui aussi de nombreux liens avec MKULTRA et la CIA/le MI6. Mais notez cette expression: « qui manifeste l’esprit » – reste à savoir à qui il est manifesté. Est-ce que cela signifie « qui se manifeste aux docteurs de la CIA »? Ou au patient/victime? C’est bien entendu ce dernier qui constituait la cible de la campagne marketing. Et nous savons aujourd’hui que des centaines de drogues ont été créées suite à des études menées dans le cadre du programme MKULTRA de la CIA.

  Dans The Man Who Turned On The World, Michael Hollingshead, qui étudiait auprès de Leary à Harvard, et qui avait également travaillé avec lui à Millbrook et aidé la Brotherhood of Eternal Love,[ndt: Fraternité de l’Amour Éternel, une communauté de vendeurs et de consommateurs de drogues] a admis:

D’après ce que j’avais entendu dire dans des conversations et dans des lettres, le mouvement psychédélique en Angleterre était peu important et mal informé. Il apparaît que ceux qui avaient pris du LSD l’avaient fait en tant que geste conscient de défi contre l’autoritarisme. L’aspect spirituel de l’expérience psychédélique était ignoré.[28]
~ Michael Hollingshead

  Comment se peut-il que l’aspect spirituel ait été ignoré? Comment tout le monde en Angleterre a-t-il pu passer à côté de la spiritualité de la drogue et être « mal informé »? Si celle-ci était aussi spirituelle qu’on l’a prétendu, ce fait ne devrait-il pas être évident? Au contraire, Leary a donné un « ordre de marche » à Hollingshead, lui ordonnant de retourner à Londres et de remettre les choses en ordre – en d’autres termes, de leur fournir une nouvelle suggestibilité et une « préparation et environnement » appropriée:

Tim est venu me voir le jour de mon départ. Il devait me rejoindre à Londres en janvier 1966, ce qui me laissait trois mois pour préparer la scène en vue de son arrivée. L’idée était de louer le Albert Hall, ou « Alpert Hall » comme Tim l’appelait, pour y tenir un grand rassemblement psychédélique. Nous aurions les Beatles ou les Stones sur scène, nous inviterions d’autres artistes, puis, point culminant de la soirée, nous présenterions Tim comme le Grand Prêtre.
Sortant un bout de papier de sa poche, Tim a dit: « Voici ton ordre de marche, tes instructions. »
Je n’ai pas su de quoi il s’agissait, parce qu’il décida de le jeter, prit une feuille de papier vierge, et y nota ce qui suit:
« EXPÉDITION DE HOLLINGSHEAD À LONDRES 1965-66
Objet: DÉVELOPPEMENT SPIRITUEL ET ÉMOTIONNEL
Pour présenter à Londres l’interprétation, les applications et les méthodes développées et apprises par Michael Hollingshead.
UN YOGA-DE-L’EXPRESSION PAR MH.
Plan
Aucun programme spécifique d’expression ne peut être spécifié au préalable. Le Yoga peut inclure:
1. La gallerie-librairie Tranart.
2. Des revues psychédéliques hebdomadaires – lectures – questions et
réponses – événements à Tranart.
3. Programme éducatif à la radio – TV – journaux – magazines.
4. Un centre pour y tenir des sessions de prise de LSD. »
C’est ainsi que j’arrivai à Londres à l’automne 1965, avec plusieurs centaines de copies du Livre des Morts Tibétain et treize cartons de la Psychedelic Review en voie d’acheminement.[29]
~ Michael Hollingshead

  Évidemment, tous les étudiants d’Harvard avaient accès à des groupes tels que les Beatles ou les Rolling Stones, sans parler de la radio, de la télévision, des journaux et des magazines – et en Angleterre, en plus, pas vrai? Ceci pose, à mon sens, la question de savoir si les gens du Département des Relations Sociales d’Harvard n’avaient pas des relations avec le renseignement, non seulement américain, mais également britannique. Nous savons que plusieurs membres de ce département, parmi eux les docteurs Henry A. Murray, Thomas Chiu, B.F. Skinner et George Estabrooks, étaient impliqués dans le programme MKULTRA de la CIA. On trouvait au sein de ce même département d’Harvard des individus qui travaillaient sur des projets similaires, et qui semblent avoir eux aussi été des chercheurs du programme MKULTRA; parmi ceux-ci: Richard Price et les docteurs Timothy Leary, Ralph Metzner, et James Fadiman, ainsi que l’une des victimes les plus célèbres du programme MKULTRA – le dr. Theodore Kaczynski, qui, en représailles aux expérience qu’on lui a fait subir, devint le fameux Unabomber, et tenta par la suite de faire exploser les autres en mille morceaux.

  Quant aux idées concernant les expériences religieuses avec le LSD, j’ai pensé que ce serait une bonne idée de revenir sur Albert Hofmann et de vérifier la description de sa première expérience. Mentionne-t-il la religion ou la spiritualité? Voici la version officielle de cette histoire:

Vendredi dernier, le 16 avril 1943, j’ai été contraint d’abandonner mon travail au laboratoire et de rentrer chez moi au milieu de l’après-midi, étant atteint d’une agitation remarquable, combinée avec un léger étourdissement. À la maison, je m’enfonçai dans un état proche de l’intoxication qui n’était pas désagréable, caractérisé par une imagination extrêmement stimulée. Dans un état proche du rêve, les yeux clos (je trouvai la lumière du jour désagréablement éblouissante), je perçus un flot ininterrompu d’images fantastiques et de formes extraordinaires avec des jeux de couleurs kaléidoscopiques intenses. Après environ deux heures, cette condition s’estompa.[30]
~ Albert Hofmann

  Eh bien, il n’y a rien ici. Tournons-nous vers la seconde expérience de Hofmann avec le LSD:

19/4/43 16:20: 0,5 cc de ½ pour mille d’une solution aqueuse de tartrate diéthylamide par voie orale = 0,25 mg de tartrate.
Pris dilué dans environ 10 cc d’eau. Sans goût.
17:00 Début de vertige, sensation d’anxiété, distorsions visuelles, symptômes de paralysie, désir de rire.
Supplément du 21/4: Retour à la maison en bicyclette. De 18:00 à env. 20:00 crise très sévère. (Voir rapport spécial.)[31]
~ Albert Hofmann

  « Crise sévère » – cela vous évoque-t-il une expérience spirituelle? Pas pour moi, même si je ne suis pas psychiatre. En fait, d’après la description de Hofmann, les « distorsions visuelles » pourraient être interprétées comme, disons, des hallucinations; et une « crise sévère » pourrait ressembler à une imitation de la psychose. Peut-être Hofmann était-il « mal informé », comme le furent les britanniques par la suite? Ok, passons maintenant à l’histoire de la « balade en vélo »:

Bien qu’étant délirant et déconcerté, j’avais de brèves périodes au cours desquelles ma pensée était claire et effective – et je choisis le lait comme antidote non spécifique contre l’empoisonnement.
~ Albert Hofmann

  Délirant, déconcerté, et empoisonnement. Cela se rapproche-t-il de la spiritualité? Hofmann poursuit:

Le vertige et la sensation d’évanouissement étaient parfois si forts que je ne pouvais plus me tenir debout, et que je devais m’étendre sur un sofa. Mon environnement s’était à présent transformé d’une façon terrifiante. Tout tournoyait dans la pièce, et les objets familiers et les meubles prenaient des formes grotesques et menaçantes. Ils étaient continuellement en mouvement, animés, comme mus par une agitation intérieure. Ma voisine, que je ne reconnus qu’à grand-peine, m’apporta du lait – j’en bus plus de deux litres au cours de l’après-midi. Elle n’était plus madame R., mais plutôt une sorcière insidieuse et maléfique portant un masque coloré.
Les altérations que je percevais en moi-même, dans mon être intérieur, étaient encore pire que ces transformations démoniaques du monde extérieur. Chaque exercice de ma volonté, chaque tentative pour mettre fin à la désintégration du monde extérieur et à la dissolution de mon égo semblaient vains. Un démon m’avait envahi, avait pris possession de mon corps, de mon esprit, et de mon âme. Je sautais et je hurlais, tentant de me libérer de son emprise, mais je replongeais de nouveau et m’étendais, impuissant, sur le sofa. La substance que j’avais souhaité expérimenter m’avait vaincu. Le démon, méprisant, avait triomphé de ma volonté. J’étais saisi d’une peur panique à l’idée de devenir fou. J’étais emmené en un autre monde, un autre lieu, un autre temps. Mon corps me semblait être devenu sans sensations, sans vie, étranger. Étais-je en train de mourir? Était-ce la transition? Il m’arrivait de me croire sorti de mon corps, et de percevoir alors clairement, en tant qu’observateur extérieur, tout le tragique de ma situation.[...] Ma peur et mon angoisse s’intensifiaient, pas seulement parce qu’une jeune famille allait perdre son père, mais aussi parce que je craignais de laisser mon travail de recherches sur la chimie, qui me tenait tellement à cœur, inachevé au beau milieu d’un développement prometteur et fructueux.[...]
Tard dans la soirée, mon épouse revint de Lucerne. Quelqu’un l’avait informée par téléphone que je souffrais d’une dépression mystérieuse. Elle était aussitôt revenue à la maison, laissant les enfants avec ses parents. J’avais alors suffisamment récupéré pour pouvoir lui raconter ce qu’il s’était passé.[32]

  Vertige, évanouissement, environnement transformé d’une manière terrifiante, la pièce qui se met à tourner, les meubles qui prennent des formes grotesques et menaçantes, agitation, une sorcière, transformations démoniaques, altérations de la perception, un démon envahissant, peur de devenir fou, l’hypothèse de la mort, intensification de la peur et du désespoir, et dépression. Voici les termes utilisés par Hofmann pour décrire son expérience. Ces descriptions ressemblent exactement à des hallucinations et à une réaction d’imitation de la psychose – bien plus qu’à un cauchemar. La possession démoniaque pourrait toutefois être interprétée comme étant « spirituelle » par des professionnels de la santé mentale puisqu’on aurait alors affaire à des démons, ou « esprits », mais je ne pense pas qu’il s’agisse là du type d’expérience spirituelle à laquelle on se réfère habituellement. Il est intéressant de noter qu’à la page suivante, Hofmann, comme pour anticiper la découverte ultérieure de leur plan marketing par un tiers, prétend:

J’ai de plus été incapable de reconnaître le lien signifiant entre l’ébriété due au LSD et l’expérience visionnaire spontanée avant bien longtemps, après des expériences ultérieures qui furent menées avec des doses bien moindres et dans des conditions différentes.[33]
~Albert Hofmann

Albert Hofmann

Albert Hofmann

 

  Il admet qu’il n’a pas reconnu le lien signifiant entre le LSD et l’expérience visionnaire spontanée avant bien longtemps, mais prétend que ce fut après des expériences ultérieures. C’est sans doute parce que cette idée devait faire l’objet d’une campagne marketing, ou être suggérée (comme le révèle son utilisation du terme psychotomimétique jusqu’en 1968, ci-dessus). Ceci est également connu comme étant du « seeding ». Et comme nous allons le montrer par la suite, le dr. Louis Jolyon West a envisagé les drogues en tant que système de contrôle – mais les jeunes ne prennent pas de « psychotomimétiques » pour être contrôlés par ceux-ci. Et il s’avère que le livre de Hofmann, traduit par Jonathan Ott (il fait partie de la seconde équipe marketing), fut publié en 1979. 1979 fut sans doute une année importante. Nous y reviendrons sous peu, ainsi qu’à Ott.

  Ironiquement, Gordon Wasson a par la suite mis en accusation Huxley, Osmond et Hoffer:

Les peuples de l’Antiquité parlaient des Mystères d’Éleusis, des Mystères orphiques, et de bien d’autres. Ils renfermaient tous un secret, un « Mystère ». Mais nous ne pouvons plus utiliser l’appellation de « Mystère », à laquelle se sont attachées d’autres significations, et nous connaissons tous les usages et mésusages de ce mot de nos jours. De plus, nous avons besoin d’un mot qui s’applique aux potions prises dans les mystères antiques, maintenant que nous apprenons enfin ce qu’elles étaient. Tim Leary et ses semblables ont adopté les termes « hallucinogène » et « psychédélique » avec aisance, mais d’autres, dont je fais partie, ont plus de réticences à leur égard, car nous recherchons un terme convenable: « hallucinogène » est clairement un terme impropre, car c’est le mensonge qui est l’essence de l’« hallucinogène », et « psychédélique » est un barbarisme. Aucune personne respectant les Mystères d’Éleusis, le Soma des Aryens, et les champignons et autres potions des indigènes américains, aucune personne respectant la langue anglaise ne consentirait à appliquer le terme « hallucinogène » à ces substances dérivées des plantes.[34]
~ Gordon Wasson

  Apparemment, comme nous l’avons vu ci-dessus, Wasson déclare que Hoffer et Osmond ne respectent pas la langue anglaise, et que le mot de Huxley et Osmond, « psychédélique », est un « barbarisme » qui les ravale au rang de « Tim Leary et ses semblables ». Je me demande pourquoi Wasson ne parle jamais du fait qu’il invitait Leary chez lui?

Quelques instants plus tard, nous nous rendîmes en banlieue en direction de l’appartement de Wasson. En chemin, Tim me raconta que Wasson était diplômé de l’école de journalisme de Columbia, puis qu’il avait été un journaliste financier, avant d’être embauché par la J.P. Morgan Company dans les années trente. « Sandoz était un de leurs clients. Voilà comment M. Wasson en est devenu un directeur. » Tim conclut ainsi son exposé biographique, puis accéléra. « Je le tiens informé de tout. Je veux obtenir ses conseils sur ce qu’il convient de faire. Sandoz a investi beaucoup d’argent dans ses recherches sur la psilocybine, sans recevoir un penny en retour. Bien entendu, M. Wasson le sait mieux que quiconque. C’est un banquier.[...] »[35]
~ B.H. Friedman, à propos d’une discussion avec Timothy Leary

  Wasson était donc le directeur de Sandoz grâce à ses liens avec J.P. Morgan. Leary révèle ensuite: « Je le tiens informé de tout. » Donc Wasson, dont il s’avère qu’il fut le chef du sous-projet 58 du programme MKULTRA par l’intermédiaire de la banque J.P. Morgan[36] – dont il fut le vice-président en charge de la propagande – et qui connaissait et travaillait avec Aldous Huxley via le Century Club, une couverture de la CIA[37-38] (leur bibliothécaire m’a transmis la citation de Friedman – qui fut aussi membre du Club), était tenu informé « de tout » ce qui concernait les travaux de Leary à Harvard. On cherche toujours à nous faire croire que Wasson détestait Leary, que ce dernier était l’agent de la CIA qui avait tourné casaque, etc. Mais en réalité, comme nous pouvons le constater, Leary travaillait en relation étroite avec Wasson ainsi qu’avec Huxley, comme nous allons le révéler sous peu. Si Leary informait la CIA de ses actions, et qu’il travaillait avec elle à la création d’une « révolution psychédélique », alors notre vision de ces événements tels que relatés par l’histoire officielle en est radicalement transformée.

  Mais ne digressons pas trop. Je devrais probablement indiquer ici que j’ai vécu ma première « expérience religieuse » avec des psychédéliques, ou « enthéogènes », la nuit même où j’ai rencontré Timothy Leary et Dennis McKenna – le 28 avril 1993, après la convention « Gathering of Minds » [ndt: rassemblement des esprits] à l’université de Chapman dans le comté d’Orange, en Californie. Il est possible que c’est durant cette conférence que ces idées me furent « suggérées », durant le discours de Leary. J’avais pris des substances « psychédéliques » à de nombreuses reprises avant cette nuit-là, sans jamais avoir vécu d’expérience « spirituelle ».

  Le principe général est qu’une idée ne pénètre pas la conscience d’un individu avant qu’elle y ait été implantée, ou « suggérée ». Mais en procédant de la sorte, ces psychologues furent alors en mesure d’influencer les expériences vécues par les gens, pour les amener dans la direction qu’ils avaient choisie. En d’autres termes, ils redéfinissent votre expérience, vous disent quelle en est la signification – et vous restez dans le cadre qu’ils ont défini. Leary et le dr. Oscar Janiger se vantent de cet état de fait:

Une conversation sur le LSD, 1979
Leary: Oui, voilà, voilà. Ouais. Et, euh, Ivan... euh, bien sûr... euh, faisait alors bien sûr partie [défaillance du micro] de la très cool, euh, cellule de Los Angeles, ou appelez-la comme vous voudrez. Mais ils gardaient, vous gardiez une, euh...
Sidney Cohen: Ça vous dérangerait de ne pas l’appeler une cellule? Appelons-la un groupe!
Leary: Comme vous voudrez. [Rires dans la salle] Nos agents sous couverture à Los Angeles étaient très relax à propos de, euh, et pourtant ils en ont fait beaucoup d’une façon très décontractée, euh, et c’est tout aussi public que pour certains autres, vous savez, les bus qui se déplaçaient dans tout le pays [Ken Kesey et les Merry Pranksters, identifiés ici comme étant des agents sous couverture] [...]
Janiger: Ouais, et Zinnberg dit que l’expérience visionnaire, et tout ce qu’il faisait à Harvard, et les autres, ceux de sa résidence et tous ceux à qui il avait donné du LSD, que personne n’avait jamais eu d’expérience visionnaire, extatique ou mystique. Que tout ceci n’était qu’une invention californienne.
Leary: Merveilleux! Ils ont raison!
Janiger: Ça n’arrivait que lorsqu’on franchissait la rivière Colorado.[39]

Oscar Janiger

Oscar Janiger

 

  Osmond était lui aussi présent à cette réunion (Une conversation sur le LSD, 1979), au cours de laquelle Leary a admis que les autres et lui étaient des agents – et nous verrons sous peu qu’Osmond lui aussi travaillait sur le programme MKULTRA. En parcourant Les lettres d’Aldous Huxley et Moksha, Flashback par Leary, et Une conversation sur le LSD, nous pouvons découvrir les indices qui démontrent que Huxley et Osmond se sont en fait rendus à Cambridge (l’université d’Harvard se trouve à Cambridge, dans le Massachusetts) en vue d’y recruter Leary pour le compte de la CIA:

Humphry Osmond: Vous souvenez-vous de notre première rencontre, à Cambridge? La nuit de l’élection de Kennedy.
Tim Leary: 1960.
Osmond: 1960. Nous sommes allés à cet endroit. Et Timothy portait alors un costume en flanelle grise et sa coupe à la brosse. Et nous avons eu une discussion très intéressante avec lui. Puis nous sommes partis... et je ne crois pas vous l’avoir jamais dit, Timothy. Mais la nuit où nous nous sommes quittés, nous avons dit tous deux « quel type charmant ». Il répondit « c’est un homme tout à fait charmant », et Aldous a dit « c’est vraiment très chouette de penser que c’est ce qui va être fait à Harvard ». Il a dit « cela sera tellement bien pour ça ». Puis je lui dis: « je pense moi aussi que c’est un type charmant. Mais ne le trouvez-vous pas un peu trop coincé? » [Rires – il n’est pas précisé « trop coincé pour quoi? »] Aldous a dit: « vous avez peut-être raison, mais n’est-ce pas ce que nous voulons, après tout? » [Rires]
Timothy, lorsque je discute sur la nécessité de comprendre le tempérament humain, voilà l’histoire que je raconte. Parce que, comme je l’ai dit, oui, Aldous et moi éprouvions un profond intérêt pour la nature du tempérament humain, et nous rencontrons quelqu’un qui – je crois qu’il s’agissait là de la description la moins gratifiante qu’on ait pu faire de vous, Timothy. Je crois que même vos pires ennemis ne vous auraient pas décrit ainsi. Et c’est ce que nous avons fait. Nous étions très très préoccupés parce que nous estimions que vous n’étiez peut-être pas assez aventureux. [pour quoi?] Vous voyez quelles étaient nos impressions.
Al Hubbard: Eh bien, on peut vraiment dire que vous avez fait votre part du boulot, mais euh... [8:26] [40]
~ Une conversation sur le LSD, 1979

  Leary a donc été recruté pour populariser les drogues fraîchement rebaptisées « psychédéliques ». La popularisation a conduit, apparemment de façon intentionnelle, à la « stigmatisation » du mot psychédélique et des drogues, puis à leur interdiction. Mais comme on l’a vu précédemment, Leary faisait partie de ceux qui se sont présentés devant le Congrès pour réclamer leur régulation en 1966. Si l’on a demandé à Leary d’agir ainsi, c’est parce qu’une révolte d’adolescents rebelles ne peut pas se dérouler en se fondant sur des drogues légales – en particulier si elles s’appellent psychotomimétiques. Il est évident que Leary n’aurait pu mener cette tâche à bien avant que ces drogues n’aient été renommées. Si ces substances s’appelaient toujours « psychotomimétiques », ses efforts auraient été vains.

  Peu de gens savent que Walter Bowart, un ami proche de Leary ainsi qu’un chercheur et auteur (Operation Mind Control, 1978) sur le programme MKULTRA, s’est rendu en compagnie de Leary et Kleps devant le Congrès pour y recommander la régulation du LSD et de ces substances en 1966, comme nous l’avons vu précédemment. Bien que le témoignage de Bowart fût clairement le plus équilibré de tous, et bien que personne ne leur ait posé officiellement la question, aucun d’entre eux n’a admis lors des auditions qu’ils étaient tous amis – ce qui laisse à penser que chacun de leurs témoignages a été planifié et répété.

  L’épouse de Bowart n’était autre que Peggy Mellon Hitchcock, membre de la dynastie bancaire et pétrolière Mellon et Gulf Oil; Peggy et son frère Billy ont fourni la Millbrook Mansion, et financé l’IFIF (International Federation for Internal Freedom) ainsi que le premier album du Grateful Dead. Ce fut Leary qui présenta Walter à Peggy. Bien entendu, cette implication directe de Bowart et de sa belle-famille dans la promotion des drogues psychédéliques, ainsi que son témoignage devant le Congrès en compagnie de Leary et des autres, sont complètement omis dans son livre. La citation suivante du dr. Louis Jolyon West, agent de la CIA, chercheur au sein du programme MKULTRA et ami d’Aldous Huxley, clarifie les objectifs de ces manœuvres:

Le rôle des drogues dans l'exercice du contrôle politique est de plus en plus discuté. Ce contrôle peut s'exercer par la prohibition ou l'approvisionnement. La prohibition totale ou partielle des drogues offre au gouvernement un puissant moyen de contrôle dans d'autres domaines. Par exemple, l'application sélective des lois anti-drogue qui permettent une fouille immédiate, ou une perquisition sans préavis, peut être utilisée contre des membres de certaines minorités ou organisations politiques.
Mais un gouvernement pourrait aussi distribuer la drogue pour contrôler sa population. Avec cette méthode, prévue par Aldous Huxley dans Le meilleur des mondes (1932), les gouvernants utilisent les drogues pour manipuler les gouvernés à leur guise et de différentes manières.
Les innombrables communautés urbaines et rurales, qui autorisent une grande liberté dans la prise de drogues et où les hallucinogènes sont fréquemment utilisés, sont dans une large mesure subventionnées par notre société. Leur pérennité est assurée par des dons d’argent venant des parents ou de la famille, par l’aide sociale et par les allocations chômage, ainsi que par la négligence bienveillante de la police. En fait, il serait sans doute plus commode et peut-être même plus économique de maintenir les usagers de drogues (et plus particulièrement ceux qui prennent des hallucinogènes) dans un état d’isolement et d’éloignement du marché du travail, qui compte déjà des millions de chômeurs. Les communards, avec leurs drogues hallucinogènes, sont sans doute moins gênants pour la société – et moins coûteux – s’ils sont maintenus à l’écart, que s’ils décidaient de s’engager dans d’autres modes d’expression de leur aliénation, comme par exemple la dissidence et la protestation politique active, vigoureuse et organisée. [...] Les hallucinogènes représentent actuellement une part modérée mais significative de l’ensemble du problème de la drogue dans les sociétés occidentales. Ce qui précède peut fournir un cadre de référence dans lequel les problèmes sociaux, mais aussi cliniques, posés par ces drogues peuvent être considérés.[41]
~ Louis Jolyon West

  Marlene de Rios, une des seules ethnobotanistes des débuts à avoir ouvertement évoqué ces faits, écrit:

Il apparaît que les plantes hallucinogènes ont été utilisées par les chefs religieux et politiques locaux à des fins de contrôle politique, psychologique et social, en se servant du pouvoir qu’ils obtenaient grâce à ces états altérés de conscience provoqués par les drogues.[42]
~ Marlene Dobkins de Rios

  Les Lettres d’Aldous Huxley[43] ainsi que son livre Moksha, publié par Michael Horowitz, apportent un éclairage supplémentaire à ce sujet. Ces recueils de lettres de Huxley contiennent des preuves additionnelles qu’Osmond et lui se sont rendus à Cambridge pour interviewer Leary en vue de lui offrir ce poste, ainsi que sur leur implication avec des chercheurs de premier plan du programme MKULTRA. Nous pouvons également y trouver des informations concernant le marketing de ces substances:

1960
Huxley et Osmond se sont rendus à Harvard, où se tenait le Psychedelic Research Project, pour y rencontrer le dr. Timothy Leary. Voici le compte-rendu des impressions de Leary à propos de Huxley suite à leurs premières entrevues à Cambridge.[44]
~ Michael Horowitz
Nous avons discuté de la manière d’étudier et d’utiliser ces drogues permettant l’expansion de la conscience, et nous nous sommes entendus sur ce qu’il convenait de faire ou de ne pas faire. Nous souhaitions éviter l’approche comportementaliste vis à vis de la conscience des gens. Éviter de cataloguer ou de dépersonnaliser le sujet. Nous ne devrions pas imposer aux autres notre propre jargon ou nos propres jeux expérimentaux. Nous n’avions pas l’intention de découvrir de nouvelles lois, c’est à dire de découvrir les implications redondantes de nos propres hypothèses. Nous ne devrions pas être limités par le point de vue pathologique. Nous ne devrions pas interpréter l’extase comme une manie, ou la calme sérénité comme un état catatonique; nous ne devrions pas diagnostiquer Bouddha comme un schizoïde détaché; ni le Christ comme un masochiste exhibitionniste; ni l’expérience mystique comme un symptôme; ni l’état visionnaire comme une variante de psychose. Aldous Huxley se gaussait de la folie humaine avec un humour empli de compassion.
Et avec quelle érudition! Balayant l’histoire, citant les mystiques. Wordsworth. Plotin. L’Aréopagite. William Blake.[45]
~ Timothy Leary

  Notez que Leary a nommé le « Psychedelic Research Project » d’Harvard d’après le terme nouvellement créé par Osmond en 1957. Leary l’utilisait donc à Harvard dès 1960. En fait, le Psychedelic Research Project finit par recruter plus de quarante docteurs d’Harvard et des centaines d’étudiants. Leary avait déjà commencé à tester ce nouveau mot – avec succès.

  Notez également qu’ils affirment qu’ils ne devront pas imposer leur propre jargon, tout en inventant un jargon qui va impliquer qu’il s’agit d’une expérience spirituelle, comme ils l’ont fait en changeant de terme avec « psychédélique ». Ils souhaitaient utiliser un jargon qui évoquait la spiritualité plutôt que la psychose, à cause de la question de la suggestibilité – il ne s’agit là que de marketing. La spiritualité est plus vendeuse. Ils poursuivent:

« Dope... Murugan me parlait des champignons qui étaient utilisés là-bas comme une source de dope. »
« Qu’y a-t-il dans un nom?... Réponse, pratiquement tout. Murugan l’appelle dope, et ressent à son propos, par réflexe conditionné, toute la désapprobation qu’évoque ce terme négatif. Nous, au contraire, lui donnons de jolis noms – le médicament moksha, le révélateur de réalité, la pilule-de-vérité-et-de-beauté. Et nous savons, grâce à l’expérience concrète, que ces jolis noms sont mérités. Tandis que notre jeune ami n’en a aucune expérience directe, et ne saurait être convaincu d’en faire seulement l’essai. Pour lui, c’est de la dope, et la dope est une chose à laquelle, par définition, aucune personne décente ne saurait succomber. » [...]
Il y eut, au cours des semaines d’octobre et de novembre 1960, de nombreuses réunions pour planifier la recherche. Aldous Huxley venait pour écouter, puis il fermait les yeux pour se détacher de la scène et entrer dans une de ses transes méditatives contrôlées, ce qui décontenançait certains pensionnaires d’Harvard pour qui la conscience équivaut à la prise de parole, puis il ouvrait les yeux et lâchait un commentaire d’une pureté cristalline.[...][46]
~ Timothy Leary citant Aldous Huxley

  Nous voyons ici que Huxley était impliqué dans les recherches du Psychedelic Research Project d’Harvard et qu’il aidait à les diriger, tout en étant présent pour recruter Leary, et ce bien avant que le public n’ait entendu parler de MKULTRA. Huxley fut le premier à vendre l’idée de récompenses à base de soma dans son livre Le meilleur des mondes. Par la suite, Wasson, qui avait écrit le livre Soma: Divine Mushroom of Immortality [ndt: Soma: le champignon divin de l’immortalité] dans le but de suggérer que le champignon amanita muscaria était le Soma du Rig Veda, allait faire partie de l’équipe suivante qui devait modifier une fois de plus le marketing des substances psychédéliques. Marty Lee et Bruce Shlain révèlent ici l’agenda sous-jacent à Harvard:

Tandis que Huxley souhaitait se tourner vers des leaders d’opinion, Ginsberg, l’égalitariste fondamentaliste, voulait que tout le monde ait l’opportunité de prendre les drogues favorisant l’expansion de la conscience. Son plan consistait à tout révéler, et à disséminer autant d’information que possible. Le moment était propice pour lancer une croisade psychédélique – et quel meilleur endroit pour la commencer que l’Université d’Harvard, où avait étudié le président fraîchement élu John F. Kennedy? Leary semblait idéalement prédisposé pour mener une campagne de ce type. Universitaire respecté, portant les cheveux courts et des chemises à col boutonné, il prenait son rôle de scientifique très au sérieux. Ginsberg a noté qu’il était ironique « que cette même technologie qui formatait nos consciences et désensibilisait notre perception devait produire son propre antidote.[...] Face à une telle Comédie historique, ce n’est autre que le seul et unique dr. Leary qui devait émerger de l’Université d’Harvard, un homme mondain confronté à une mission messianique. »[47] [C’est moi qui souligne]
~ Marty Lee & Bruce Shlain

  Les conférences Macy, y compris les conférences Control of the Mind [ndt: Contrôle de l’Esprit], étaient des projets de recherche de la CIA. Nous voyons ci-après Huxley discutant ouvertement de ces réunions avec Leary à peine quelques mois plus tard, en février 1961 – ce qui suggère que Leary devait avoir obtenu l’autorisation de discuter de ces réunions. Ce n’est qu’une des nombreuses lettres de Huxley qui révèlent son implication, ainsi que celle de Leary, dans le programme MKULTRA de la CIA:

À: Leary
Cher Tim,
le 6 février 1961,
Je vous remercie pour votre lettre du 23 janv., qui est arrivée pendant mon absence – j’étais tout d’abord à Hawaï, puis à San Francisco (où j’ai participé à une bonne conférence sur le Contrôle de l’Esprit).
Je ne puis, hélas, rien écrire à Harpers – suis trop désespérément occupé à essayer de terminer un livre.
J’ai rencontré à S.F. [San Francisco] le dr. [Oscar] Janiger, que je n’avais plus vu depuis plusieurs années. Il m’a dit qu’il avait donné du LSD à 100 peintres qui ont fait des tableaux avant, pendant & après la prise de drogue, & dont les travaux sont en cours d’évaluation par un panel de critiques d’art. Ceci pourrait être intéressant. Je lui ai donné votre adresse, & je pense que vous aurez de ses nouvelles.
J’ai aussi brièvement discuté avec le dr. Joly West [prof. de psychiatrie à l’université de médecine de l’Oklahoma – célèbre pour avoir tué l’éléphant « Tusko » – membre de MKULTRA], qui m’a dit qu’il avait beaucoup travaillé sur la privation sensorielle, en utilisant des versions améliorées des techniques de John Lilly. Intéressants résultats visionnaires – mais je n’ai pas eu le temps d’écouter les détails.[48] [C’est moi qui souligne]
~ Aldous Huxley

  David Black confirme dans Acid que les conférences Contrôle de l’Esprit étaient financées par la CIA par l’intermédiaire de la Fondation Macy:

L’orateur était Arthur Koestler, et l’anthropologue Francis Huxley était présent lui aussi. Koestler était également en route pour l’Amérique, pour une conférence sur le « Contrôle de l’Esprit » organisée par la Fondation Joshua Macy – dont on sait à présent qu’elle était secrètement sponsorisée par MK-ULTRA.[49]
~ David Black

  L’eugénisme et le contrôle social ont été une tradition familiale chez les Huxley durant plusieurs générations, et nous voyons apparaître le nom de Francis Huxley à l’occasion d’une autre conférence avec Arthur Koestler – que nous avons déjà évoqué ci-dessus, à propos de la pédomorphose et de la juvénilisation. Nous reparlerons d’eux en une autre occasion. Dans la citation suivante, tirée de Retour au meilleur des mondes, Huxley évoque ses idées sur la manière d’appliquer l’eugénisme:

Dans Le meilleur des mondes de mon imagination, l'eugénisme et le dysgénisme étaient pratiqués systématiquement. Dans une série d'éprouvettes, des ovules biologiquement supérieurs, fertilisés par du sperme biologiquement supérieur, recevaient les meilleurs traitements prénatals possibles, puis étaient finalement décantés sous forme de Bêtas, d'Alphas et même d'Alphas Plus. Dans une autre série d'éprouvettes, beaucoup plus nombreuses, des ovules biologiquement inférieurs, fertilisés par du sperme biologiquement inférieur, étaient soumis au procédé Bokanovsky (quatre-vingt-seize jumeaux véritables obtenus à partir d'un œuf unique) et traités avant la naissance avec de l'alcool et d'autres poisons protéiniques. Les créatures finalement décantées étaient quasiment infra-humaines; mais elles étaient capables d'accomplir des tâches basiques, et une fois convenablement conditionnées, détendues par des rapports libres et fréquents avec le sexe opposé, constamment distraites par des amusements gratuits et maintenues dans leur conformisme par des doses quotidiennes de soma, on pouvait escompter qu'elles ne causeraient jamais le moindre ennui à leurs supérieurs.[50]
~ Aldous Huxley

  À présent que nous avons présenté la toile de fond et le contexte historique, revenons au terme « hallucinogène » - un autre mot que ces experts en sciences sociales psychédéliques souhaitaient voir abandonné par les consommateurs.

  Les hallucinogènes

  Avant le mot psychotomimétique, nous avons assisté à une première campagne marketing menée par les docteurs Humphry Osmond, Abram Hoffer et John Smythies, qui créèrent le mot « hallucinogène » en 1953, ou peu avant.

Ces drogues avaient auparavant été désignées sous le vocable d’hallucinogènes par D. Johnson (Johnson 1953), qui avait emprunté le terme à Osmond et aux américains A. Hoffer et J. Smythies.[51]
~ Jonathan Ott

  Selon l’Oxford English Dictionary, qui cite à cette occasion Hoffer et Aldous Huxley en personne, le terme fut employé pour la première fois en 1954. La seconde citation est tirée des Portes de la perception, par Huxley:

1954 A. Hoffer et al. in Jrnl. Mental Sci. C. 30 Lorsqu’on examine la littérature qui catalogue ces substances hallucinatoires, que nous avons appelées hallucinogènes par commodité, on ne peut qu’être frappé de leur petit nombre. 1954 A. Huxley Les portes de la perception 6 L’acide lysergique, un hallucinogène extrêmement puissant dérivé de l’ergot.
~ OED - hallucinogen

  Surpris?

  Il s’avère que le dr. Hoffer était un docteur du programme MKULTRA de la CIA qui pratiqua des expériences sur des cobayes humains en compagnie du dr. Osmond à Saskatchewan; tout comme le dr. Smythies, qui contribua au sous-projet 8 du programme MKULTRA à la Worcester Foundation for Experimental Biology. Osmond, comme le démontre un document de MKULTRA en date du 25 mars 1964, était également impliqué dans le sous-projet 47 avec le dr. Carl Pfeiffer [52], qui a écrit une lettre avec l’en-tête d’Osmond. Le dr. Colin Ross révèle révèle par ailleurs dans son livre The C.I.A. Doctors:

Le dr. Abram Hoffer décrit les traitements à base de LSD qu’il conduisit à Saskatchewan en partenariat avec Humphry Osmond, avant que ce dernier ne parte à Princeton, dans le New Jersey, pour y occuper le poste de directeur du département de neurologie et de psychiatrie de l’institut de neuropsychiatrie du New Jersey. L’institut était le théâtre d’expériences sur les hallucinogènes financées par MKULTRA et MKSEARCH. Carl Pfeiffer et John Smythies étaient les rédacteurs en chef de la revue internationale de neurobiologie. Le dr. Smythies venait de la Worcester Foundation for Experimental Biology, qui abritait le sous-projet 8 de MKULTRA. Parmi les contributeurs à la revue, on trouvait le dr. Robert Heath, qui reçut de l’argent de la CIA et de l’armée pour mener des recherches portant sur les hallucinogènes et les implants d’électrodes cérébrales à l’université de Tulane. Parmi les autres rédacteurs de la revue, on trouvait les docteurs Hoffer et Heath, ainsi que le dr. H.J. Eysenck, le psychologue britannique qui travaillait sur le sous-projet 111 du programme MKULTRA.[53]
~ Dr. Colin Ross

  Dans la citation suivante, le dr. Jolyon West, précédemment cité, évoque les expériences menées sur des humains par Osmond et Hoffer:

Adrénochrome. Certains travailleurs ont rapporté qu’un trihydroxyindole du nom d’adrénochrome (un composé issu de l’oxydation de l’adrénaline) était hallucinogène suite à des injections intraveineuses de 0,5 mg. Une théorie sur la schizophrénie fondée sur l’adrénochrome a été élaborée par Hoffer et Osmond (1967), en s’appuyant sur ces rapports (y compris la découverte supposée de cette substance et d’autres métabolites proches dans les fluides corporels de patients internés en psychiatrie).[54]
~ Louis Jolyon West

  Nous venons de voir comment la CIA a financé la fondation Macy, une organisation par l’intermédiaire de laquelle l’agence a financé une bonne part des recherches du programme MKULTRA. À l’occasion d’une autre conférence Macy financée par la CIA, Jay Stevens évoque les « doses massives » de LSD dispensées par Hoffer et Osmond lors de leurs traitements:

En plus d’avoir présenté le terme qui allait finir par s’imposer dans la conscience populaire, Hoffer a également décrit à ses collègues la manière étonnante dont Osmond et lui utilisaient désormais le LSD. Contrairement à la plupart des thérapeutes présents à la conférence Macy, ils ne se servaient pas de faibles doses pour « liquéfier » les défenses, et ainsi réduire la période nécessaire à un traitement réussi. Reproduisant les techniques étranges de Hubbard, ils commencèrent à donner des doses massives à leurs patients, avant de les guider, si cela était possible, dans cette partie de l’Autre Monde où les égos se dissolvaient et où se produisait ce qui pourrait s’apparenter à une renaissance spirituelle. Comme le disait Hoffer, la psychothérapie n’entrait quasiment pas en jeu: « Ils sont admis tel jour. Ils savent qu’ils vont recevoir un traitement, mais ils ne savent rien de sa nature. »[55]
~ Jay Stevens

  Hoffer, l’ami proche d’Osmond et son compagnon de recherche au sein de la CIA et de MKULTRA, a donc créé en 1953 le premier terme, « hallucinogène », avec Osmond lui-même et Smythies. Puis en 1957, Osmond a créé les termes « psychotomimétique » et « psychédélique », tandis que Huxley créait « phanérothyme ».

  Pour couronner le tout, Hoffer a publié en 1953 un livre intitulé LES HALLUCINOGÈNES, avec comme co-auteur (saurez-vous le deviner?) Osmond.[56] Mais en 1957, le dr. Osmond et Aldous Huxley avaient déjà décidé que le terme « hallucinogène » n’était pas adéquat! Et que le terme « psychédélique » était convenable! Mais voilà que, une décennie après qu’Osmond eût créé le mot « psychédélique », nous le voyons revenir à « hallucinogène » - qui précède l’autre mot de son invention, psychotomimétique. Se pourrait-il que ce soit, comme le savait Osmond, parce que ces substances sont effectivement des hallucinogènes et des psychotomimétiques, comme il l’avait déclaré à l’origine?

  Il s’avère que Hoffer était également le président de l’Institut Huxley de Recherche Bio-Sociales (joli nom, n’est-ce pas?), dont Osmond était l’un des directeurs. En 1964, Julian Huxley, le frère d’Aldous, publiait l’article controversé La schizophrénie en tant que transformation génétique, co-signé par Osmond et Hoffer.[57] Psychédéliques + pédomorphose + schizophrénie + transformation génétique = contrôle bio-social.

  Si nous ne pouvons leur faire confiance lorsqu’ils nous disent que le terme « hallucinogène » est inapproprié, alors pourquoi devrions-nous leur faire confiance en ce qui concerne le terme « psychotomimétique » (ou n’importe quel autre), surtout lorsque nous avons vu précédemment que Sasha Shulgin en personne (décédé durant la rédaction de cet article) a décrit l’ibogaïne comme étant un « psychotomimétique » en 1970? Une question évidente se pose alors: cherche-t-on à nous « suggérer » que ces substances sont spirituelles, alors qu’elles sont en réalité hallucinogènes et psychotomimétiques? Ou y a-t-il autre chose à l’œuvre?

  Et une fois encore, Huxley et ses copains ont créé des mots, avant de tourner casaque et de les stigmatiser, comme si quelqu’un d’autre les avait inventés, et comme s’ils n’avaient pas recruté Leary pour accomplir cette tâche. Je me doute que vous devez être abasourdis. Mais il y a plus.

  Comme nous allons bientôt le constater, R. Gordon Wasson, l’ami de Huxley, allait tenter, en compagnie du prof. Carl Ruck et de son équipe, de les renommer une fois de plus en 1979, en utilisant cette fois le terme « enthéogènes ».

  Enthéogènes

  En 1979, le professeur Carl A. P. Ruck de l’université de Boston, R. Gordon Wasson, Jonathan Ott, Jeremy Bigwood et Daniel Staples ont, dans un article publié dans The Journal of Psychedelic Drugs, Vol. 11, tenté de renommer ces drogues sous le terme « ENTHÉOGÈNES », qui signifie « qui génère dieu à l’intérieur ». Tournons-nous donc vers l’article original publié par Ruck, Wasson et les autres, dans lequel ils présentent leur terme « enthéogène », pour y découvrir ce qu’ils ont à dire sur les faits mentionnés précédemment:

Lorsque la récente poussée de l’utilisation récréative des drogues dites « hallucinogènes » ou « psychédéliques » est venue pour la première fois à l’attention du public au début des années 60, elle fut communément considérée avec suspicion, et associée au comportement de groupes déviants ou révolutionnaires. Mis à part l’argot des différentes sous-cultures, il n’existait pas de terminologie adéquate pour cette catégorie de drogues. Des mots furent fabriqués, et leur élaboration trahissait l’incompréhension ou les préjugés de l’époque.
Parmi les nombreux termes proposés pour décrire cette catégorie unique de drogues, seuls quelques uns ont survécu jusqu’à nos jours. Les auteurs qui ont apporté leur contribution à cet article soutiennent qu’aucun de ces termes ne mérite véritablement de perdurer, pour que notre langue ne perpétue pas plus avant les incompréhensions issues du passé.[58]
~ Carl Ruck, Gordon Wasson et collab.

Carl Ruck, Gordon Wasson et Daniel Staples

Carl Ruck, Gordon Wasson et Daniel Staples

 

  En réalité, les termes hallucinogène et psychédélique sont toujours d’usage courant en 2014, et de nombreux érudits ont refusé d’adopter le terme enthéogène, en raison de ses connotations religieuses évidentes. Mais jusqu’à présent, ces auteurs n’ont toujours pas mentionné ces faits. Et même le journal pré-cité, The Journal of Psychedelic Drugs, a changé son nom mais n’a pas retenu « enthéogène », comme le recommandaient pourtant les auteurs. En 1981, il est devenu The Journal of Psychoactive Drugs.

  Nous rappellerons au lecteur que R. Gordon Wasson était salué comme le soi-disant « découvreur » des champignons hallucinogènes, qu’il a dirigé le sous-projet 58 du programme MKULTRA de la CIA, et qu’il a été l’un des dirigeants de la banque JP Morgan – tout ceci ayant abouti à la publication de l’article Seeking the Magic Mushroom [ndt: À la recherche du champignon magique] dans le magazine Life, le 13 mai 1957.[59]

  Je sais, il ne s’agit que d’une coïncidence de plus! Il se trouve que tous ces gens travaillaient par hasard pour le programme MKULTRA de la CIA... Circulez, il n’y a rien à voir...

  J’ai écrit plusieurs articles et produit plusieurs interviews et documentaires qui démontrent ces faits concernant Wasson et les autres, en m’appuyant sur des documents originaux de la CIA ainsi que sur des archives universitaires, aisément vérifiables.[60]

  Nous reviendrons à cet article sur les enthéogènes dans un moment; en attendant, demandons-nous si ces auteurs ont abordé les faits présentés ci-dessus.

  Jonathan Ott évoque la création, ainsi que l’utilisation, du mot « enthéogène » dans son livre Pharmacotheon:

Ainsi qu’il ressort immédiatement de ce titre, j’utilise le néologisme enthéogène (énique) tout au long de ce livre, un nouveau mot proposé par un groupe d’érudits, dont le dr. R. Gordon Wasson, le prof. Carl A. P. Ruck et moi-même. Comme nous le savons grâce à l’expérience directe, les substances enivrantes utilisées par les chamans ne provoquent pas d’ « hallucinations » ou de « psychose », et il nous a semblé incongru de qualifier les plantes de la tradition chamanique de psychédéliques (ce terme, que beaucoup considèrent comme péjoratif, renvoie invariablement à la prise de drogues dans l’Occident des années 60). Nous avons donc créé ce nouveau terme en 1979 (Ott 1996A; Ruck et al. 1979; Wasson et al. 1980B).[61]
~ Jonathan Ott

  L’Oxford English Dictionary définit ainsi le terme « péjoratif »:

adj. Qui tend à rendre plus mauvais; dépréciatif; appliqué en particulier à un mot dérivé pour lequel le sens du mot original est rabaissé par l’ajout d’un suffixe ou autre.

  En lisant cette définition, il convient de se demander: qu’est ce que l’usage du terme « psychédélique » rendait plus mauvais, au juste? Aux yeux de qui, et dans quelle optique? Je pense que nous pouvons désormais apprécier quel était le plan général quant à cette notion de suggestibilité, et quelle était leur stratégie marketing.

  C’est lorsque nous envisageons ces idées en terme de stratégie marketing mise en place par Huxley, Osmond, Hoffer, Ruck, Wasson, Ott et leurs amis, dans le but de présenter ces substances comme étant « spirituelles », que leur plan se dévoile.

  Voici une citation d’Edward Bernays, le fondateur des relations publiques. Je me tourne ici vers Edward Bernays, car comme je l’ai montré dans deux articles précédents, il était un ami proche de Gordon Wasson.[62] Dans cette citation concernant le fluor, Bernays nous donne un exemple des tactiques médiatiques qu’il employait:

Nous donnions la définition en premier lieu aux rédacteurs des journaux les plus importants. Puis nous envoyions une lettre aux éditeurs de dictionnaires et d’encyclopédies. Six ou huit mois après, nous pouvions constater que le mot fluoration était publié et défini dans les dictionnaires et les encyclopédies.[63]
~ Edward Bernays

  Nous voyons ici comment Ott donne une définition du mot pour son propre compte et celui de son groupe dans son dictionnaire, The Age of Entheogens & the Angel’s Dictionary:

Enthéogène nov. verb. - Plantes sacramentelles ou enivrants chamaniques évoquant l’Extase religieuse ou des visions; communément utilisé dans le monde archaïque dans le domaine de la Divination pour des soins chamaniques, et dans la Sainte Communion, par exemple durant l’Initiation aux Mystères d’Éleusis ou à l’occasion du sacrifice védique du Soma. Littéralement: devenir divin à l’intérieur. D’où: Âge des Enthéogènes nov. verb., Enthéogénique nov. verb. Voir: Enthousiasme, Hallucinogène, Phanérothyme, Phantasica, Pharmacothéon, Psychédélique.
1979 Ruck, J. Psychedelic Drugs 11: 145. En grec, le terme entheos signifie littéralement « dieu (theos) à l’intérieur ».[...] Combiné avec la racine grecque – gen, qui dénote l’action de « devenir », il en résulte le terme que nous proposons: enthéogène.
1980 Wasson, The Wondrous Mushroom, xiv. Nous redécouvrons à présent le secret, et nous devrions désormais traiter les enthéogènes avec tout le respect qui leur est dû.
1986 Wasson, Persephone’s Quest, 31. Nous devons analyser les « drogues », telles qu’elles sont décrites dans le langage commun, selon leurs propriétés et venir à bout de notre ignorance, qui est monumentale dans ce domaine. « Enthéogène » est un pas dans cette direction.
1993 Ott, Pharmacothéon, 19. J’ai eu le privilège d’être initié au royaume sacré des enthéogènes, […] ai consommé l’amrta d’Indra, l’ambroisie des dieux olympiens, la potion de Déméter; j’ai, durant de brefs instants bénis, pu contempler l’œil flamboyant du Seigneur Shiva.[64]
~ Jonathan Ott

  On notera que lorsque Ott se réfère au mot enthéogène, il fait référence à lui même et à sa propre équipe. Ce type de raisonnement est connu comme un « raisonnement circulaire », où l’on se réfère à soi-même pour étayer son argumentation; nous verrons d’autres problèmes de ce type dans un instant. Le lecteur aura peut-être remarqué précédemment que Huxley et Osmond ont déjà utilisé cette tactique. Ott ne mentionne pas que le terme a été créé intentionnellement dans le cadre d’une campagne marketing pour faire passer, auprès des adolescents et des jeunes adultes, ces substances comme des « outils spirituels » permettant de « générer dieu à l’intérieur ».

  Comme nous l’avons montré ci-dessus, Huxley et Osmond (les créateurs du terme psychédélique) ont recruté Timothy Leary pour le compte de la CIA, et nous savons que Leary cherchait à atteindre les objectifs désirés par la CIA et Huxley – comme le montrent les lettres sur les conférences de la CIA sur le Contrôle de l’Esprit. Nous avons aussi vu comment Leary et Janiger déclaraient sans vergogne que l’expérience spirituelle n’était qu’une « invention californienne », et que personne à Harvard n’avait eu d’expérience mystique ou spirituelle au cours des années 50. Pourquoi? L’auteur de cet article estime que la raison en est que ces substances n’avaient pas encore été remarketées. Encore une fois, la notion la plus importante est ici celle de suggestibilité. Ils avaient besoin d’un nom, et des termes tels que psychotomimétique ou hallucinogène n’allaient pas induire d’expériences mystiques ou spirituelles. Pourtant, nous voyons Leary admettre: « Merveilleux! Ils ont raison! »

Leary, l’auteur du Diagnostique Interpersonnel de la Personnalité; Leary, le comportementaliste pragmatique; Leary, l’expert américain le plus reconnu dans le domaine des tests de personnalité.[65]
~ Michael Hollingshead

  Eh oui, ce Leary-là. Ce Leary qui a aussi créé l’examen d’entrée à la CIA, connu, de façon appropriée, sous le nom de « The Leary ». Cela ressemble à une plaisanterie, mais ce n’en est pas une. Je parie que vous vous dites: « quelle coïncidence! »

  Dave McGowan, dans son livre Weird Scenes inside the Canyon, a montré que le terme « coïncidence » revenait bien trop souvent pour expliquer des événements « inexplicables » qui apparaissaient dans l’histoire officielle. Le même phénomène se produit également dans la littérature psychédélique. Je vais donc, suivant l’exemple de McGowan, utiliser ce terme moi aussi, juste pour le plaisir.

Nous sommes censés croire que l’ensemble des icônes musicales qui se sont installées dans le Laurel Canyon dans les années 60 et 70 se sont rassemblées de manière spontanée (le mot « coïncidence » se retrouve ainsi fréquemment dans toute la littérature). Mais combien de coïncidences étranges devons-nous écarter pour croire qu’il ne s’agissait là que d’un rassemblement fortuit?[66]
~ Dave McGowan

  Coïncidence, c’est en 1979, l’année où John Marks (le chef du service de renseignement du Département d’État américain) publiait son livre sur MKULTRA, The search for the Manchurian Candidate, que Gordon Wasson, le prof. Carl Ruck, Jonathan Ott et leurs collaborateurs publiaient leur article Enthéogènes dans The Journal of Psychedelic Drugs, dans lequel ils prétendaient qu’il fallait renommer ces drogues une fois de plus. Nous avons aussi vu qu’il s’agissait de l’année où Albert Hofmann a publié LSD, mon enfant terrible. Le timing semble vraiment fortuit. Peut-être faut-il voir une coïncidence de plus dans le fait que Wasson et Hofmann sont cités par Marks dans l’introduction de son livre, où il les remercie pour leur « aide » dans la rédaction de cet ouvrage:

Je remercie pour leur aide Albert Hofmann, Telford Taylor, Leo Alexander, Walter Langer, John Stockwell, William Hood, Samuel Thompson, Sidney Cohen, Milton Greenblatt, Gordon Wasson, James Moore, Laurence Hinkle, Charles Osgood, John Gittinger (uniquement pour le chapitre 10), ainsi que tous ceux qui n’ont pas souhaité être nommés.[67] [C’est moi qui souligne]
~ John Marks

  Je suppose que vous vous dites quelque chose du genre: « le chef du sous-projet 58 de MKULTRA et le soi-disant inventeur du LSD aident le chef du renseignement du Département d’État à écrire un livre sur le programme MKULTRA – j’en étais sûr! » Laissez-moi vous dire que je suis en total accord avec vous.

  Nous avons vu comment Jonathan Ott, s’inspirant des idées suggérées par Bernays, a créé son propre dictionnaire pour définir ces termes. Dans mon article de 2012 intitulé R. Gordon Wasson: The Man, the Legend, the Myth, je révélais comment Wasson avait lui aussi utilisé ces mêmes tactiques dans son livre, avec l’aide d’Allan Nevins, pour couvrir « l’affaire du fusil Hall » pour le compte de JP Morgan.

Le 15 août 1939,
Cher M. Andrews,
je me hâte de vous écrire pour vous assurer qu'Allen [sic] Nevins a traité mon manuscrit exactement comme je souhaitais qu'il le fasse. Il le qualifie d' « enquête minutieuse » qui « prouve qu'il peut l'acheter et qui était à la fois prudente et recommandable ». Il résume l'épisode dans un appendice, en deux ou trois pages. Il n'identifie pas « l'enquête récente », et j'en suis très content. Puisque sa biographie corrigée est sortie, nous avons eu, lui et moi, un échange de lettres très cordiales sur le sujet. [C’est moi qui souligne]
~ R. Gordon Wasson
Le 28 octobre 1941,
Je vous suis très reconnaissant pour vos commentaires sur l'article sur l'affaire du fusil Hall, et nous apporterons la plus grande attention à vos conseils. J'en ai envoyé une copie à Allan Nevins, avec qui j'en ai souvent discuté, ainsi qu'à notre bon ami Steve Benet. Nous souhaitons réfléchir soigneusement à notre manière de procéder, et, fort heureusement, nous pouvons choisir le meilleur moment. Peut-être qu'après avoir laissé mijoter le sujet pendant quelques mois, nous sortirons une deuxième édition plus importante.[68] [C'est moi qui souligne]
~ R. Gordon Wasson

  Il est clair que les mêmes techniques de relations publiques ont été employées intentionnellement contre la population, lors des campagnes marketing qui ont vu les psychotomimétiques devenir des psychédéliques, puis des enthéogènes.

  Tout comme Osmond a présenté le terme psychédélique à la communauté psychiatrique, Gordon Wasson, Carl Ruck et Jonathan Ott ont présenté leur nouveau mot à la communauté psychédélique, utilisant à cette occasion quasiment les mêmes arguments (et tactiques), et prétendant que les mots précédents étaient à présent dépassés, ou contaminés – et peu importe que ce fût le fait de leurs propres agents.

Nous qualifions souvent l’altération des perceptions sensorielles d’ « hallucination », et c’est ainsi qu’une drogue qui produit ce type de changement est devenue connue sous le terme d’ « hallucinogène ».(1) Toutefois, le verbe « halluciner » impose immédiatement un jugement de valeur quant à la nature des perceptions altérées, car il signifie « être trompé ou entretenir des notions erronées ». Il provient du latin (b)al(l)ucinari, « errer mentalement ou tenir un discours incohérent », et est synonyme d’autres verbes signifiant devenir délirant ou fou.
Comment un tel terme peut-il permettre de discuter sans a priori de ces états de communion avec la déité, à la fois transcendants et béatifiques, qui, d’après de nombreux peuples, sont atteints par leurs chamans grâce à l’ingestion de ce que nous appelons désormais des « hallucinogènes »? Les autres termes ne sont pas moins accablants.[69]
~ Carl Ruck, Gordon Wasson, et collaborateurs

  Les auteurs se servent ici d’une question biaisée, que nous allons décoder dans quelques instants. Mais en quoi les autres termes sont-ils accablants? Notez également leur tendance à vouloir présenter ces substances comme spirituelles plutôt que comme causant des « hallucinations ». Ils font référence à « de nombreux peuples » - usant ainsi de l’argument de popularité, tout en en ignorant l’ensemble de la littérature scientifique qui soutient l’inverse.

  Les auteurs poursuivent avec cette déclaration qui, comme le démontrent les preuves déjà présentées, est complètement erronée:

Durant la première décennie suivant la découverte du LSD, les scientifiques menant des recherches quant à l’influence de ces drogues sur les processus mentaux (et il est clair que la plupart d’entre eux n’avaient aucune expérience personnelle de leurs effets) avaient l’impression qu’elles se rapprochaient des états de folie ou de psychose.[70]
~ Carl Ruck, Gordon Wasson, et collaborateurs

  Essaient-ils de prétendre que Huxley, Hoffer et Osmond n’avaient aucune expérience de ces substances? C’est, bien entendu, totalement ridicule. Chacun sait que Huxley est l’auteur des Portes de la perception, et que c’est Osmond qui a donné de la mescaline à Huxley! Et Hoffer a travaillé avec Osmond et les Huxley. Et devons-nous les croire lorsqu’ils écrivent: « les scientifiques [...] avaient l’impression qu’elles se rapprochaient des états de folie ou de psychose »? Le fait qu’elles s’en rapprochaient était-il seulement une « impression »? À ce stade, peut-on encore parler d’incompétence, ou plus simplement de mensonges? Il s’agit clairement là d’un élément de leur stratégie marketing.

  Et, ironiquement, j’ai, à l’occasion d’une interview que le prof. Carl Ruck m’avait accordée à son domicile en 2008, demandé à ce dernier s’il avait jamais pris des champignons, ce à quoi il avait répondu par la négative. Il a également admis n’avoir essayé le LSD qu’une fois au cours de sa vie. Le LSD était fabriqué en laboratoire, et ne fait partie d’aucun rituel chamanique. C’est Ruck qui fut le principal créateur du terme « enthéogène », comme il l’admit au cours des interviews qu’il m’a données, et comme nous l’avons vu précédemment. N’aurait-il donc pas dû, comme il l’écrit lui-même par ailleurs, avoir eu une expérience directe de ces substances avant de leur donner un nom? Je ne peux m’empêcher de me demander si sa seule et unique expérience avec le LSD n’entrait pas dans le cadre des conditions d’entrée à la CIA, comme nous l’avons vu au début de cet article. Voici une autre citation extraite de leur article Entheogens:

La psychologie, qui est étymologiquement l’étude de « l’âme », ne s’est intéressée jusqu’à maintenant qu’à la maladie mentale et aux comportements déviants, et ainsi tous les termes formés à partir de cette racine « psycho » pâtissent-ils de cette connotation qui les lient à la maladie; psychotique, par exemple, ne peut signifier « qui attendrit l’âme ». Osmond a tenté de contourner ces associations malheureuses lorsqu’il créa le terme psychédélique, le seul terme anglais qui utilise la racine erronée « psyche » au lieu de « psycho », espérant ainsi que ce mot, en se démarquant de « psychotomimétique », permettrait de désigner « ce qui révèle l’âme ».[71]
~ Carl Ruck, Gordon Wasson, et collaborateurs

  Notez que l’idée est de promouvoir ces substances comme étant « spirituelles », tout comme avec phanérothyme et psychédélique. Notez aussi que Ruck confirme ce que j’ai déjà avancé sur la stratégie marketing, et sur les règles établies par Osmond, « espérant ainsi que ce mot, en se démarquant de ‘‘psychotomimétique’’, permettrait de désigner ‘‘ce qui révèle l’âme’’. »

  Certains lecteurs pourraient penser: « mais les substances psychédéliques et les champignons génèrent réellement des expériences religieuses et spirituelles! » Eh bien, comme nous l’avons déjà souligné au cours de cet essai, cette supposition semble aussi être, pour une bonne part, le résultat de l’influence d’une campagne de relations publiques. Le sujet du chamanisme noir devrait lui aussi être évoqué, mais il s’agit d’un thème trop vaste pour être traité dans cet article; je me contenterai donc de citer brièvement le professeur Neil Whitehead et le docteur Robin Wright:

Le chamanisme amazonien n’est pas un animisme aimant, comme voudrait nous le faire croire la vulgate destinée à la classe moyenne urbaine. Il s’agit plutôt d’un animisme prédateur: on attribue une subjectivité à des entités humaines et non-humaines, avec lesquelles certaines personnes sont capables d’interagir verbalement, et d’établir des relations d’unions ou d’alliances qui leur permettent d’agir sur le monde dans le but de guérir, de fertiliser, ou de tuer.[...]
Tandis que le néo-chamanisme est centré sur le remodelage des subjectivités individuelles, le chamanisme indigène est plus préoccupé par la création de nouvelles relations sociales et inter-personnelles entre la masse des subjectivités humaines et non-humaines existant dans le cosmos.[72]
~ Neil Whitehead et Robin Wright

  Pour résumer, les peuples mazatèques et nous ont été confrontés à une forme militarisée d’anthropologie; c’est la version marketing de ce que Gregory Bateson a qualifié de « renouveau de la culture indigène » - avant que ce concept ne devienne par la suite le « renouveau archaïque ». Le prof. David Price cite le mémo déclassifié que Bateson a écrit à ce sujet pour le compte de l’OSS. Malheureusement, nous ne savons pas à quoi « l’expérience la plus signifiante » fait référence, ni où ces découvertes ont été publiées. Les anthropologues sincères devraient mener des recherches à ce sujet et les publier:

L’expérience la plus signifiante qui ait été menée à ce jour concernant l’ajustement des relations entre les peuples supérieurs et inférieurs, a trait à la façon dont les russes ont traité les tribus asiatiques de Sibérie. Les résultats de cette expérience soutiennent puissamment l’idée selon laquelle il est très important d’entretenir une attitude spectatrice chez les supérieurs, et une attitude exhibitionniste chez les inférieurs. Pour résumer, les russes ont encouragé les peuples indigènes à mettre en œuvre un renouveau de la culture indigène, tandis qu’eux-mêmes admiraient les festivals de danse et autres démonstrations de la culture indigène, tels que la littérature, la poésie, la musique et ainsi de suite. Et cette attitude spectatrice s’est ensuite naturellement étendue aux réalisations des indigènes dans la production ou l’organisation. En revanche, lorsque l’homme blanc se considère comme un modèle et incite les indigènes à l’observer afin de voir comment les choses devraient être faites, nous assistons à une apparition soudaine de cultes indigènes. Le système s’emballe jusqu’à ce qu’un mécanisme compensatoire se développe, et le renouveau des arts, de la littérature, etc. des indigènes devient alors une arme utilisée contre l’homme blanc (ces phénomènes, comparables au rouet de Gandhi, s’observent en Irlande et ailleurs). À l’inverse, si les peuples dominants stimulent eux-mêmes le renouveau de la culture indigène, alors le système dans son ensemble est beaucoup plus stable, et la culture indigène ne peut être utilisée contre le peuple dominant.[73]
~ Gregory Bateson

Gregory Bateson

Gregory Bateson

 

  Pour aller plus loin sur cette notion de « renouveau de la culture indigène » et la manière dont elle fut utilisée en Occident, revenons à Gordon Wasson et aux champignons des mazatèques.

  Bien que le dr. Andy Letcher néglige les liens de Wasson avec les relations publiques ainsi qu’avec le sous-projet 58 du programme MKULTRA de la CIA, il révèle le battage pratiqué par celui-ci pour mettre en avant l’aspect spirituel des champignons. Dans son livre Shroom, Letcher écrit:

Que Wasson ait été captivé par elle [Sabina] semble compréhensible, au vu de ces qualités [de charisme]. Ce qui est moins compréhensible est la raison pour laquelle il a écarté les autres curanderos qu’il a rencontrés, les qualifiant de seconds couteaux, de praticiens d’une tradition dégénérée: ils étaient tenus en aussi haute considération que Sabina dans leurs communautés respectives.[...]
Mais je trouve très intéressant que Wasson ait présenté Sabina comme étant le « chaman archétypal », parce qu’elle correspondait parfaitement à ses préconceptions sur ce à quoi devait ressembler une prêtresse de son ancienne religion. Lors de sa rencontre avec Sabina, son cœur s’est sans doute arrêté, car il voyait en elle le chaînon manquant qu’il avait recherché.[...]
Dévote, souffrante, compatissante, généreuse, humble, une mère aimante et dévouée, une mystique, une femme sans tache: elle était une figure mariale, et en tant que tel, elle s’insérait parfaitement dans les attentes de Wasson concernant sa Grande Église.[...]
Le seul problème avec tout ceci était que les veladas [ndt: veillées] n’étaient pas des cérémonies religieuses. Bien qu’elles s’inscrivaient toutes dans le cadre d’un mélange, à la fois unique et adapté, d’actes rituels catholiques et païens – des prières à des saints chrétiens et à des esprits mazatèques, par exemple – elles n’étaient pas exécutées en tant qu’actes de dévotion, ou pour produire une expérience mystique du divin, mais plus sérieusement et pragmatiquement dans une optique médicale. Sabina était claire à ce sujet: « les veillées n’étaient pas faites pour trouver Dieu, mais avaient pour unique objectif de guérir les maladies qui affectent notre peuple. » Pour trouver Dieu, Sabina allait à la messe, comme tout bon catholique.[...]
L’hérésie anthropologique commise par Wasson fut donc de forcer ces pratiques de guérison indigènes complexes à entrer dans le cadre de ses préjugés, plutôt que de s’essayer à la tâche plus délicate de tenter de les comprendre telles qu’elles sont. Il s’est rendu au Mexique avec une vision déjà formée du culte du champignon, et il a projeté le rôle du prêtre sur Sabina.[...][74]
~ Andy Letcher

  Letcher, citant une interview donnée par Maria Sabina à Alvaro Estrada en 1981[75], accuse Wasson d’ « hérésie anthropologique », un qualificatif qui convient parfaitement au renouveau de la culture indigène – nous verrons plus d’exemples de cette « anthropologie militarisée » par la suite. Letcher a également parlé, avec raison, de « mensonges » en évoquant les tentatives de Wasson de présenter les champignons comme ayant des qualités spirituelles.[76] De plus, avez-vous remarqué comme Letcher a souligné que Maria Sabina « était une figure mariale »? Elle porte même le prénom adéquat, ce qui accentue de façon subtile l’impression d’expérience religieuse. Quelle coïncidence! Et ce n’est pas tout. Maria faisait partie de... Mais laissons-la nous le dire elle-même:

J’ai appartenu à des sororités pendant trente ans. J’appartiens désormais à la Sororité du Sacré-Cœur de Jésus. La sororité est composée de dix femmes.[...] Chaque membre est aussi appelé mère. Notre tâche consiste à fabriquer des chandelles et à recueillir de l’argent pour financer la messe qui est donnée tous les mois pour rendre grâce au Sacré-Cœur de Jésus.[77]
~ Maria Sabina

Maria Sabina

Maria Sabina

 

  Maria Sabina était une catholique dévote. Il n’existe aucune preuve montrant qu’elle ait jamais utilisé les champignons dans d’autres buts que celui de guérir. La quasi-totalité des paroles prononcées au cours de ses « veladas » sont composées d’un mélange de noms de saints chrétiens (y compris Jésus) et de mots permettant la guérison.[78]

Au cours de mes veillées, je parle aux saints: au Seigneur Santiago, à Saint Joseph et à Marie. Je prononce le nom de chacun d’entre eux au moment de leur apparition. Je sais que Dieu est formé par tous les saints. Tout comme nous, tous ensemble, formons l’humanité, Dieu est formé de tous les saints. C’est pourquoi je n’ai de préférence pour aucun saint. Tous les saints sont égaux, ils ont tous la même force, aucun n’a plus de pouvoir qu’un autre.[79]
~ Maria Sabina

  Le mycologue Brian Akers, qui est par ailleurs titulaire d’une maîtrise d’anthropologie et d’un diplôme en religion comparée, et qui a travaillé sur divers projets avec le prof. Ruck, admet dans The Sacred Mushrooms of Mexico:

Le champignon indique ce qui a rendu la personne malade, et est capable de dire de quel type de sorcellerie il s’agit, qui l’a pratiquée, quel jour, ainsi que dans quel but, et il peut aussi indiquer si l’on a affaire à une peur (un espanto) ou à une maladie qui peut être traitée avec d’autres médicaments.[80]
~ Dr. Brian Akers

  Dans Persephone’s Quest, Wasson lui-même admet ces faits: 

J’ai une publication de plus à montrer, que j’ai ramenée du Mexique. En 1958, j’ai enregistré l’intégralité d’une cérémonie menée par Maria Sabina pendant ses veladas, comme nous avons appelé les sessions nocturnes usuelles. Un garçon d’environ 17 ans avait contracté une maladie grave alors qu’il travaillait sous le soleil brûlant de la campagne: son foie ou ses reins étaient sérieusement affectés. Maria Sabina a consacré sa velada guérisseuse à la question de savoir si le garçon allait survivre ou pas, et s’il devait vivre, ce qu’il devrait faire pour recouvrer la santé. Le verdict fut que le garçon devait mourir: quelques semaines plus tard, il était mort.[81]
~ R. Gordon Wasson

  Wasson admet qu’il s’agissait d’une « session nocturne usuelle » et que Maria guérissait un garçon de 17 ans qui décéda quelques semaines plus tard. De plus, curandero signifie « guérisseur ». Et alors que Maria Sabina était un personnage religieux et pieux que Wasson pouvait vendre au public, Wasson avait rencontré un autre curandero en 1953, avec qui il avait aussi participé à une « velada ». Malheureusement pour Wasson, ce curandero était un « boucher borgne » qui ne possédait aucun des attributs de sainteté qu’il allait mettre en avant quelques années plus tard avec Sabina:

La velada se tint le soir du samedi 15 août 1953, et se poursuivit durant quatre heures le jour suivant, à Huautla de Jimenez, dans l’Oaxaca. Nous discutions avec l’un de nos meilleurs contacts à Huautla, don Aurelio Carreras, un boucher borgne.[...] Il nous avait fourni des champignons enthéogéniques de deux espèces différentes, et nous voulait clairement du bien. Il n’avait pas réussi à trouver un chaman.[...] Alors que nous parlions avec Aurelio, don Roberto lui demanda nonchalamment:
« Dites-nous, Aurelio, les traitements que vous administrez sont-ils couronnés de succès? »
« Toujours », répondit Aurelio.
Sans le savoir, nous avions discuté pendant plusieurs jours avec un cotacine (celui-qui-sait en mazatèque, un « chaman »).[82]
~ Gordon Wasson

  Il s’avère donc que Gordon Wasson et Weitlaner avaient déjà rencontré un « chaman », Aurelio, en 1953, avaient déjà assisté à une « velada », et avaient décidé qu’Aurelio n’était pas un personnage suffisamment vendeur. « Aurelio, le boucher borgne de Huautla de Jimenez » ne sonne pas aussi bien que « Maria Sabina, la sabia », n’est-ce pas? Il évoque plutôt Jack l’éventreur. De plus, Aurelio « fumait un gros cigare noir toute la nuit » et « transpirait abondamment ».[83]

  Notez qu’Aurelio « administrait des traitements », ce qui ressemble furieusement à ce que ferait un médecin, et prouve un peu plus que ces substances n’étaient utilisées que dans un but curatif. De plus, lorsqu’Aurelio demanda à Wasson quel était le problème qui le tourmentait, celui-ci répondit:

Nous lui avons dit que nous souhaitions qu’il nous parle de notre fils Peter, âgé de dix-huit ans, dont nous étions sans nouvelles depuis plusieurs jours (Peter ne connaissait pas notre adresse). Ce qui semblait être une bonne raison.[84]

  Wasson admet par la suite, au sujet des objets perdus:

Les indigènes nous détaillèrent les autres propriétés merveilleuses des champignons: 1) si une jeune épouse disparaît, le champignon donne sa localisation par l’intermédiaire d’une vision; 2) si de l’argent a disparu d’une cachette, le champignon révèle où il se trouve et qui le détient; 3) si un âne a disparu, le champignon révèle s’il a été volé, et vers quel marché il a été amené pour être vendu, ou s’il est tombé dans un ravin dans lequel il se trouve toujours avec une jambe cassée; 4) si un garçon de la famille est parti dans le monde, aux États-Unis par exemple, le champignon donnera de ses nouvelles. Les indiens s’accordent tous sur l’ensemble de ces points.[85]
~ Gordon Wasson

  Mis à part l’aspect médical, nous avons donc: localiser une jeune épouse volage, retrouver de l’argent volé ou un âne perdu, et trouver la trace d’un garçon de la famille qui est parti dans le monde. Voilà ce que Wasson et Ruck tentaient de faire passer pour « enthéogène ».

  Embellissant l’histoire dans une prose toute wassonienne, Akers déclare à propos de l’auteur mexicain Fernando Benitez: « Benitez fut recommandé auprès de la curandera Maria Sabina par R. Gordon Wasson en personne » et poursuit, de manière fallacieuse, à mon humble avis: « Benitez décrit de manière précise la façon dont les mazatèques utilisent les champignons sacrés [...] » - mais cette assertion ne saurait être plus éloignée de la vérité:

Sans s’embarrasser des contraintes inhérentes à l’investigation scientifique ou anthropologique, Benitez nous livre ici sa sensibilité d’écrivain.[...] En particulier, le récit de Benitez met en relief un élément essentiel de l’expérience induite par l’ingestion de champignons: son caractère intensément personnel. Il en résulte que Benitez entraîne puissamment le lecteur dans le cours de sa narration, en nous livrant des observations qui se rattachent à des auteurs tels que [roulement de tambours...] Aldous Huxley, Alan Watts, Huston Smith et R. Gordon Wasson. Il dépeint un portrait particulièrement fascinant de Maria Sabina, un personnage que l’on pourrait qualifier de version mexicaine de Sainte Thérèse d’Avila, menant humblement une vie entièrement dédiée à ses visions mystiques, et dont l’inspiration lui ouvre les portes d’une réalité qu’on ne saurait remettre en doute. Vu sous cet angle, ce récit préfigure l’ouvrage Maria Sabina: Her Life and Chants, par Alvaro Estrada (1981), dont l’édition originale en langue espagnole est parue en 1977. L’apport de Benitez a été largement salué par la critique, comme l’a noté l’anthropologue Peter Furst, un expert sur l’utilisation des hallucinogènes par les populations indigènes, notamment l’usage rituel du peyotl par les huichols (1972, 1976).[86]
~ Brian Akers

  Akers écrit que Benitez ne « s’embarrasse [pas] des contraintes inhérentes à l’investigation scientifique ou anthropologique », ce que l’on pourrait traduire par: « préparez-vous à entendre des balivernes ». Akers poursuit en écrivant que Benitez: « entraîne puissamment le lecteur dans le cours de sa narration » et « nous livre des observations qui se rattachent à des auteurs tels que Aldous Huxley, Alan Watts, Huston Smith et R. Gordon Wasson. » « Il dépeint un portrait particulièrement fascinant de Maria Sabina », la « Sainte Thérèse d’Avila », et « une réalité qu’on ne saurait remettre en doute ». Nous verrons tout ceci par la suite.

  Il avance également que « ce récit préfigure l’ouvrage Maria Sabina: Her Life and Chants, par Alvaro Estrada », mais il ne précise pas que, ainsi que nous allons le vérifier ci-dessous, la version de Maria Sabina est radicalement opposée à celle de Benitez. Et ce n’est pas tout.

  Dans son livre Carlos Castaneda: Academic Opportunism and the Psychedelic Sixties (1993),[87] le professeur Jay Courtney Fikes a fait une découverte étonnante. Il y révèle que le prof. Peter T. Furst, le dr. Barbara Myerhoff et le dr. Carlos Castaneda s’étaient entendus pendant des décennies dans le but de tromper leurs lecteurs en ce qui concerne les huichols, et qu’ils s’étaient rendus coupables de falsification.

  Suite à la parution du livre de Fikes, Furst a menacé de poursuivre son éditeur en justice. Ce dernier, au lieu de soutenir son écrivain, a paniqué et a retiré le livre des rotatives. Fikes et d’autres anthropologues avaient alors déjà déposé plainte contre Furst auprès du comité d’éthique de l’association américaine d’anthropologie, en 1992,[88] le comité cédant lui aussi devant les menaces de Furst. L’ampleur de ce scandale nous amène à comprendre la cause cachée qui a poussé l’association d’anthropologie à faire machine arrière. Furst n’aura pas droit à la même mansuétude avec moi. Je vais me faire un plaisir de porter ce scandale sur la place publique. Furst a refusé nos demandes d’interview.

  Lors d’une interview qu’il m’a accordée en juillet 2011, Fikes a déclaré:

Ni Furst, ni Myerhoff ni Castaneda n’avaient de notes de terrain ou d’enregistrements sur cassette, et aucun de ceux qui avaient étudié les huichols n’avaient rien trouvé de similaire. Il s’agit d’une invention, en ce sens que nous avons affaire à trois personnes qui se connaissaient parfaitement bien - Castaneda, Furst et Myerhoff – et qui écrivaient des comptes-rendus étonnamment identiques sur le saut depuis la chute d’eau (Fikes 1993: 70-75).
~ Jay Courtney Fikes

  Le moins qu’on puisse dire est qu’Akers va trop loin. Fikes a publié son livre en 1993, et celui d’Akers est paru en 2007; le dr. Akers, titulaire d’un masters en anthropologie, ne pouvait donc ignorer les faits lorsqu’il écrit: « Peter Furst, un expert sur l’utilisation des hallucinogènes par les populations indigènes, notamment l’usage rituel du peyotl par les huichols ». Cet article a déjà démontré qu’il y avait lieu de mettre en cause l’intégrité de Huxley et Wasson (nous traiterons les cas Watts et Smith une fois prochaine), et nous voyons à présent que Benitez se tient fermement de leur côté, tout comme, semble-t-il Akers. Une fois de plus, nous voyons Akers et Benitez amener la discussion dans une direction prédéterminée (tout comme Huxley et Wasson), une attitude qui contrevient à l’éthique universitaire. Je laisserai le lecteur décider si Benitez et Akers se sont rendus coupables de la même « hérésie anthropologique » commise par Wasson. Dans les citations suivantes de Benitez (traduites – correctement, comme nous l’avons vérifié – par Akers), nous le voyons se comporter en bon agent de relations publiques, prenant autant de libertés que possible avec les faits anthropologiques en lien avec Maria Sabina et les mazatèques. Il admet dans la première citation qu’il ne comprenait pas le langage mazatèque:

Malheureusement, le fait que Maria ne parlait que le mazatèque m’a empêché de la connaître dans toute sa richesse et sa profondeur spirituelles. Elle accepta de me raconter l’histoire de sa vie au cours de trois sessions, non sans avoir surmonté une certaine méfiance. Et bien qu’elle ait eu comme traductrice l’intelligente Herlinda, une native de Huautla qui parle parfaitement le mazatèque, il apparut bientôt que celle-ci était non seulement incapable de traduire la pensée poétique de Maria, mais aussi qu’elle déformait le sens et l’originalité de son histoire en la faisant passer par le filtre d’une culture et d’une sensibilité différentes.[89]
~ Fernando Benitez

  Benitez ne comprenait donc pas un mot de ce que disait Maria Sabina: « Malheureusement, le fait que Maria ne parlait que le mazatèque m’a empêché de la connaître [...] ». Il évoque ensuite une « certaine méfiance », mais il ne précise pas l’objet de cette méfiance. S’agissait-il de Wasson? Comme nous allons le voir, c’était probable. Après tout, c’est Wasson qui l’avait envoyé. Il prétend ensuite que la traductrice, « qui parle parfaitement le mazatèque », était « incapable de traduire la pensée poétique de Maria », avant d’affirmer « qu’elle déformait le sens et l’originalité de son histoire ». Mais comment Benitez aurait-il pu le savoir s’il ne parlait pas le mazatèque? Et, ironiquement, Benitez ne fournit ni notes détaillées, ni enregistrement de ses conversations avec Sabina. Il se montre par ailleurs emphatique: « dans toute sa richesse et sa profondeur spirituelles ». On peut alors se demander si Benitez était un idiot utile, ou un participant conscient du rôle qu’il jouait, tout comme Furst, Myerhoff, Castaneda, Wasson et, apparemment, Ruck. Nous avons vu qu’Akers avait déclaré que « Benitez fut recommandé auprès de la curandera Maria Sabina par R. Gordon Wasson en personne ». Et, le croirez-vous, autre coïncidence, Wasson avait travaillé avec Furst et Castaneda. Voici ce qu’on peut lire dans l’édition du 27 mars 1970 de The Valley News:

L’utilisation des drogues hallucinogènes sera étudiée par un autre groupe de chercheurs [...]. Intitulée « Hallucinogenic Drug Use in Non-Western Cultures »,[ndt: l’utilisation des drogues hallucinogènes dans les cultures non-occidentales] la série débute le 30 mars à Woodland Hills [...], et le 31 mars à UCLA [...].
Les discours seront agrémentés de films, de diapositives et de discussions, et l’un des films projetés sera le premier documentaire sur le culte du peyotl par les huichols du Mexique.[...] Peter T. Furst, anthropologue à UCLA, sera chargé de la coordination du programme.
Dans le premier discours de la conférence, Carlos Castaneda abordera le concept d’une réalité séparée accessible par l’intermédiaire des hallucinogènes, et relatera ses expériences d’apprenti chaman dans le nord du Mexique.[...]
L’utilisation du peyotl par les huichols du Mexique sera évoquée dans un film et dans un discours donné par Peter T. Furst. « Le champignon sacré du Mexique » sera le sujet d’une présentation donnée par R. Gordon Wasson, qui a débuté ses recherches en 1927, avec en point d’orgue la publication de ses fameuses études sur le champignon et l’identification botanique du Soma, la substance sacrée vénérée par les anciens indo-européens, à propos de laquelle Wasson donnera un second discours en clôture de la conférence.[90]

  L’article mentionne également la participation à la conférence des chercheurs suivants: Weston Labarre, Marlene Dobkin de Rios, James W. Fernandez, Richard Evans Schultes, Michael J. Harner, and William A. Emboden, Jr.

  Nous savons par ailleurs que Carlos Castaneda a rencontré Wasson au Century Club, une organisation servant de couverture à la CIA, comme je l’ai démontré dans un article précédent, et dont des documents révèlent qu’elle était dirigée par le chef de la CIA, Allen Dulles. Voici ce qu’on peut lire dans une des lettres entre Wasson et Dulles, obtenues par des demandes FOIA auprès de la CIA:

Le 3 avril 1957,
Cher Gordon:
C’est avec grand plaisir que j’ai écrit une lettre de recommandation à la Century Association en faveur de mon bon ami, Ellsworth Bunker. Je joins une copie. Ce fut une joie d’avoir de vous nouvelles. Faites-moi savoir si vous vous trouvez à Washington.[91]
~ Allen Dulles

  Dans celle-ci, Wasson rappelle à Castaneda qu’ils se sont rencontrés au Century Club, ainsi qu’à la conférence de Furst mentionnée ci-dessus:

Le 10 janvier 1976,
Cher M. Castaneda,
Après toutes ces années, je souhaiterais vous remémorer certains de nos échanges, la plupart épistolaires, que nous avons eus à l’occasion de la parution de votre premier ouvrage. Vous m’aviez envoyé une douzaine de pages de vos notes prises sur le terrain, pas les notes que vous aviez gribouillées en présence de Don Juan, mais celles que vous aviez écrites quelques heures après vos sessions avec eux. Par la suite, vous êtes venu au Century Club de New York, où nous avons bu quelques verres ensemble, avant de nous voir brièvement à l’occasion de la série de conférences organisée par Peter Furst à UCLA.[92]
~ Gordon Wasson

  Mais revenons à Benitez. Il poursuit ainsi:

Nous notons tout d’abord que le curandero, afin de communier avec ces dieux, entreprend une transformation par laquelle il devient lui-même un dieu. Nul besoin de démontrer l’existence de ces dieux. Encore de nos jours à Huautla, la preuve que le champignon est sacré réside dans le fait irréfutable que son ingestion suffit à en faire ressentir les effets surnaturels.[93]
~ Fernando Benitez

  Benitez prétend par la suite:

Dans l’ensemble, le point le plus important de cet agrégat religieux est l’expérience extatique, « considéré comme l’expérience religieuse par excellence ».[Ndt: en français dans le texte] (17)
Ainsi, ceux qui dominent dans la Sierra ne sont ni les les curanderos ni les prêtres catholiques, mais ceux qui ont recours aux champignons sacrés, étant – grâce à un ensemble de techniques très mal connues – les spécialistes « d’une transe durant laquelle on croit que l’âme abandonne le corps pour entreprendre une montée aux cieux, ou une descente dans le monde souterrain. »[94]
~ Fernando Benitez

  La note 17 renvoie au livre de Mircea Eliade, Le chamanisme et les techniques archaïques de l’extase, sans préciser de numéro de page. Voici ce qu’écrit Eliade à la page 401:

La phénoménologie de la transe a subi de nombreux changements et altérations, dus en grande partie à une confusion sur la nature exacte de la transe extatique.[...] En ce qui concerne l’expérience chamanique originale [...] les narcotiques ne sont qu’un substitut vulgaire de la transe « pure ». L’utilisation d’intoxicants est une innovation récente qui accuse une décadence de la technique chamanique. Le chaman se sert de l’intoxication narcotique pour imiter un état qu’il ne serait plus capable d’atteindre par d’autres moyens. Décadence ou vulgarisation d’une technique mystique – dans l’Inde antique et moderne, et à la vérité dans tout l’Orient, on trouve constamment cet étrange mélange de « voies difficiles » et de « voies faciles » pour réaliser l’extase mystique ou quelque autre expérience décisive.[95]
~ Mircea Eliade

  Citant frère Motolinia, un franciscain du XVIème siècle, Benitez révèle que:

Ils avaient un autre moyen d’atteindre l’ivresse, et qui les rendait plus cruels: ils se servaient de certaines moisissures ou de petits champignons (unos hongos o setas pequeñas), dont on trouve une variété semblable en Castille; mais ceux de cette contrée sont d’une telle amertume que, lorsqu’ils les ont mangés crus, ils boivent après en avoir pris et les mangent avec un peu de miel d’abeille; et peu après ils ont des milliers de visions, en particulier des serpents; perdant l’esprit, ils voient leurs jambes et leur corps remplis de vers qui les dévorent vivants, et c’est ainsi que, à moitié délirants, ils quittent leurs maisons en cherchant quelqu’un qui pourrait les tuer; et sous l’emprise de cette ivresse bestiale et de ce qu’ils ressentent (trabajor que sentian), il arrivait parfois qu’ils voulaient se pendre, et ils étaient aussi plus cruels envers les autres. Tout ceci à cause de ces champignons, qu’ils nomment teunanacatlh, ce qui signifie chair du dieu ou du diable qu’ils vénèrent, et c’est ainsi, grâce à ce mets amer, qu’ils communient avec leur dieu cruel.[96]
~ Motolinia

  Il s’avère que ce texte de Frère Motolinia constitue l’une des deux seules citations existantes du mot « teunanacatlh » (teonanacatl) ou « chair des dieux » - un mot qui fut par la suite popularisé à l’extrême par la pop-culture du « champignon spirituel ». Comme nous pouvons le constater, l’exposé de Motolinia ne mentionne absolument rien que l’on pourrait qualifier de spirituel, contrairement à la campagne marketing de Wasson, Akers, Benitez, Ruck etc. Benitez, tout en ignorant des passages tels que « les rendait plus cruels », « perdant l’esprit », « cherchant quelqu’un qui pourrait les tuer », « ivresse bestiale », et « il arrivait parfois qu’ils voulaient se pendre », se moque tout en laissant échapper une parcelle de vérité:

Communion. Non pas avec Dieu, mais avec le Diable, ce terrible Diable agissant dont la puanteur imprègne chaque page des chroniques et dont on aperçoit la queue et les cornes derrière chaque événement. Nous reconnaissons bien dans ces fragments la prose et l’esprit du seizième siècle! Outre la vision d’une richesse future et d’une mort paisible, les informateurs de Sahagun ou de Motolinia ne lui ont transmis aucune hallucination qui évoquerait la beauté.[...][97]
~ Fernando Benitez

  Se pourrait-il que les aztèques aient utilisé ces substances sur leurs victimes pour les placer dans un état de suggestibilité propice au sacrifice humain? On notera que les anthropologues et les ethnographes devraient également avoir conscience de leurs propres préjugés, pas uniquement à l’encontre des indigènes, mais aussi envers les espagnols.

  Mais que pensait Maria Sabina de tout ceci? Contredisant sans ambiguïté l’intégralité des déclarations pré-citées de tous ces « érudits », elle déclare sans ambages dans Maria Sabina, Her Life and Chants:

Suite à ces premières visites de Wasson, de nombreux étrangers vinrent me demander de faire des veillées pour eux. Je leur demandai s’ils étaient malades, mais ils me répondirent que non [...], qu’ils étaient juste venus pour « connaître Dieu ». Ils amenèrent d’innombrables objets avec lesquels ils prirent ce qu’ils appelaient des photographies, et ils enregistrèrent ma voix. Ils amenèrent ensuite des papiers [des journaux et des magazines] dans lesquels j’apparaissais. J’en ai conservé quelques uns. Je les conserve même si je ne sais pas ce qu’ils disent sur moi.
Il est vrai que Wasson et ses amis furent les premiers étrangers à venir au village à la recherche des saints enfants [ndt: les champignons], et qu’ils ne les prirent pas parce qu’ils souffraient de maladie. Leur motivation était qu’ils étaient venus pour trouver Dieu.
Avant Wasson, personne n’avait pris les champignons uniquement pour trouver Dieu. On ne les prenait que pour guérir les maladies.[98]
~ Maria Sabina

  Elle déclare par la suite:

Des jeunes gens des deux sexes vinrent par la suite, portant les cheveux longs et d’étranges accoutrements. Ils étaient vêtus de chemises bariolées et portaient des colliers. Beaucoup sont venus. Certains de ces jeunes gens m’ont contactée pour que je donne une veillée avec les Petits-qui-sortent-de-terre. « Nous cherchons Dieu », disaient-ils. Il m’était difficile de leur expliquer que les veillées n’étaient pas données uniquement pour satisfaire le désir de trouver Dieu, mais dans le seul but de guérir les maladies qui affligeaient notre peuple.[99]
~ Maria Sabina

  Voilà qui met à mal les déclarations d’Akers, pour qui « on ne saurait remettre en doute » la description de Benitez. Lors d’une interview qu’il m’a accordée en mars 2009, Akers a reconnu que:

Et les êtres humains, malgré tout notre verbiage sur la dignité humaine et sur sa valeur et sur ce qui est important, malgré tous nos grands esprits et nos pouces opposés, nous ne sommes au fond que des animaux intelligents montés sur deux pattes, qui parcourent la face de la terre en élaborant des plans sans objets et des rêves vains. Parce que la vérité est qu’il n’y a pas de vérité, et que nous sommes tous des idiots et que rien n’est important. Et plus vite vous l’aurez réalisé, et mieux ça vaudra pour vous. Parce qu’au final, il n’y a que deux catégories de gens: les moutons, et ceux qui tondent les moutons. Vous voyez, vous pouvez être soit la proie, soit le prédateur. Voilà le choix que nous avons. Et personnellement, je préférerais porter de la soie et de l’or, et faire partie des prédateurs plutôt que des proies. Donc si vous êtes malin, c’est le point de vue que vous adopterez.
~ Brian Akers

  Comme tout ceci est spirituel! Revenons à Wasson: Wasson et Weitlaner ont donc inventé une raison fallacieuse – retrouver le fils de Wasson – pour qu’Aurelio exécute une « velada »! En fait, après tout ceci, Wasson écrit en termes tendancieux: « ses pouvoirs divinatoires, suite à ce test, nous avaient semblé minimes, mais nous avons bien entendu noté scrupuleusement tout ce qu’il avait dit. »[100] Évidemment, le terme « divinatoire » implique que quelque chose est inspiré par une divinité.

  Tournons-nous à présent vers le livre de Wasson, The Wondrous Mushroom [ndt: le champignon merveilleux] (notez ce mot, « merveilleux »; il adore ces termes lourds de sous-entendus tels que « magique », « merveilleux », « sacré », « divin »). Dans ce texte, Wasson commente les comptes-rendus donnés au début du XVIème siècle par Diego Durán:

Nous en venons à présent au couronnement de Montezuma II en 1502, à une époque où personne en pays aztèque n’avait encore entendu parler des espagnols. Les fêtes et les célébrations durèrent quatre jours, puis le quatrième jour eut lieu le couronnement, suivi d’un grand nombre de sacrifices. Vient ensuite ce paragraphe, dans lequel le champignon sacré fait son apparition:

Une fois le sacrifice terminé, et les marches du temples et le patio inondés de sang humains, ils allèrent tous manger des champignons crus; et cette nourriture leur fit perdre l’esprit, encore plus que s’ils avaient bu beaucoup de vin, i.e. des boissons fermentées. Ils étaient si ivres et insensés que nombre d’entre eux se tuèrent de leurs propres mains. Soumis à cet état d’ébriété, ils avaient des visions et se sentaient sortir de leurs corps, tandis que le Diable leur parlait.[101]

~ Gordon Wasson, citant Diego Durán

  Écartant d’emblée la citation de Durán, Wasson écrit:

Le ton employé par Durán est si peu en harmonie avec ce qui a été dit précédemment que, si nous n’avions pas affaire à un fac-similé du manuscrit écrit de sa propre main, je me demanderais si nous ne nous trouvions pas en présence d’une interpolation qui serait l’œuvre d’un prêtre. Une déclaration si violente – de nombreux hommes ivres et insensés se tuant eux-mêmes – est reproduite par des hommes blancs peu familiers des champignons hallucinogènes, ou qui ont probablement été mal préparés à cette expérience et sous l’influence de l’alcool au moment de leur ingestion.[102]

  Puisqu’il est reconnu que ce passage a été écrit par Durán lui-même, Wasson ne peut prétendre qu’il s’agit d’un faux. Donc lorsqu’il déclare que « de nombreux hommes ivres et insensés se tuant eux-mêmes – est reproduite par des hommes blancs peu familiers des champignons hallucinogènes », il s’agit en réalité d’une attaque ad hominem. La tactique de Wasson consiste à affirmer que puisque ces hommes étaient blancs (Wasson était blanc lui aussi), leur couleur de peau les empêchait de comprendre pourquoi les indigènes mangeaient des champignons. Cet argument est absurde. Il spécule ensuite sur une possible utilisation de l’alcool pour étayer ses attaques infondées. Bien sûr, le fait que les aztèques se servaient de l’arme de la suggestibilité sur leurs victimes pour qu’elles se suicident ou pour pratiquer des sacrifices humains ne cadrait pas vraiment avec toute l’imagerie « spirituelle » que Wasson tentait d’imposer à ses lecteurs. J’ai déclaré plus haut que les ethnologues et les anthropologues devraient se méfier de leurs préjugés envers les espagnols, et éviter d’utiliser un vocabulaire biaisé à leur encontre, mais Wasson était, après tout, le vice-président en charge de la propagande pour la banque J.P. Morgan et le chef du sous-projet 58 du programme MKULTRA. C’était son boulot de propager ce type d’idées auprès de la jeunesse. Il poursuit:

Nous sommes stupéfaits en lisant de tels passages dans les chroniques sur les aztèques: le nombre de sacrifices humains, décrits avec force détails, la façon dont ils sont liés au calendrier religieux, la variété des méthodes utilisées pour ôter la vie des victimes, régies pour la plupart par des croyances cruelles et complexes, et ce qui est peut-être le plus étrange, la présence lors de leur mort de leur famille et de leurs amis, à l’invitation du roi aztèque victorieux. Tout ces éléments nous laissent perplexes. Un mycologue bien connu a exprimé l’opinion que les victimes recevaient des doses massives de champignons en vue de les préparer pour leur sacrifice:
On peut désormais comprendre comment les fêtes sacrificielles du Mexique ancien ne provoquaient aucune réaction de défense de la part des milliers de victimes humaines, qui étaient sacrifiées de manière cruelle et sanglante: leur coopération pleine et entière était de toute évidence causée par des orgies massives de champignons.
Cette conclusion ne trouve aucun écho dans la Cronica X de Durán, pas plus que dans les déclarations des informateurs nahuatl de Sahagun, ni nulle part ailleurs. Ce mycologue laissait libre cours à ses fantasmes dans une revue scientifique. Il ignorait ses sources, alors qu’elles lui étaient pourtant aisément accessibles.
~ Gordon Wasson, citant un « mycologue bien connu »

  Wasson ridiculise ce « mycologue bien connu » sans le citer, mais nous sommes à présent familiarisés avec le concept de suggestibilité, et nous avons vu la citation de Frère Motolinia par Benitez au sujet des champignons: « à moitié délirants, ils quittent leurs maisons en cherchant quelqu’un qui pourrait les tuer; et sous l’emprise de cette ivresse bestiale et de ce qu’ils ressentent (trabajor que sentian), il arrivait parfois qu’ils voulaient se prendre, et ils étaient aussi plus cruels envers les autres. »

  Pourquoi Wasson prétend-il donc que « cette conclusion ne trouve aucun écho dans la Cronica X de Durán, pas plus que dans les déclarations des informateurs nahuatl de Sahagun, ni nulle part ailleurs »? Suggère-t-il que cette citation du Frère Motolinia ne vient pas en soutien de cette conclusion, et qu’il n’existe pas d’autre documents pour l’étayer?

  Wasson ment, bien entendu. Ce qui est le pain quotidien des agents de relations publiques et des espions de la CIA. Je ne vais même pas m’abaisser à démonter ces déclarations en détail, et je ne parlerai pas non plus d’incompétence; il s’agit là de mensonge pur et simple. Ironiquement, lorsque Wasson écrit: « Ce mycologue laissait libre cours à ses fantasmes dans une revue scientifique. Il ignorait ses sources, alors qu’elles lui étaient pourtant aisément accessibles », le terme « ce mycologue » pourrait être compris de deux manières, et renvoyer à Wasson lui-même.

  Rappelons que Benitez a évoqué Sahagun et Motolinia:

Outre la vision d’une richesse future et d’une mort paisible, les informateurs de Sahagun ou de Motolinia ne lui ont transmis aucune hallucination qui évoquerait la beauté.[103]

  Et que c’est Wasson qui a recommandé Benitez à Sabina. Nous voyons ici que Wasson cite Benitez:

Lorsqu’il lui fut demandé comment elle voyait les Champignons Sacrés, Maria Sabina répondit, d’après la traduction en espagnol de Herlinda Martinez:
Je vois les champignons comme des enfants, comme des clowns. Des enfants avec des violons, des enfants avec des trompettes, des enfants-clowns qui dansent autour de moi. Des enfants tendres comme de jeunes pousses, comme des boutons de fleurs, des enfants qui aspirent les mauvaises humeurs, le mauvais sang, la rosée du matin. L’oiseau qui aspire la maladie, le bon colibri, le sage colibri, la face qui nettoie, la face qui guérit.[104]
~ Wasson, citant Benitez, citant une traduction des paroles de Maria Sabina par Herlinda Martinez.

  Nous avons vu comment Wasson a ignoré tous les commentaires de Sabina qui contredisaient l’idée que les champignons aient pu être « spirituels », ou qu’ils servaient à trouver dieu. Cette dernière citation de Benitez est la seule qu’il pouvait intégrer dans sa version imaginaire des croyances mazatèques.

  Encore une fois, souvenez-vous de cette notion de « suggestibilité »; on vous impose un type d’expérience, en vous disant ce que vous êtes censés expérimenter:

Il est de plus probable que même sa formation anormale ne peut l’isoler de la confusion avec les mots en « psycho- ». Il souffre donc du même problème que « psychotropique », qu’on a tendance à interpréter comme quelque chose qui « tourne les gens vers un état psychotique », plutôt que vers une mentalité altérée.
Nous proposons donc un nouveau terme qui décrirait de façon appropriée les états de possession chamanique et extatique induits par l’ingestion de drogues modificatrices de conscience. Mais vous noterez que leur propre mot, enthéogène, suggère « qui génère Dieu », et pas simplement une « mentalité altérée ».[105]
~ Carl Ruck, Gordon Wasson, etc.

  Nous venons de voir comment Wasson (et Benitez, cité par Akers) a menti et dénaturé la manière dont Maria Sabina et les autres curanderos utilisaient les champignons, dont même les imaginations les plus fertiles ne pourraient alléguer qu’elle avait un lien avec la spiritualité. Pourquoi donc, se fondant sur leurs propres travaux et sur un raisonnement circulaire, Ruck et Wasson se citent-ils eux-mêmes pour donner une raison de créer le terme enthéogène?

  Ils écrivent:

En grec, le mot entheos signifie littéralement « dieu (theos) à l’intérieur », et fut utilisé pour décrire l’état qui suit l’inspiration et la possession par la divinité après qu’elle se soit introduite dans un corps. Il fut appliqué aux crises prophétiques, à la passion érotique et à la création artistique, ainsi qu’à ces rites religieux au cours desquels survenaient des états mystiques suite à l’ingestion de substances qui permettaient une opération de transsubstantiation avec la divinité. Combiné avec la racine grecque gen-, qui implique l’action de « devenir », il en résulte le terme que nous proposons: enthéogène.[106]
~ Carl Ruck, Gordon Wasson, etc.

  Pardon? Ai-je encore besoin de poser la question: ces auteurs ont-ils intentionnellement trompé leurs lecteurs? Se sont-ils rendus coupables de fraude académique? La citation ci-dessus a-t-elle le moindre sens lorsque nous la comparons avec ce que nous avons lu de Andy Letcher, Maria Sabina, Motolinia, etc.? Les « faits » qu’ils présentent ne sont pas avérés. Leur raisonnement ne tient pas la route. Leurs relations de travail sont douteuses.

  Ruck, Wasson, etc., continuent de tromper leurs lecteurs:

Strictement, seules les drogues dont on peut démontrer qu’elles ont été utilisées à l’occasion de rites chamaniques ou religieux peuvent être qualifiées d’enthéogènes, mais plus largement, le terme peut pareillement s’appliquer à d’autres drogues, naturelles ou artificielles, qui induisent des altérations de la conscience similaires à celles observées lors de l’ingestion rituelle d’enthéogènes traditionnels.[107]
~ Carl Ruck, Gordon Wasson, etc.

  Nous avons vu que, d’après les auteurs Martin Lee et Bruce Shlain, c’est la vision transcendante qui a été ignorée:

De nombreux chercheurs ont cependant rejeté la vision transcendante, la qualifiant de « psychose heureuse » ou de grand n’importe quoi. La réaction pavlovienne des vaillants défenseurs de l’aspect psychotomimétique indiquait l’existence d’un préjugé à la fois négatif et profondément ancré envers certains types d’expériences.[108]
~ Martin Lee et Bruce Shlain

  Mais n’est-ce pas la référence à la psychose (sans même parler de l’aspect curatif) qui fut supprimée intentionnellement, d’après les preuves et les tactiques de relations publiques que j’ai déjà exposées? Il semblerait. Et c’est, ironiquement, Michael Hollingshead, un ami de Timothy Leary et Aldous Huxley, qui cite le professeur à Harvard David McClelland. Ce dernier est sans doute le seul universitaire à avoir dévoilé la vérité sur cet agenda au cours des cinquante-cinq dernières années (même s’il ne s’agit peut-être que de dialectique hégélienne):

L’un des critiques les plus véhéments fut le professeur de psychologie David McClelland, un homme attaché à l’éthique protestante, extrêmement intelligent, un expert sur la psychologie du « fantasme », un Quaker de premier plan, très impliqué dans son travail.
McClelland décida de prendre les choses en main en convoquant une réunion du personnel du Centre, au cours de laquelle il évoqua sans ambiguïté ses inquiétudes quant au Projet Psychédélique. Il y dit que, à en juger par le comportement des curanderas mexicaines et des mystiques indiens, il fallait s’attendre à ce que le principal effet des substances psychédéliques soit d’encourager le retrait de la réalité sociale, et d’augmenter le désir des individus de satisfaire leur vie intérieure. Les comptes-rendus de recherche du projet en cours a Harvard n’allaient, selon lui, « pas à l’encontre de ces prédictions ». Il poursuivit en notant que « les initiés commençaient à montrer un sentiment de supériorité, se sentant au-delà des mondanités de la réalité sociale, devenue insipide à leurs yeux. » Il s’inquiéta du développement d’une insensibilité dans les rapports interpersonnels, d’une « incapacité à prédire ce que serait la conséquence sociale d’une ‘‘fête à la psilocybine’’ ». Et de souligner la naïveté religieuse et philosophique: « on rapporte de nombreux témoignages d’expériences mystiques profondes, mais leur caractéristique principale est l’émerveillement devant sa propre profondeur, plutôt qu’un désir véritable de s’aventurer plus avant dans la compréhension des expériences vécues par l’espèce humaine sur ces questions ». Et sur l’impulsivité: « l’un des aspects les plus ardus de cette recherche fut d’ordonnancer qui prenait quelle drogue, et dans quelles conditions. Tous les contrôles ont été rejetés, au prétexte qu’ils interféraient avec la chaleur humaine requise pour avoir une expérience signifiante, ou lorsqu’ils étaient acceptés, il survenait un événement inopiné qui rendait une session psychédélique ‘‘opportune’’ ».
Il conclut par cet avertissement: « Ce n’est probablement pas un hasard si la société qui a le plus systématiquement encouragé l’utilisation de ces substances, l’Inde, a produit l’un des ordres sociaux les plus dysfonctionnels jamais créés par l’humanité, dans lequel l’homme pensant passe son temps à explorer sa conscience assis dans la position du Bouddha et sous l’influence de drogues, pendant que la pauvreté, la maladie, la discrimination sociale et la superstition y sont endémiques et ont atteint des niveaux d’organisation jamais vus dans l’histoire. »[109] [C’est moi qui souligne]
~ Michael Hollingshead

  Après Pont-Saint-Esprit, et après qu’un slogan efficace eût été créé, les communautés de la CIA et du renseignement décidèrent en 1965 de pratiquer un test de contrôle mental de grande ampleur sur des villes comptant plusieurs millions d’habitants: Los Angeles et San Francisco. Armés de leurs nouveaux outils marketing, les slogans et les mots, leur mission s’avéra être un succès à l’été 1967. Comme le racontait le propagandiste et expert des médias Marshal McLuhan à l’occasion d’un déjeuner avec Tim Leary:

Le déjeuner au Plaza avec Marshall McLuhan fut instructif: « Des auditions ennuyeuses au Sénat et dans les salles de justice ne sont pas des plate-formes appropriées pour diffuser votre message, Tim. Vous vous définissez comme un philosophe, un réformateur. Parfait. Mais la clef de voûte de votre travail est la publicité. Vous promouvez un produit: le nouveau cerveau, accéléré et amélioré. Vous devez utiliser la plupart des tactiques actuelles pour éveiller l’intérêt du consommateur. Associez le LSD avec toutes les bonnes choses que le cerveau peut produire – la beauté, le plaisir, l’émerveillement philosophique, la révélation religieuse, l’intelligence augmentée, l’amour mystique. Le bouche à oreille venant des consommateurs satisfaits sera certes utile, mais incitez vos amis dans le rock and roll à écrire des slogans sur le cerveau ». Il se mit à chanter:
L’acide lysergique a réussi son coup.
Quarante milliards de neurones, ça fait beaucoup.
« Le problème est épineux », lui répondis-je. « Les opposants nous sautent à la gorge. Les propagandistes de la police et du milieu psychiatrique ont déjà souligné les aspects négatifs, ce qui peut s’avérer dangereux si l’esprit les intègre.
Il se peut qu’ils provoquent délibérément de mauvais trips. Ils ne mentionnent jamais les 999 bonnes expériences. Ils répètent en boucle: ‘‘LSD: il a sauté par la fenêtre’’. Lorsqu’une personne mal préparée s’en va tournoyer dans des royaumes inconnus, il ou elle se demande ce qu’il va se passer ensuite. Ah oui, je saute par la fenêtre. C’est comme la mère trop inquiète qui a mis en garde ses enfants de ne pas mettre de cacahuètes dans les narines. »
« Exactement », rétorqua McLuhan. « C’est pourquoi votre campagne publicitaire doit mettre l’accent sur l’aspect religieux. Trouver le dieu à l’intérieur. Tout ceci est extrêmement intéressant. Vos adversaires ont une tendance naturelle à dénoncer le cerveau comme étant l’instrument du diable. Ça n’a pas de prix!
« Pour évacuer les peurs, vous devez utiliser votre image publique. Vous êtes le représentant de commerce de base. Souriez dès que vous êtes photographié. Saluez de façon rassurante. Irradiez de courage. Ne vous plaignez jamais, n’ayez jamais l’air en colère. Ça ira si vous paraissez flamboyant ou excentrique. Vous êtes un professeur, après tout. Mais une attitude confiante est la meilleure publicité. Vous devez être connu pour votre sourire. » [...]
« Vous finirez par gagner la guerre. Mais vous perdrez de grandes batailles au cours de votre périple. Vous ne parviendrez pas à renverser l’éthique protestante en deux années. » [...][110] [C’est moi qui souligne]
~ Timothy Leary

 

Tim Leary

Tim Leary

 

  Coïncidence, nous voyons ici McLuhan donner à Leary les instructions que ce dernier appliquera par la suite, en compagnie de Kleps, devant le Congrès en 1966; sans parler de toutes les apparitions de Leary en public et devant les médias.

  Et les coïncidences s’accumulent avec la sortie de l’album des Beatles, Sgt. Pepper’s Lonely Hearts Club Band en 1967. Et, sans doute une coïncidence de plus, les Beatles, avec des paroles telles que « picture yourself in a boat on a river » [ndt: Imagine-toi dans un bateau sur une rivière] qui illustrent à merveille l’idée de suggestibilité que nous avons développée précédemment, ont appliqué la consigne donnée par McLuhan à Leary, « incitez vos amis dans le rock and roll à écrire des slogans sur le cerveau », et ce juste à temps pour le Summer of Love de 1967. Et il s’agit sans doute d’une coïncidence que Leary se trouvait connaître des groupes tels que les Beatles:

Picture yourself in a boat on a river
With tangerine trees and marmalade skies
Somebody calls you, you answer quite slowly
A girl with kaleidoscope eyes
Imagine-toi dans un bateau sur une rivière
Avec des mandariniers et des cieux de marmelade
Quelqu'un t'appelle, tu réponds plutôt lentement
Une fille aux yeux kaléidoscopiques
Cellophane flowers of yellow and green
Towering over your head
Look for the girl with the sun in her eyes
And she's gone
Des fleurs en cellophane jaune et vert
S'élevant au-dessus de ta tête
Cherche la fille avec le soleil dans ses yeux
Et elle a disparu
Lucy in the sky with diamonds
Lucy in the sky with diamonds
Lucy in the sky with diamonds
Aaaaahhhhh...
~ The Beatles, Lucy In the Sky With Diamonds

  Cela pourrait s’avérer choquant pour ceux qui l’ignorent encore, mais « Lucy in the Sky with Diamonds » est un slogan marketing pour vendre le LSD à la population. Dans The Beatles and McLuhan: Understanding the Electric Age, Thomas MacFarlane écrit qu’en 1966 les Beatles savaient exactement ce que McLuhan voulait dire. Coïncidence, une conversation entre les Beatles et McLuhan fut filmée en 1969.

  Leary a par la suite admis, lors d’une émission spéciale sur le programme MKULTRA de la CIA diffusée en 1979 sur ABC, Mission Mind Control, que la CIA était à l’origine de la création de l’intégralité du mouvement, tout en appliquant les méthodes de vente préconisées par McLuhan:

La CIA a intégralement sponsorisé et initié les événements autour du mouvement pour la conscience et de la contre-culture dans les années 60. [...] La CIA a soutenu, financé et encouragé des centaines de jeunes psychologues pour qu’ils mènent des expériences avec cette drogue. Les répercussions de tout ceci furent que les jeunes psychiatres se mirent à en prendre eux-mêmes, et découvrirent qu’il s’agissait d’une expérience permettant d’élever et d’améliorer le niveau d’intelligence.[111]
~ Timothy Leary

  On en revient à McLuhan qui déclarait plus haut: « C’est pourquoi votre campagne publicitaire doit mettre l’accent sur l’aspect religieux. Trouver le dieu à l’intérieur. » « Trouver le dieu à l’intérieur » est devenu en 1979 « générer dieu à l’intérieur ». Le rêve d’Huxley et de la CIA de créer un « meilleur des mondes » où les masses seraient contrôlées mentalement se poursuit de nos jours, sous l’égide du nouveau slogan « entheogen ».

Au commencement était le Verbe, et le Verbe était avec Dieu, et le Verbe était Dieu.
Jean 1:1 [Ndt: dans la version anglaise du NT, « le Verbe » se traduit par « the Word », le mot]

  Il semble donc que, suite à une campagne de marketing et de relations sociales, le fruit de l’arbre ait été remarketé d’une manière qui convient parfaitement au Serpent.

  Le Serpent...? Je ne plaisante pas.

  Flashbacks

  Leary, dans son livre Flashbacks, cite une conversation très éclairante qu’il a eue avec Aldous Huxley:

« Ce sont des questions en lien avec l’évolution. Elles ne doivent pas être hâtées. Travaillez en privé. Initiez des artistes, des écrivains, des poètes, des musiciens de jazz, d’élégants courtisans, des peintres, de riches bohèmes, qui initieront à leur tour les riches intelligents. Voilà le mode de transmission de tout ce qui a trait aux domaines de la culture, de la beauté, et de la liberté philosophique.
Votre rôle est relativement simple. Devenez une pom-pom girl de l’évolution. C’est ce que j’ai fait, tout comme mon grand-père avant moi. Ces drogues affectant le cerveau, produites en masse dans des laboratoires, vont provoquer des changements radicaux dans la société. Ceci interviendra avec ou sans votre concours, ou le mien. Notre rôle se limite à faire passer le message. L’obstacle à cette évolution, Timothy, est la Bible. »
« Je n’ai pas le souvenir de passages de la Bible évoquant les drogues affectant le cerveau. »
« Avez-vous oublié les tous premiers chapitres de la Genèse, Timothy? Jehovah dit à Adam et Ève: ‘‘Je vous ai construit cette magnifique villégiature à l’est d’Eden. Vous pouvez y faire tout ce que vous voulez, mais il vous est interdit de manger le fruit de l’Arbre de la Connaissance.’’ »
« Les premières substances interdites. »
« Exactement. La Bible s’ouvre sur la prohibition. »
« La Chute et le Péché Originel furent donc provoqués par la prise de substances illégales. »
Aldous, très content de lui, poussa alors un petit gloussement, tandis que j’éclatai de rire.[112]
~ Conversation entre Timothy Leary et Aldous Huxley

  Mais pourquoi Aldous Huxley dit-il que « L’obstacle à cette évolution, Timothy, est la Bible »? Ils déclarent:

« Les premières substances interdites. » « Exactement. La Bible s’ouvre sur la prohibition. » « La Chute et le Péché Originel furent donc provoqués par la prise de substances illégales. »

  Leary déclare que « la Chute et le Péché Originel furent donc provoqués par la prise de substances illégales », puis admet que « Aldous, très content de lui, poussa alors un petit gloussement, tandis que j’éclatai de rire. » Je ne peux m’empêcher de penser que nous avons affaire à un rituel de magie noire de type crowleyen, dans lequel on tente de reproduire la Chute de l’humanité.

J’ai été un admirateur d’Aleister Crowley. Je pense que je poursuis une grande partie du travail qu’il a entamé il y a plus d’un siècle de cela.[113]
~ Timothy Leary

  Les implications sur la santé mentale de ces hommes sont étonnantes, si cette théorie s’avère exacte.

  Pour comprendre tout ceci, y compris la réflexion de Huxley à Leary concernant la Bible et le « gloussement » qui s’ensuivit, il convient de revenir au début, à la Genèse de toute l’histoire.

Genèse 3:1-11:
Le serpent était le plus rusé de tous les animaux des champs, que l'Éternel Dieu avait faits. Il dit à la femme: Dieu a-t-il réellement dit: Vous ne mangerez pas de tous les arbres du jardin?
La femme répondit au serpent: Nous mangeons du fruit des arbres du jardin. Mais quant au fruit de l'arbre qui est au milieu du jardin, Dieu a dit: Vous n'en mangerez point et vous n'y toucherez point, de peur que vous ne mouriez.
Alors le serpent dit à la femme: Vous ne mourrez point; mais Dieu sait que, le jour où vous en mangerez, vos yeux s'ouvriront, et que vous serez comme des dieux, connaissant le bien et le mal.
La femme vit que l'arbre était bon à manger et agréable à la vue, et qu'il était précieux pour ouvrir l'intelligence; elle prit de son fruit, et en mangea; elle en donna aussi à son mari, qui était auprès d'elle, et il en mangea.
Les yeux de l'un et de l'autre s'ouvrirent, ils connurent qu'ils étaient nus, et ayant cousu des feuilles de figuier, ils s'en firent des ceintures.
Alors ils entendirent la voix de l'Éternel Dieu, qui parcourait le jardin vers le soir, et l'homme et sa femme se cachèrent loin de la face de l'Éternel Dieu, au milieu des arbres du jardin.
Mais l'Éternel Dieu appela l'homme, et lui dit: Où es-tu?
Il répondit: J'ai entendu ta voix dans le jardin, et j'ai eu peur, parce que je suis nu, et je me suis caché.
Et l'Éternel Dieu dit: Qui t'a appris que tu es nu? Est-ce que tu as mangé de l'arbre dont je t'avais défendu de manger?

  Je vous avais prévenus: au début de l’histoire! Il est probable que Gordon Wasson s’est lui aussi inspiré de la Genèse pour raconter l’histoire de l’origine, ou plutôt de la « genèse », de sa passion pour les champignons. Voici sa version de cette histoire, telle qu’il l’a racontée dans l’édition du 13 mai 1957 du magazine Life. Sa version du mythe est étonnamment proche de la Genèse biblique:

C'est une promenade dans les bois, il y a de nombreuses années de cela, qui nous a lancés, ma femme et moi, à la recherche du champignon mystérieux. Nous nous sommes mariés à Londres en 1926, elle étant d'origine russe, née et élevée à Moscou. Elle avait alors obtenu un diplôme de médecine à l'université de Londres. Je suis pour ma part originaire de Great Falls dans le Montana, et suis d'origine anglo-saxonne. À la fin de l'été 1927, alors jeunes mariés, nous passions nos vacances dans les montagnes de Catskill, dans l'état de New York. L'après-midi du premier jour, nous sommes allés nous promener sur un charmant chemin de montagne, serpentant au milieu des bois et baigné par les rayons obliques du soleil couchant. Nous étions jeunes, sans souci et amoureux. Soudain, mon épouse abandonna mon bras. Elle avait repéré des champignons sauvages dans la forêt, et, courant vers un tapis de feuilles séchées, elle s'agenouilla en adoration devant une première grappe de champignons, puis une autre. En extase, elle nommait chaque variété par un charmant nom russe. Elle caressait les champignons vénéneux, se délectant de leur odeur terreuse. Comme tout bon anglo-saxon, j'étais totalement ignorant des mystères du monde fongique, et j'estimais qu'il était tout à fait inutile d'en savoir plus au sujet de ces excroissances putrides et traîtresses. Pour elle, il s'agissait d'objets d'adoration qui ne pouvaient qu'exciter un esprit perspicace. Elle insista pour les ramasser, en riant de mes protestations, et se moquant de mon aversion. Elle les mit dans sa jupe, et les ramena au pavillon. Elle les nettoya et les cuisina. Elle les mangea le soir même, seule. À peine marié, je craignais de me réveiller veuf le lendemain matin. [114] [C'est moi qui souligne]
~ Gordon Wasson

Valentina Wasson

Valentina Pavlovna et Gordon Wasson

 

  « Le premier jour », « chemin de montagne, serpentant au milieu des bois », « les rayons obliques du soleil couchant », « jeunes, sans souci et amoureux », « mon épouse abandonna mon bras », « avait repéré des champignons sauvages dans la forêt », « s'agenouilla en adoration », « nommait chaque variété par un charmant nom », « elle caressait les champignons vénéneux, se délectant de leur odeur terreuse », « j'estimais qu'il était tout à fait inutile d'en savoir plus au sujet de ces excroissances putrides et traîtresses », « elle insista pour les ramasser, en riant de mes protestations, et se moquant de mon aversion », « elle les mangea, seule ».

  Certains lecteurs pourraient estimer que je vais un peu loin, mais je pense que les similitudes entre les deux histoires sont troublantes, si ce n’est évidentes. Wasson aurait vendu la mèche s’il y avait inclus un serpent. Et comme je l’ai montré dans mon livre The Holy Mushroom, Wasson n’a jamais dépassé le stade de l’histoire de la Genèse au cours de ses nombreuses années de recherches et d’écriture. Il a de plus attaqué publiquement d’autres chercheurs qui avaient dépassé ce stade, comme John M. Allegro.[115] Jay Stevens révèle un thème biblique similaire dans Storming Heaven, cette fois en association avec Moloch (comme au Bohemian Grove):

Durant la période qu’ils [Jack Kerouac, Gary Snyder, Allen Ginsberg] passèrent en compagnie de Burroughs, ils apprirent que l’un des moyens les plus rapides pour perturber l’esprit rationnel était par l’intermédiaire des drogues. Mais pas toutes les drogues. La marijuana fonctionnait plutôt bien, mais un perturbateur encore plus efficace était le peyotl, et sa cousine synthétique, la mescaline. Le LSD ne fit son apparition sur la scène beat qu’à la fin des années 50, mais il devint aussitôt le moyen de choix pour renouer « cette ancienne connexion paradisiaque ».
Ginsberg prit du peyotl à l’automne 1955 [...]. Regardant par la fenêtre, il [Ginsberg] eut une vision de Moloch, l’idole biblique dont le culte se distinguait par la crémation d’enfants. Ginsberg eut l’inspiration foudroyante que Moloch était l’Amérique, et entreprit d’écrire un poème sur cette intuition.[116]
~ Jay Stevens

  Et c’est ainsi que débuta la Chute... pardon, je veux dire « la révolution psychédélique ».

  Conclusion

  Nous avons exploré deux mythes fondateurs au cours de cette étude sur l’ethnomycologie. L’un d’entre eux concerne les origines des mots psychédélique et enthéogène. Nous avons vu comment la suggestibilité et « la préparation et l’environnement » sont les facteurs principaux permettant de déterminer le résultat de la prise de drogues; et comment ces substances furent promues auprès du public grâce à des outils anthropologiques comme le « renouveau de la culture indigène ». Le second mythe a trait aux origines des soi-disant « révolution psychédélique » et « contre-culture », et nous avons découvert que ce mythe semble se fonder pour une bonne part sur les concepts bibliques de la Chute – bien que des chrétiens pourraient suggérer qu’il y a plutôt un rapport avec l’antéchrist.

  Marlene de Rios, que nous avons déjà mentionnée, remarque:

De Rios et Grob ont discuté en 1992 des rites de passages adolescents dans trois sociétés traditionnelles non-occidentales. En Occident, l’individualisme est une valeur qui n’est pas remise en cause. L’égo vide et creux a fait son apparition au sein des classes moyennes américaines, en même temps que la fin de la famille, de la communauté et de la tradition. L’aliénation, la fragmentation, et un sentiment de confusion et de perte de sens se répandent dans les sociétés occidentales, affectant en particulier les jeunes. Ce vide a besoin d’être rempli, et il l’est de manière compulsive, ce qui se traduit par divers dysfonctionnements dans notre société: désordres alimentaires, fièvre consumériste, et ce qui est perçu comme le besoin d’avoir recours à des substances modificatrices de conscience.[117]
~ Marlene Dobkin de Rios

  J’ai montré le caractère artificiel de l’histoire officielle, et le fait que les individus impliqués se sont, me semble-t-il, rendus coupables de fraude académique, sans parler du fait qu’ils travaillaient dans le cadre du programme MKULTRA de la CIA et pour les services secrets. Il conviendrait d’approfondir les recherches sur tous ceux qui, ayant participé à ces événements, évoluent encore dans le milieu universitaire, comme le professeur Carl Ruck de l’université de Boston. Les individus qui n’œuvrent pas dans le sens de l’intérêt de nos enfants n’ont, de toute évidence, pas leur place à l’université.

  Je ne sais toujours pas si Wasson se prenait pour Satan ou pour Adam, ou les deux. Donnait-il le fruit qui allait provoquer la Chute de l’humanité, ou était-il la malheureuse victime des désirs d’Ève, c’est à dire de Valentina? Au vu de ce qui précède, il est possible de conjecturer que Wasson et Huxley étaient en compétition pour tenir le rôle de Satan, et provoquer la Chute – aussi délirant que cela puisse paraître, mais il ne semble pas que nous ayons affaire à des hommes sains d’esprit.

  Il est probablement difficile de comprendre qui est la véritable cible. Mais une fois que nous avons compris que nous sommes la cible – vous et moi, les « masses » – les choses nous apparaissent alors sous une perspective nouvelle. Et ce n’est pas parce que vous-mêmes êtes incapables d’entrer dans cette logique de destruction que d’autres en sont incapables. En termes cliniques, ces gens sont qualifiés de sociopathes, ou de psychopathes – des types de personnalités que tout un chacun devrait étudier de près pour mieux se protéger. Ces individus occupent fréquemment, bien que pas systématiquement, des positions de pouvoir: présidents de sociétés, politiciens, psychologues et psychiatres, experts en relations publiques ou sociales et en marketing, membres des forces de l’ordre ou... du renseignement.

  Je suppose que le véritable enseignement à tirer de tout ceci est que Aldous Huxley, ainsi que Tim Leary et les autres, étaient, tout comme le Satan de la Bible, des psychopathes. Stevens cite Leary dans Storming Heaven:

« Je suis vraiment un psychopathe, voyez-vous. » « Je le sais », répliqua [Charles] Slack, « mais j’en suis un moi aussi ». « Vous ne m’arrivez absolument pas à la cheville » répondit Leary.[118]

  Il semble également possible que toutes leurs stratégies marketing, leurs mensonges et leurs attaques sur la jeunesse étaient une forme de magie rituelle ou de guerre religieuse pour détruire l’humanité – aussi incroyable que cette hypothèse puisse paraître. J’en viens à cette conclusion en me fondant sur leurs actions et leurs propres déclarations sur la Bible, la Genèse, Moloch, etc. La mégalomanie est une condition psychopathologique définie comme suit:

La mégalomanie est une condition psychopathologique caractérisée par des fantasmes délirants de richesse, de pouvoir, de génie, ou d'omnipotence – communément appelée folie des grandeurs. Le terme est un agrégat du mot « manie », qui signifie folie, et du grec « megalo », qui renvoie à une obsession de la grandeur et à l’extravagance, un symptôme courant de la mégalomanie. Elle peut être un symptôme de troubles maniaques ou paranoïaques.

  J’émets l’hypothèse que le fait de raconter des histoires dans lesquelles ils se placent eux-mêmes dans le cours de la narration biblique, comme Wasson semble l’avoir fait, et d’évoquer une répétition de la Chute, comme Huxley l’a clairement fait, sont des symptômes de formes extrêmement aiguës de mégalomanie. Leurs actes à l’encontre de l’humanité constituent des preuves solides de paranoïa.

  Gordon et Aldous étaient par ailleurs tous deux membres du Century Club de la CIA,[119] que l’on peut décrire comme une société secrète. Ces groupes sont notoirement connus pour pratiquer ce type de rituels.

  Résumons brièvement les principales tactiques exposées dans cet essai:

  « La préparation et l’environnement » sont les éléments fondamentaux de la suggestibilité liée à ces substances, et l’étude de l’étymologie et de l’histoire de ces mots nous a permis de découvrir des néologismes – psychédélique ou enthéogène – qui furent utilisés à des fins de marketing et pour implanter l’idée du type d’expérience souhaitée: si l’on vous dit qu’il s’agit d’une imitation de psychose, l’expérience imite la psychose; si l’on vous dit qu’elle manifeste la conscience, alors l’expérience se transforme en expansion de conscience; et si l’on vous dit que vous êtes confrontés à une expérience religieuse, alors va pour l’expérience religieuse.

  Nous avons également vu « juvénilisation » et « pédomorphose », des concepts promus par Arthur Koestler, directement dirigés contre la jeunesse en l’encourageant à consommer de la drogue et à adopter un comportement destructeur: « si vous souhaitez produire des mutations chez une espèce, travaillez sur les jeunes. »

  Il devient ainsi évident que des gens qui sont en réalité des acteurs à temps plein et des experts en relations sociales/publiques ont présenté une campagne de destruction de l’individu comme une méthode permettant d’atteindre un soi-disant « progrès spirituel » et « l’illumination »

  Et contrairement à une opinion largement répandue, nous avons vu que la prohibition de ces drogues en augmente l’attrait auprès de la jeunesse, et permet de surcroît de mieux la contrôler, ainsi que l’ont démontré les auditions de Leary devant le Congrès et cette citation de Louis Jolyon West: « La prohibition totale ou partielle des drogues offre au gouvernement un puissant moyen de contrôle dans d'autres domaines.[...] Les communards, avec leurs drogues hallucinogènes, sont sans doute moins gênants pour la société – et moins coûteux – s’ils sont maintenus à l’écart, que s’ils décidaient de s’engager dans d’autres modes d’expression de leur aliénation, comme par exemple la dissidence et la protestation politique active, vigoureuse et organisée. »

  Et nous avons vu le concept de renouveau culturel indigène dans la lettre déclassifiée envoyée à l’OSS par Gregory Bateson: « les russes ont encouragé les peuples indigènes à mettre en œuvre un renouveau de la culture indigène, tandis qu’eux-mêmes admiraient les festivals de danse et autres démonstrations de la culture indigène, tels que la littérature, la poésie, la musique et ainsi de suite[...] alors le système dans son ensemble est beaucoup plus stable, et la culture indigène ne peut être utilisée contre le peuple dominant. »

  Enfin, nous avons vu comment ont été ciblés: « des artistes, des écrivains, des poètes, des musiciens de jazz, d’élégants courtisans, des peintres, de riches bohèmes [...]. Voilà le mode de transmission de tout ce qui a trait aux domaines de la culture, de la beauté, et de la liberté philosophique. »

  Il apparaît donc que l’idée que Huxley se fait de la beauté passe par la dégradation de la société. Vous en détruisez une partie (les masses) pour en élever une autre (les élites) – qui ne semblent pas capables de s’élever davantage par elles-mêmes.

  Si les masses étaient réellement aussi stupides qu’on tente de nous le faire croire, les services de renseignement et des gens tels que Huxley, Wasson et Ruck ne dépenseraient pas autant d’énergie pour les manipuler et détruire leurs esprits. Comme l’écrivait Sir Thomas More:

Car si vous [les dirigeants] souffrez que votre peuple soit mal éduqué et que ses mœurs soient corrompues dès la plus tendre enfance, pour ensuite le punir de ces crimes auxquels son éducation l’a disposé, qu’en conclure sinon que vous commencez par créer des voleurs [et des hors-la-loi] pour les punir par la suite.[120]
~ Sir Thomas More

  La manière dont a été menée l’étude de ces substances depuis les années quarante laisse à penser qu’on a mis la charrue avant les bœufs: on a commencé par définir ces drogues avant d’en obtenir les résultats espérés, au lieu d’avoir mené des expériences scientifiques sans a priori et produit des rapports sur leurs effets concrets. Mais ce qu’elles font concrètement, c’est d’augmenter la suggestibilité. Voilà pourquoi « l’environnement et la préparation » sont si importants – parce que dans un environnement apaisé, votre suggestibilité augmente, et on peut vous faire croire à peu près n’importe quoi.

Je pense que d’ici à la prochaine génération, les dirigeants du monde auront découvert que le conditionnement des jeunes enfants et la narco-hypnose sont plus efficaces, en tant qu’instrument de gouvernement, que les matraques et les prisons, et que la soif de pouvoir peut tout autant être étanchée en suggérant au peuple qu’il peut aimer sa servitude, qu’en le flagellant et le frappant pour obtenir son obéissance.[121]
~ Aldous Huxley

  Une chose est sûre: aucun des universitaires et chercheurs cités précédemment ne devrait être cru avant que ses déclarations ne soient passées au tamis d’un examen approfondi.

Puis, à la fin des années trente, nous tinrent une réunion fatidique où nous devions décider de la marche à suivre: soit lancer un assaut massif et systématique sur plusieurs fronts, soit abandonner complètement la quête.[122]
~ Gordon Wasson
Notre goût pour la simplicité nous a amenés à compresser la chaos des années soixante en une « révolte juvénile » monolithique. Mais il existait alors deux philosophies distinctes parmi les révolutionnaires sur la façon de refaire le monde. La première consistait à prendre le pouvoir politique et à utiliser cet avantage pour élever le niveau de conscience et sauver le monde. La seconde proposait une attaque contre la conscience elle-même, à l’aide d’une famille controversée et bientôt illégale d’agents psychochimiques – les psychédéliques.[123]
~ Jay Stevens

  Nous pouvons voir que leur objectif n’était pas seulement d’attaquer et de détruire le mouvement culturel de la jeunesse, mais aussi le christianisme et la religion en général, tout en faisant la promotion de leur version New Age.

Vous ne parviendrez pas à renverser l’éthique protestante en deux années.[124]
~ Marshal McLuhan à Timothy Leary

  Nous pouvons donc commencer à voir un schéma se dessiner avec ces substances, qui a pu être utilisé tout au long de l’histoire. Nous pouvons nous demander si nous sommes confrontés à une guerre raciale ou religieuse. Dans le premier paragraphe de leur livre-référence In Darkness and Secrecy: The Anthropology of Assault Sorcery and Witchcraft in Amazonia, le prof. Neil Whitehead et le dr. Robin Wright nous donnent cet avertissement:

Le chamanisme est une obsession émergente au sein des classes moyennes du monde entier. Les livres de vulgarisation, les émissions télévisées et les articles internet se concentrent sur les bénéfices physiques et psychiques que les « techniques chamaniques » seraient censées apporter. Cet intérêt accru a entraîné une épuration continue des pratiques rituelles par ceux qui inspirent cette quête fiévreuse de sens intérieur et d’épanouissement. Ironiquement,[...] en raison des motivations de développement personnel qui amenèrent tant d’individus à tenter de comprendre le chamanisme, deux aspects fondateurs du chamanisme amazonien et ont été purement et simplement supprimés des rites: le sang, i.e. la violence, et le tabac. Une telle suppression n’est pas seulement un mensonge qu’on se fait vainement à soi-même, mais, plus important encore, il s’agit d’une répétition du mode de pensée colonial qui non seulement niait les différences culturelles radicales, mais encore refusait de mesurer les conséquences de ce déni.[125]
~ Prof. Neil Whitehead et dr. Robin Wright

  Nous avons vu comment l’anthropologie utilisée comme une arme et le renouveau de la culture indigène ont été vendus aux masses. Il apparaît que « l’expérience religieuse » vendue à la population via les drogues, le néo-chamanisme et le mysticisme oriental, était quant à elle un loup déguisé en agneau – la Chute (et Aldous Huxley était membre de la société fabienne, dont le logo est précisément un loup déguisé en agneau). Il s’agissait d’une recréation des mystères dionysiaques – et nous sommes bel et bien tombés dans la débauche.

Epsilons (chant)
No more Mammy, no more Pappy:
Ain't we lucky, ain't we happy?
Everybody's oh so happy,
Everybody's happy now!
[Plus de maman, plus de papa:
On a de la chance, on est heureux
Tout le monde est tellement heureux,
Tout le monde est heureux à présent!]
Sex galore, but no more marriages;
No more pushing baby carriages;
No one has to change a nappy–
Ain't we lucky, ain't we happy:
Everybody's happy now.
[Du sexe à gogo, mais plus de mariages;
Plus besoin de pousser les poussettes de bébés;
Personne ne doit changer de couches–
On a de la chance, on est heureux:
Tout le monde est heureux à présent.]
Dope for tea and dope for dinner,
Fun all night, and love and laughter;
No remorse, no morning after.
Where's the sin, and who's the sinner?
Everybody's happy now.
[De la came pour le thé et de la came au dîner.
On s’éclate toute la nuit, on s’aime et on rit;
Plus de remords, plus de gueule de bois.
Où est le péché, et qui est le pécheur?
Tout le monde est heureux à présent.]
Girls pneumatic, girls exotic,
Girls ecstatic, girls erotic–
Hug me, Baby; make it snappy.
Everybody's oh so happy,
Everybody's happy now.
[Des filles-poupées gonflables, des filles exotiques,
Des filles extatiques, des filles érotiques–
Prends-moi dans tes bras, bébé; mets-y du tien.
Tout le monde est tellement heureux,
Tout le monde est heureux à présent.]
Lots to eat and hours for drinking
Soma cocktails–no more thinking.
NO MORE THINKING, NO MORE THINKING!
Everybody's happy now.
[Plein de trucs à manger et des heures pour boire
Des cocktails au Soma–plus de pensée.
PLUS DE PENSÉE, PLUS DE PENSÉE!
Tout le monde est heureux à présent.]
[126]
~ Aldous Huxley

  Aldous Huxley serait probablement heureux s’il n’y avait plus de pensée – plus de pensée si ce n’est la sienne. C’est en quelque sorte un argument d’autorité. Et je suppose que les psychopathes trouveront cette chansonnette amusante. Mais les autres n’y verront que les divagations d’un esprit irascible, malade et décrépit.

  La dernière chose que le lecteur pourrait se demander est: en quoi la création des hippies est-elle une tactique de la CIA, et comment les affecte-t-elle?

  Le fait de pousser les gens à « se contempler le nombril », à se concentrer sur les substances psychédéliques qui favoriseraient l’expansion de la conscience, d’abrutir les gens, etc., nous détourne des véritables problèmes sociaux tels que les inégalités sociales, et, plus important encore, nous empêche d’agir pour y remédier:

Ce n’est probablement pas un hasard si la société qui a le plus systématiquement encouragé l’utilisation de ces substances, l’Inde, a produit l’un des ordres sociaux les plus dysfonctionnels jamais créés par l’humanité, dans lequel l’homme pensant passe son temps à explorer sa conscience assis dans la position du Bouddha et sous l’influence de drogues, pendant que la pauvreté, la maladie, la discrimination sociale et la superstition sont endémiques et y ont atteint des niveaux d’organisation jamais vus dans l’histoire.[127]
~ David McClelland

  Ce qui permettrait de ralentir cette Chute vers la débauche serait un mot pour qualifier ces substances qui n’aurait aucun lien avec les intentions cachées de la communauté du renseignement ou autres. Nous avons besoin d’un mot qui avertirait réellement les consommateurs de ce à quoi ils vont être confrontés.

  Les recherches menées à l’occasion de la rédaction de cet article m’amènent à proposer un mot tel que « suggestogènes », ou « suggérogènes ». Un mot de ce type permettrait au moins d’informer les utilisateurs potentiels que ce qu’on leur a suggéré au sujet de ces substances deviendra probablement la réalité de leur expérience. Un tel mot permettrait d’éviter tout ce jargon qui induit les gens en erreur: hallucinatoire, psychotique, expansion de conscience, spirituel, etc. La définition du mot « suggérer » donnée par l’Oxford English Dictionary semble, à ma grande surprise, parfaitement appropriée à notre étude:

suggérer, v.
[Latin suggerĕre, f. sug- = sub- + gerĕre apporter]
1. a.1.a trans. S’imposer à l’esprit en tant qu’objet de pensée, une idée sur laquelle il faut agir, une question ou un problème à résoudre; dans un usage primitif, s’applique particulièrement à l’insinuation ou à l’inclination au mal. Dans une acception plus large, proposer comme explication ou solution, comme marche à suivre, une personne ou chose qui convient à un besoin.
b.1.b Qui s’applique à la conscience, aux sentiments, etc.; par conséquent, provoquer l’exécution de choses externes, ou leur fournir un motif.
[…] d.1.d Émettre une suggestion.
e.1.e Se dit d’une idée, d’une proposition, etc.: qui se présente à l’esprit.
†2.2 a.2.a Inciter (une personne) à faire le mal; tenter ou faire quelque chose; séduire. Obs.
†b.2.b Insinuer (dans l’esprit d’une personne) l’idée (fausse) que... Obs.
3.3 Faire une allusion ou insinuer un soupçon, sans donner d’explication complète ou directe.

  Cette idée m’est venue complètement par hasard, après avoir, au cours de la rédaction de cet article, constaté la manière dont ces substances opéraient réellement. Suggestogène ou suggérogène nous amènent à être conscients de « l’insinuation ou à l’inclination au mal » – ce qui, ainsi que nous l’avons vu précédemment, était l’objectif de la soi-disant « révolution psychédélique » et la véritable intention de personnes telles que Aldous Huxley, Ruck et Wasson.

  Comme l’a déclaré le dr. Sydney Cohen, psychiatre du programme MKULTRA de la CIA, devant le Congrès en 1966:

Puis-je ajouter quelque chose à ce que vous venez de dire, sénateur? Je pense qu’il convient aussi de rappeler à ces jeunes gens que l’état dans lequel on se trouve sous l’influence du LSD est un état d’hyper-suggestibilité, où toute critique est absente, et que ce qu’il se passe alors peut submerger certaines personnes, et être pourtant complètement illusoire. On peut y trouver des éléments qui méritent un examen, mais la probabilité est grande que ces éléments s’avèrent absolument invalides et qu’ils puissent submerger certaines personnalités crédules.[128]
~ Sydney Cohen

  Le professeur Marlene Dobkin de Rios évoque elle aussi ce facteur d’hyper-suggestibilité:

Les substances psychédéliques telles que l’ayahuasca créent un état d’hyper-suggestibilité dans lequel les individus sont très susceptibles d’être influencés par d’autres. De nombreuses cultures traditionnelles se sont servies de cette condition pour inculquer aux jeunes des valeurs culturelles et des comportements au moment de leur initiation dans l’âge adulte. En Occident, les valeurs de la contre-culture peuvent être inculquées aux jeunes lorsqu’ils consomment ces substances psychédéliques, particulièrement lorsqu’elles sont prises dans un contexte antinomiste.[129]
~ Marlene Dobkin de Rios

  Nous y voilà. En un seul paragraphe, Marlene de Rios a résumé l’usage historique de l’ayahuasca, du peyotl, et même des anciens mystères d’Éleusis. Et « antinomiste » signifie: « qui s’applique à la vue selon laquelle la grâce libère les chrétiens de l’obligation d’observer la loi morale. »

  Dans cette optique, la suggestibilité est utilisée pour détruire le christianisme et les valeurs morales protestantes. L’inverse est sans doute vrai: il est probable que le judéo-christianisme s’est lui aussi servi de la suggestibilité offerte par ces substances, comme je l’ai déjà écrit à de nombreuses reprises. Tout ceci éclaire d’une lumière nouvelle mes ouvrages précédents, en particulier Astrotheology & Shamanism: il semblerait que le secret des anciennes sociétés, ainsi que celui du christianisme primitif, résidait dans le fait que ces substances étaient utilisées pour augmenter la suggestibilité et le contrôle, pour inculquer des idées, plutôt que dans un but religieux ou spirituel.

  On pourrait donc définir suggestogène(s) ou suggérogène(s) comme suit:

Une substance ou un ensemble de substances anciennement connues sous le nom d’hallucinogènes, psychédéliques, enthéogènes, schizophrénigènes, psychotomimétiques, psychotropiques, psychoactifs, adaptogènes, empathogènes, enactogènes, psycholytiques, et d’autres noms divers et variés, qui ont été utilisées au cours de l’histoire pour soumettre une personne à la volonté d’une autre, souvent pour faire le mal, et qui génère un état d’hyper-suggestibilité chez leur utilisateur. Cet état d’hyper-suggestibilité atteint un tel niveau que le seul nom de ces substances a pu influencer la nature de l’expérience vécue par leur utilisateur – d’où suggestogènes (pl.). D’un point de vue historique, ces substances furent utilisées par des hommes tels que Aldous Huxley et Gordon Wasson dans le but de recréer la Chute biblique.

Adj. Suggestogénique/suggérogénique: qui peut être utilisé pour remplir ces objectifs.

  S’il s’avère que ce mot possède des connotations négatives qui ne permettent pas d’évoquer le facteur de suggestibilité et/ou d’autres dangers liés à l’utilisation de ces substances, ce n’est pas intentionnel, et l’utilisation de ce mot devra être immédiatement interrompue.

  Si, en revanche, la simple utilisation de ce mot permet d’éveiller les individus et de les libérer de cette aliénation, alors il convient d’en permettre l’usage.

  Qu’y a-t-il dans un nom? Pratiquement tout.



  Épilogue

  Un détail n’a cessé de me perturber au fur et à mesure que je menais cette enquête et pendant la rédaction de cet article. À présent que nous connaissons le contexte, et sachant que la majeure partie de l’expérience psychédélique est fondée sur la suggestibilité, je me pose cette question: Maria Sabina, étant illettrée, aurait-elle suggéré la mort de ce garçon de dix-sept ans? Cet incident a-t-il amené Wasson a mesurer tout le potentiel des champignons pour le contrôle social? Et qu’en est-il du mouvement « 21 décembre 2012, la fin du monde », soi-disant inspiré du calendrier maya? Comme l’a écrit Wasson: « le nombre de sacrifices humains, décrits avec force détails, la façon dont ils sont liés au calendrier religieux [...] ».

  Je laisse le lecteur en décider.



  Notes:

[1] Timothy Leary in Flashbacks, pp. 387, J. P. Tarcher/Putnam books, 1983/1990, pp. 387. ISBN: 0-87477-4977
[2] Timothy Leary, Ralph Metzner, Richard Alpert,
The Psychedelic Experience: A Manual Based on the Tibetan Book of the Dead, Kensington Publishing Corp., 1964/1992. pp. 11
[3] CIA MKULTRA records, Mori ID#: 145021, Filed: 11/19/1953
[4] Jay Stevens,
Storming Heaven, Atlantic Monthly Press, 1987, pp. 59. ISBN: 0-87113-076-9
[5] Aldous Huxley,
Moksha, Park Street Press, 1977/1999, pp. 181-182. ISBN: 978-0-89281-758-0
[6] Timothy Leary in
Flashbacks, P. 387, Jeremy P. Tarcher/Putnam books, 1983/1990, pp. 251-252. ISBN: 0-87477-497-7
[7] Aldous Huxley,
Moksha, Park Street Press, 1977/1999, pp. 107. ISBN: 978-0-89281-758-0
[8] Gordon Wasson in
Persephone’s Quest, Yale University Press, 1986, pp. 30. ISBN: 0-300-05366-9
[9] Marty Lee & Bruce Shlain,
Acid Dreams, Grove Press, 1985, pp. 38. ISBN: 0-8021-3062-3
[10]
Ibid pp. 68
[11]
Ibid pp. 70
[12] Leary in
The Narcotic Rehabilitation Act of 1966. Hearings before a special subcommittee, Eighty-ninth Congress, second session. [89] Y 4.J 89/2:N 16/3. pp. 246, 250
[13] “Dr. Timothy Leary Defends Responsible Use of LSD, May, 1966” University of Richmond Virginia website: https://historyengine.richmond.edu/episodes/view/5257
[14]
Oxford English Dictionary, “psychotomimetic”
[15]
Ibid
[16]
Ibid
[17] Alexander and Ann Shulgin,
Pihkal: A Chemical Love Story. Transform Press, 2000, ISBN 0-9630096-0-5. pp. 65
[18] Colin Ross,
The C.I.A. Doctors, Manitou Communications, Inc., 2006, pp. 83. ISBN: 0-9765508-0-6, see also CIA MKULTRA Subproject 47 letter of March 25, 1964 on Humphry Osmond letterhead, declassified June 1977.
[19] Aldous Huxley,
The Doors of Perception and Heaven and Hell, pp. 54
[20]
Ibid, pp. 56
[21]
Ibid, pp. 139
[22] Aldous Huxley,
Moksha, Park Street Press, 1977/1999, pp. 107. ISBN: 978-0-89281-758-0. See also Letters of Aldous Huxley, ed. by Grover Smith, Chatto & Windus Ltd., 1969, pp. 795ff
[23] Marty Lee & Bruce Shlain,
Acid Dreams, 54-55 Grove Press, 1985, pp. 54-55. ISBN: 0-8021-3062-3
[24]
Ibid PP. 54-55
[25] Albert Hofmann, Psychotomimetic agents. In A. Burger (Ed.)
Chemical Constitution and Pharmacodynamic Action, Vol. II, Dekker, New York, 1968.
[26] Créées par le dr. Frank Olson, assassiné par la CIA pour avoir menacé de les révéler au public – ce qui aboutira aux commissions Church qui exposeront le programme MKULTRA
[27] Carl Ruck, Gordon Wasson, etc.,
The Journal of Psychedelic Drugs, Vol. 11(1-2) Jan-Jun, 1979, pp. 146
[28] Michael Hollingshead,
The Man Who Turned on the World, Abelard-Schuman, pp. 144. ISBN: 0-200-04018-9
[29]
Ibid
[30] Albert Hofmann,
LSD My Problem Child, J. P. Tarcher, Inc., pp. 15. ISBN: 0-87477-256-7
[31]
Ibid, pp. 16
[32]
Ibid, pp. 17-19
[33]
Ibid, pp. 21
[34] Gordon Wasson in
Persephone’s Quest, Yale University Press, 1986, pp. 30. ISBN: 0-300-05366-9
[35] B.H. Friedman,
Tripping: A Memoir, Provincetown Arts Press, 2006, pp. 48ff. ISBN: 0-944854-48-6
[36] Irvin et Atwill,
La révolution psychédélique: un produit de l'ingénierie sociale.
[37]
Psychedelic Intelligence, produced by Jan Irvin, Gnostic Media, May 2014.
[38] Présentation de Gordon Wasson au Century Club, The Century Club, 04-01-1971. Audio. On y entend le président du Century discuter de la demande d’admission d’Aldous Huxley avec Gordon Wasson. Disponible aux archives de la Century Association.
[39] Youtube video:
A Conversation on LSD – 1979, Une « réunion » filmée dans la résidence d’Oscar Janiger avec Tim Leary, Humphry Osmond, Sidney Cohen, etc.
[40]
Ibid
[41] Louis Jolyon West in
Hallucinations: Behaviour, Experience, and Theory by Ronald K. Siegel and Louis Jolyon West, 1975. ISBN 978-1-135-16726-4. pp. 298 ff.
[42] Marlene Dobkin de Rios,
Hallucinogens: Cross-Cultural Perspectives, University of New Mexico Press, 1984, pp. 16
[43]
Letters of Aldous Huxley, ed. by Grover Smith, Chatto & Windus Ltd., 1969, pp. 795ff, letter #744.
[44] Aldous Huxley, Moksha, ed. by Michael Horowitz, Inner Traditions, 1977/1999, pp. 180. ISBN: 978-089281758-0
[45]
Ibid, pp. 181
[46]
Ibid, pp. 181ff
[47] Marty Lee & Bruce Shlain,
Acid Dreams, Grove Press, 1985, pp. 78. ISBN: 0-8021-3062-3
[48] Aldous Huxley,
Moksha, Park Street Press, 1977/1999, pp. 186. ISBN: 978-0-89281-758-0
[49] David Black,
Acid, Vision Paperbacks, 1998/2001, pp. 49. ISBN: 1-901250-30-x
[50] Aldous Huxley,
Brave New World Revisited, Harper & Row, Publishers, 1958, Chap. 2, 1er paragraphe.
[51] Jonathan Ott,
Pharmacotheon, Natural Products Company, 1996, pp. 103. ISBN: 0-9614234-9-8
[52] CIA MKULTRA Sous-projet 47 lettre du 25 mars 1964 avec l’en-tête Humphry Osmond, déclassifiée en juin 1977.
[53] Colin Ross,
The C.I.A. Doctors, Manitou Communications, Inc., 2006, pp. 83. ISBN: 0-9765508-0-6
[54] Louis Jolyon West in
Hallucinations: Behaviour, Experience, and Theory by Ronald K. Siegel and Louis Jolyon West, 1975. ISBN 978-1-135-16726-4. pp. 293 ff.
[55] Jay Stevens, Storming Heaven, Atlantic Monthly Press, 1987, pp. 85. ISBN: 0-87113-076-9
[56] Abram Hoffer, Humphry Osmond,
The Hallucinogens, Academic Press of New York and London, 1967.
[57] Julian Huxley, Ernst Mayr, Humphry Osmond & Abram Hoffer, Schizophrenia as a Genetic Morphism, in
Nature 204, 220 - 221 (17 October 1964); doi:10.1038/204220a0
[58] Carl Ruck, Gordon Wasson, et al,
The Journal of Psychedelic Drugs, Vol. 11(1-2) Jan-Jun, 1979, pp. 145
[59] Irvin et Atwill,
La révolution psychédélique: un produit de l'ingénierie sociale.
[60] Jan Irvin,
L’histoire secrète des champignons hallucinogènes; et Irvin et Atwill, La révolution psychédélique: un produit de l'ingénierie sociale.
[61] Jonathan Ott –
Pharmacotheon, Natural Products Company, 1996, pp. 15. ISBN: 0-9614234-9-8
[62] Jan Irvin,
L’histoire secrète des champignons hallucinogènes.
[63] Edward Bernays in
The Fluoride Deception, by Christopher Bryson, Seven Stories Press, 2006, 158ff. ISBN: 1583227008
[64] Jonathan Ott,
The Age of Entheogens &The Angel’s Dictionary, Natural Products Company, 1995, pp. 88-89. ISBN: 0-9614234-7-1
[65] Michael Hollingshead,
The Man Who Turned on the World, Abelard-Schuman, pp. 15 ISBN: 0-200-04018-9
[66] Dave McGowan,
Weird Scenes Inside the Canyon, Headpress, 2014, pp. 59. ISBN: 978-1909394124
[67] John Marks,
The Search for the Manchurian Candidate, Times Books, 1979, pp. ix. ISBN: 0-8129-0773-6
[68] Andrews archive, Manuscripts and Archives, Yale University Library, Box 40: folder 441; Box 42: folder 460.
[69] Carl Ruck, Gordon Wasson, et al,
The Journal of Psychedelic Drugs, Vol. 11(1-2) Jan-Jun, 1979, pp. 145
[70]
Ibid
[71]
Ibid
[72] Neil Whitehead and Robin Wright,
In Darkness and Secrecy, Duke University Press, 2004, pp. 171. ISBN: 0-8223-3345-7
[73] Gregory Bateson, (1944) Office of Strategic Services South East Asia Command: Memo de Gregory Bateson à Dillon Ripley, Sujet: “Your Memo No. 53” en date du 15/11/44. Fourni par la Central Intelligence Agency suite à une requête via le Freedom of Information Act d’août 1994. FOIA Reference F94-I51 1. Lu dans l’article du Prof. David Price: “Gregory Bateson and the OSS: World War II and Bateson’s Assessment of Applied Anthropology”, Sept. 2010, sur: http://www.currentconcerns.ch/index.php?id=1110
[74] Andy Letcher,
Shroom: A Cultural History of the Magic Mushroom, HarperCollins Publishers, 2007, pp. 102-104. ISBN: 978-0-06-082828-8
[75] Alvaro Estrada,
Maria Sabina. Her Life and Chants. Santa Barbara: Ross-Erikson, Inc., 1981.
[76] Andy Letcher,
Shroom: A Cultural History of the Magic Mushroom, HarperCollins Publishers, 2007, pp. 110. ISBN: 978-0-06-082828-8
[77] Maria Sabina in
Maria Sabina Her Life and Chants, by Alvaro Estrada, Ross-Erikson Inc., 1981, pp. 74. ISBN: 0-915520-32-8
[78]
Ibid, pp. 105-190.
[79]
Ibid, pp. 63
[80] Brian Akers,
The Sacred Mushrooms of Mexico, University Press of America, 2007, pp. 49. ISBN: 978-0-7618-3582-0
[81] Gordon Wasson in
Persephone’s Quest, Yale University Press, 1986, pp. 24. ISBN: 0-300-05366-9
[82]
Ibid, pp. 33-35
[83]
Ibid, pp. 35
[84]
Ibid, pp. 35ff
[85]
Ibid, pp.37ff
[86] Brian Akers,
The Sacred Mushrooms of Mexico, University Press of America, 2007, pp. 81-82. ISBN: 978-0-7618-3582-0
[87] Jay Courtney Fikes,
Carlos Castaneda, Academic Opportunism and the Psychedelic Sixties, Millenia Press, 1993. ISBN: 0-0696960-0
[88] http://www.jayfikes.com/Home_Page.html
[89] Fernando Benitez, ed. by Brian Akers, in
The Sacred Mushrooms of Mexico, University Press of America, 2007, pp. 97. ISBN: 978-0-7618-3582-0
[90] Hallucinogenic Drugs Use by Other Societies Studied,
The Valley News, March 27, 1970, Van Nuys, California. (Les noms des sections sont quasi-illisibles – il semblerait qu’il s’agisse de: 10-A-Central, 12-A-?, 14-A-?, 14-A-North, 16-A-West, 14-A-East.)
[91] Documents et lettres tirées des archives de la CIA sur R. Gordon Wasson – requête FOIA de février 2012. Approved for release 2003/05/05 : CIA-RDP80R01731R000700100003-5
[92] Richard DeMille archives, UC Santa Barbara: Box 1, folder 26, pp. 9.
[93] Brian Akers,
The Sacred Mushrooms of Mexico, University Press of America, 2007, pp. 95. ISBN: 978-0-7618-3582-0
[94]
Ibid, pp. 110
[95] Mircea Eliade, Shamanism: Archaic Techniques of Ecstasy, Princeton University Press, 1964, pp. 401. ISBN: )-691-01779-4
[96] Brian Akers, The Sacred Mushrooms of Mexico, University Press of America, 2007, pp. 84. ISBN: 978-0-7618-3582-0
[97]
Ibid
[98] Maria Sabina in
Maria Sabina Her Life and Chants, by Alvaro Estrada, Ross-Erikson Inc., 1981, pp. 72ff. ISBN: 0-915520-32-8
[99]
Ibid, pp. 86
[100]
Gordon Wasson in Persephone’s Quest, Yale University Press, 1986, P. 36. ISBN: 0-300-05366-9
[101] Gordon Wasson,
The Wondrous Mushroom, City Lights Books, 1980/2013, pp. 201ff
[102]
Ibid pp. 202
[103] Brian Akers,
The Sacred Mushrooms of Mexico, University Press of America, 2007, pp. 84. ISBN: 978-0-7618-3582-0
[104] Gordon Wasson,
The Wondrous Mushroom, City Lights Books, 1980/2013, pp. 122
[105] Gordon Wasson, Carl Ruck, et al,
The Journal of Psychedelic Drugs, Vol. 11(1-2) Jan-Jun, 1979, pp. 145
[106]
Ibid
[107]
Ibid
[108] Marty Lee & Bruce Shlain,
Acid Dreams, Grove Press, 1985, pp. 68. ISBN: 0-8021-3062-3
[109] Michael Hollingshead,
The Man Who Turned on the World, Abelard-Schuman, pp. 34. ISBN: 0-200-04018-9
[110] Timothy Leary,
Flashbacks, J. P. Tarcher/Putnam books, 1983/1990, pp. 251-252. ISBN: 0-87477-497-7
[111] Timothy Leary in
Mission Mind Control, ABC Television, 1979. 16:58ff.
[112] Timothy Leary in a conversation with Aldous Huxley in
Flashbacks, J. P. Tarcher/Putnam books, 1983/1990, pp. 44. ISBN: 0-87477-497-7
[113] Video:
Timothy Leary & Satanism, "I’ve been an admirer of Aleister Crowley. I think that I’m carrying on much of the work that he started over a hundred years ago." https://www.youtube.com/watch?v=7Ky0saKkfig
[114] R. Gordon Wasson, Seeking The Magic Mushroom,
Life magazine, May 13, 1957
[115] Jan Irvin,
The Holy Mushroom: Evidence of Mushrooms in Judeo-Christianity, Gnostic Media, 2008.
[116] Jay Stevens,
Storming Heaven, Atlantic Monthly Press, 1987, pp. 112ff. ISBN: 0-87113-076-9
[117] Marlene Dobkin de Rios,
A Hallucinogenic Tea, Laced with Controversy, Preager, 2008, pp. 104. ISBN: 978-0-313-34542-5
[118] Jay Stevens,
Storming Heaven, Atlantic Monthly Press, 1987, pp. 132. ISBN: 0-87113-076-9
[119] Présentation de Gordon Wasson au Century Club, The Century Club, 04-01-1971. Audio. On y entend le président du Century discuter de la demande d’admission d’Aldous Huxley avec Gordon Wasson. Disponible aux archives de la Century Association.
[120] Sir Thomas More (1478-1535),
Utopia, Book 1
[121]
Letters of Aldous Huxley, ed. by Grover Smith, Chatto & Windus Ltd., 1969, pp. 604, letter #572.
[122] Gordon Wasson in
Persephone’s Quest, Yale University Press, 1986, pp. 18. ISBN: 0-300-05366-9
[123] Jay Stevens, introduction to
The Invisible Landscape, 1993 edition, by brothers McKenna, pp. XII.
[124] Timothy Leary,
Flashbacks, J. P. Tarcher/Putnam books, 1983/1990, pp. 251-252. ISBN: 0-87477-497-7
[125] Neil Whitehead and Robin Wright,
In Darkness and Secrecy, Duke University Press, 2004, pp. 1. ISBN: 0-8223-3345-7
[126]
Letters of Aldous Huxley, ed. by Grover Smith, Chatto & Windus Ltd., 1969, pp. 809, letter #757.
[127] David McClelland in Michael Hollingshead,
The Man Who Turned on the World, Abelard-Schuman, pp. 34. ISBN: 0-200-04018-9
[128] Sydney Cohen in
Organization and Coordination of Federal Drug Research and Regulatory Programs: LSD. Hearings, Eighty-ninth Congress, second session. May 24, 25, and 26, 1966. [89] Y 4.G 74/6:L 99. pp. 157
[129] Marlene Dobkin de Rios,
A Hallucinogenic Tea, Laced with Controversy, Preager, 2008, pp. 16. ISBN: 978-0-313-34542-5



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  • Sur Vito Paulekas et les Freaks :

  « Les premiers hippies de Hollywood, et peut-être les premiers hippies tout court, étaient Vito, sa femme Szou, Captain Fuck, et leur groupe d’environ trente-cinq danseurs. Ils s’appelaient les Freaks, menaient une vie semi-communautaire et participaient à des partouzes et à des formes de danse libre dès qu’ils le pouvaient. » Barry Miles, dans son livre Hippie.

Vito Paulekas
Vito Paulekas

  Comme par magie, de nouveaux clubs se mirent à pousser comme des champignons sur le légendaire Sunset Strip à partir de 1964, et d’anciens clubs, alors considérés comme étant depuis longtemps arrivés en bout de course, retrouvèrent une seconde jeunesse. [...] La peinture sur les murs de ces nouveaux clubs n’était pas encore sèche, que des groupes comme Love, The Doors, The Byrds, Buffalo Springfield, The Turtles ou The Mamas and the Papas se précipitèrent pour frapper à leurs portes. Le problème était toutefois que ces clubs n’étaient pas encore connus du public, que le Ciro’s était depuis longtemps passé de mode, et que personne n’avait jamais entendu parler de tous ces groupes. Il fallait donc trouver un moyen de créer du buzz autour de ces clubs, pour attirer les gens et donner une nouvelle vie au Strip, ainsi que, bien entendu, lancer la carrière de ces nouveaux groupes.

  On ne pouvait pas s’attendre à ce que ces groupes remplissent les clubs par eux-mêmes, puisque, en plus d’être totalement inconnus – et oui, bien que je sache que vous n’avez pas envie de l’entendre et que je vais probablement être inondé de lettres de plaintes, je vais tout de même le dire – ils n’étaient pas très bons, au moins pour ce qui concerne leurs incarnations en live. Il est certain qu’ils sonnaient vraiment bien sur vinyl, mais c’était en grande partie dû au fait que ce n’étaient pas les membres de ces groupes qui jouaient pendant les enregistrements (du moins, pas aux débuts du mouvement), et les riches harmonies vocales qui étaient la marque de fabrique du « son du Laurel Canyon » étaient créées en studio avec une bonne dose d’effets sonores. Sur scène, c’était une toute autre histoire.

  C’est ici qu’entre en scène la troupe colorée et flamboyante des Freaks, qui furent une composante essentielle de la stratégie visant à attirer les clients dans ces clubs. Les danseurs de Vito et Carl furent une attraction permanente de la scène du Sunset Strip, ce dès le jour de l’ouverture de ces clubs au public, et tous les témoignages rapportent qu’ils étaient traités comme des altesses royales par les patrons de club. Comme l’a reconnu John Hartmann, propriétaire du Kaleidoscope Club et frère du comédien Phil Hartmann : « je laissais rentrer Vito et ses danseurs gratuitement chaque semaine, parce qu’ils attiraient les gens. C’étaient vraiment des hippies, et nous devions donc les avoir. Ils rentraient gratuitement dans à peu près tous les clubs. Ils étaient une bénédiction pour votre affaire. Ils vous validaient. S’ils étaient la quintessence de la culture hippie et que vous essayiez d’être un night-club hippie, il vous fallait ces hippies. »

  Comme l’a expliqué Kim Fowley avec son franc-parler habituel : « un groupe n’avait pas à être bon, tant que les danseurs étaient là. » Et à la vérité, le groupe ne comptait pas réellement, si ce n’était pour produire un semblant de bruit de fond pour le véritable spectacle, qui avait lieu sur la piste de danse. Gail Zappa a candidement admis que, même lors des spectacles donnés par son mari, la véritable attraction ne se trouvait pas sur scène : « Les clients venaient pour voir danser les Freaks. Personne n’en parle jamais, mais c’était pourtant le cas. » Frank Zappa a ajouté : « Dès qu’ils arrivaient, il se passait quelque chose, parce qu’ils dansaient d’une façon que personne n’avait encore jamais vue, en criant et en hurlant tout en se roulant par terre et en faisant toutes sortes de choses étranges. Ils étaient aussi habillés d’une manière incroyable, et ils donnaient vie à tout ce qui se passait. » [...]

Les Freaks en action

  [Ndt: Sur Godo Paulekas, le fils de Vito et Szou décédé à l’âge de trois ans suite à un étrange accident :] Nous savons, par exemple, qu’un musicien et compositeur nommé Raphael a raconté à l’écrivain Michael Walker qu’il était présent un soir chez Vito, lorsque Godo fut amené : « Ils se passaient ce petit garçon, en cercle, et passaient leurs bouches sur son corps nu. C’était leur manière de ‘‘ l’initier à la sensualité ’’. » Nous savons aussi que Vito et Szou ont eu une réaction plutôt étrange à l’annonce de la mort de leur premier-né, comme le raconte [Pamela] Des Barres : « J’étais dévastée par le chagrin, mais Vito et Szou ont insisté pour qu’on ne change pas nos plans pour la soirée. Nous sommes sortis pour aller danser, et lorsque les gens demandaient où était le petit Godo, Vito répondait : ‘‘ il est mort aujourd’hui ’’. C’était bizarre, vraiment bizarre. » [...]

Szou Godo Paulekas
Szou et Godo Paulekas

  Pour ajouter une dose d’étrangeté, voici une citation du San Francisco Weekly [...] : « le premier candidat [de Kenneth Anger] pour interpréter le rôle de Lucifer, un enfant de cinq ans dont les parents hippies sont des célébrités de la scène de la contre-culture de Los Angeles, est décédé des suites d’une chute à travers un velux. En 1967, Anger avait déménagé à San Francisco, et recherchait un nouveau Lucifer. » Comme le savent peut-être certains lecteurs, Anger trouva bientôt son nouveau Lucifer en la personne de Bobby Beausoleil, le membre de la Famille Manson et ancien guitariste du groupe Grass Roots. [...]

Pamela Des Barres
Pamela Des Barres

  Pamela Des Barres jette une lumière encore un peu plus crue sur les aspects les plus sombres de la troupe des Freaks, lorsqu’elle décrit une scène que Vito avait organisée un soir dans son studio : « deux très jeunes filles se léchaient la chatte [...] tout le monde observait la scène en silence, comme s’il s’agissait d’un élément essentiel de l’entraînement prodigué par le grand-maître, Vito.[...] Une des filles sur le lit à baldaquin était âgée de seulement douze ans, et quelques mois plus tard, Vito dut s’exiler à Tahiti à cause de cette affaire, et de bien d’autres du même genre. » [...] Comme l’a remarqué Pamela Des Barres : « Vito était comme Frank [Zappa], il ne prenait jamais de drogue. C’étaient deux chefs de clan qui voulaient tout contrôler. »

  « Vito avait dépassé la cinquantaine, mais il baisait des déesses dans tous les sens... Il donnait des cours de sculpture en argile sur Laurel Avenue, où il apprenait la sculpture à de riches douairières. Et c’était aussi la salle de répétition des Byrds. Puis Jim Dickson a eu l’idée de les mettre au Ciro, en se disant que tous les freaks se ramèneraient, et que les Byrds seraient leurs Beatles. » Kim Fowley

  « Vito déboulait tous les soirs avec son entourage, composé le plus souvent de quatre ou cinq filles superbes. C’est une comparaison un peu étrange, mais c’était un peu comme ce qu’il se passait avec Manson, une petite secte. » Lou Adler, producteur/manager de The Mamas and the Papas.

  « J’ai dit pendant des années qu’il y avait une sorte d’analogie entre Vito et Manson... Vito était un genre de maquereau. Il était accueilli comme un VIP par tous ces artistes parce qu’il amenait toujours avec lui des filles délurées de quatorze ou quinze ans qui étaient ravies de satisfaire leurs besoins. » Un membre de la famille Paulekas, au cours d’une conversation par e-mail avec l’auteur.


[Ndt : l'auteur signale par ailleurs que Vito Paulekas était le cousin germain de Bobo Rockefeller, l'épouse de Winthrop Rockefeller.]

 

  • Sur les Young Turks :

  Les Freaks jouèrent certes un rôle extrêmement important dans la popularisation des groupes musicaux du Laurel Canyon ; mais un autre groupe joua lui aussi un rôle-clé dans cette entreprise : les Young Turks de Hollywood. Tout comme les Freaks, les Young Turks furent immédiatement et constamment présents sur la scène émergente du Sunset Strip. Et comme avec les Freaks, leur présence fut fortement médiatisée. Les habitants du cru et les touristes savaient où se rendre pour s’extasier devant les Freaks, et, bonus non négligeable, avoir la possibilité de côtoyer des stars telles que Peter Fonda, Jack Nicholson, Bruce Dern, Dennis Hopper et Warren Beatty, ainsi que leurs pendants féminins – comme Jane Fonda, Nancy Sinatra et Sharon Tate.

  Et tout comme les Freaks, les Turks détournaient l’attention des gens, leur faisant oublier la médiocrité des musiciens qui occupaient la scène. Après tout, de jeunes hommes à qui on offrait la possibilité de rencontrer Jayne Mansfield en chair et en os ne s’apercevaient peut-être même pas qu’il y avait un groupe sur scène ! [...]

Jayne Mansfield
Jayne Mansfield

  Nombre de ces jeunes stars si glamour avaient noué des liens étroits avec les musiciens du Laurel Canyon. Certaines d’entre elles, comme Peter Fonda, s’installèrent dans le Laurel Canyon pour vivre, travailler, et faire la fête en compagnie de ces stars du rock (et, dans leurs heures creuses, faire passer à la casserole la femme de John Phillips, Michelle, qui a écarté les cuisses pour quasiment tous les hommes présents dans le canyon, y compris Jack Nicholson, Dennis Hopper, Warren Beatty, Roman Polanski et Gene Clark des Byrds). Certains n’ont jamais quitté le canyon ; Jack Nicholson occupe toujours une luxueuse propriété située sur Mulholland Drive, entre le Laurel Canyon et le Coldwater Canyon. Warren Beatty vit tout près de la demeure de Nicholson, qui a par ailleurs acquis l’ancienne maison attenante appartenant à Marlon Brando. [...]

  À présent que nous avons établi à quel point les Young Turks étaient intégrés à la scène du Laurel Canyon et du Sunset Strip, et montré l’importance du rôle qu’ils ont joué pour attirer les foules dans les clubs pour qu’elles y découvrent les nouveaux groupes de rock, il est temps d’en apprendre un peu plus sur l’identité de ces gens, et sur leurs origines. Commençons avec M. Bruce Dern, qui possède certaines des connexions les plus intrigantes de cette saga.

  On peut dire sans grand risque de se tromper que les parents de Dern avaient des liens assez impressionnants dans les milieux politiques, puisque la marraine de Bruce était la First Lady en exercice, Eleanor Roosevelt, tandis que son parrain était le candidat démocrate Adlai Stevenson (qui échoua par deux fois lors des élections présidentielles de 1952 et 1956, face à Eisenhower). Le grand-père paternel de Bruce était un type dénommé George Dern, qui fut secrétaire d’état à la guerre sous la présidence de Franklin Roosevelt (pour les plus jeunes, le secrétariat d’état à la guerre est l’ancien nom donné au secrétariat d’état à la défense, à une époque un peu moins orwellienne que la nôtre). George fut aussi gouverneur de l’Utah et président de l’association nationale des gouverneurs. La mère de Dern, née Jean MacLeish, était la sœur d’Archibald MacLeish, qui a lui aussi exercé sous l’autorité de Franklin Roosevelt en tant que directeur du bureau des faits et des chiffres du ministère de la guerre, et en tant qu’assistant directeur du bureau de l’information de guerre. En d’autre termes, Archibald MacLeish était le ministre américain de la propagande de guerre. Il a aussi occupé le poste de secrétaire d’état adjoint, ainsi que celui de directeur de la librairie du Congrès. Mais la ligne la plus impressionnante de son c.v. concerne peut-être son appartenance à la société secrète préférée du public : les Skull and Bones (promotion 1915, un an avant l’admission de Prescott Bush en 1916).

Bruce Dern
Bruce Dern

  Il apparaît donc que M. Dern avait des amis très haut placés, même au regard des standards habituels du Laurel Canyon. Tournons à présent notre attention vers celui qui a partagé l’écran en compagnie de Dern dans The Trip, M. Peter Fonda. Nous savons tous que Peter Fonda est le fils de ce bon vieux Hank Fonda, le libéral d’Hollywood si agréable. Même une nature aussi retorse que la mienne ne saurait suggérer que Henry Fonda pourrait cacher quelques squelettes dans son placard... Pas vrai ? Juste par esprit de contradiction, voici tout de même quelques chapitres de la saga des Fonda qui méritent notre attention.

Peter Fonda
Peter Fonda

  Je suppose que nous pouvons commencer par noter que Hank a été un officier décoré du renseignement de la Navy durant la seconde guerre mondiale, épargnant ainsi à Peter la honte d’être le seul membre de la communauté branchée du Laurel Canyon a ne pas avoir été engendré par un membre des services de renseignement ou de l’armée. Peu après la fin de la guerre, l’épouse de Hank, Francis Ford Seymour – qui se flattait d’être une descendante en ligne directe de Jane Seymour, la troisième femme d’Henry VIII – fut retrouvée avec la gorge tranchée par un rasoir. Peter avait à peine dix ans au moment du suicide supposé de sa mère, le 14 avril 1950. Lorsque Seymour avait rencontré puis épousé Hank, elle était la veuve de George Brokaw, qui avait, étrangement, été l’époux de Claire Booth Luce, membre éminent de la CIA.

  Fonda se remit rapidement de la mort inhabituelle de Seymour, et se remaria huit mois plus tard avec Susan Blanchard, avec qui il resta en ménage jusqu’en 1956. En 1957, Hank se remaria une nouvelle fois, avec la comtesse italienne Afdera Franchetti (dont la rumeur prétend que son mariage de quatre ans avec Fonda fut suivi d’une liaison avec le président Kennedy). Il s’avère que Franchetti est la fille du baron Raimondo Franchetti, qui fut conseiller auprès du dictateur fasciste Benito Mussolini. La comtesse est aussi l’arrière-petite-fille de Louise Sarah Rothschild, membre de la dynastie bancaire des Rothschild (ce nom vous dit peut-être quelque chose ?).

  Avant de passer à un autre sujet, il est probablement utile de mentionner que la première femme de Hank, Margaret Sullavan – qui fut, comme tant d’autres, élevée à Norfolk en Virginie – se serait elle aussi suicidée, le premier jour de l’année 1960. Elle fut imitée neuf mois plus tard par sa fille Bridget. En 1961, peu après les décès coup sur coup de sa mère, puis de sa sœur, l’autre fille de Sullavan, Brook Hayward, convola en justes noces avec le prochain Young Turk sur notre liste : Dennis Hopper. Pour ceux qui ne seraient pas familiers avec la vie et l’œuvre de Hopper, il s’agit du type qui fut retrouvé en une occasion, nu et complètement désorienté, au beau milieu d’une forêt mexicaine. Et aussi du type qui, après son divorce avec Hayward en 1969, a épousé Michelle Phillips en 1970, le jour d’Halloween ; un mariage qui ne dura que huit jours, Michelle Phillips demandant le divorce après avoir déclaré que Hopper l’avait maintenue menottée et emprisonnée pendant une semaine, tout en lui faisant « des demandes sexuelles anormales ».

Dennis Hopper
Dennis Hopper

  Sans porter de jugement sur Michelle Phillips, je pense qu’on peut dire qu’elle avait pourtant connu deux ou trois petites choses dans ce domaine, si vous voyez ce que je veux dire, donc si même elle trouvait que les demandes de Hopper étaient excessives, on peut vraiment se demander jusqu’à quel point elles étaient « anormales ». À ce propos, Hopper a déclaré à un journaliste qu’il « ne l’avait pas menottée, [il] l’avait juste cognée ! » Apparemment, il semblait considérer que ça le rapprochait moins d’un homme des cavernes.

  La plupart des biographies officielles de Hopper amènent les gens à penser que Hopper était le fils d’un simple fermier. Dennis a cependant récemment reconnu que ce n’était pas du tout le cas : « Le père de ma mère était un cultivateur de blé, et j’ai grandi dans sa ferme. Mais mon père n’était pas un fermier. » Au contraire, le père de Hopper était « quelqu’un qui travaillait dans le renseignement », qui, durant la seconde guerre mondiale, « était membre de l’OSS.[Ndt : le prédécesseur de la CIA] Il a été en Chine, en Birmanie, en Inde. » Hopper a fièrement affirmé que son père était « l’un des cent types qui ont libéré le général Wainright de sa prison coréenne », ce qui aurait été un peu plus impressionnant si ce n’était l’armée rouge qui avait en fait libéré Wainright et d’autres prisonniers ; les services secrets américains se sont contentés de les récupérer, de les débriefer et de les ramener à la maison... Mais je suppose que ce n’est pas si important. [...]

  Au fait, l’incarnation la plus récente de Dennis Hopper est diamétralement opposée à l’image de hippie qu’il a cultivée avec tant d’ardeur par le passé. Avant son décès, le 29 mai 2010, Hopper était un fervent militant des causes droitières, qui se vantait d’avoir constamment voté pour le parti républicain pendant les trente dernières années.

  Pour résumer, nous avons jusqu’ici fait la connaissance de trois Young Turks, et nous avons découvert que l’un d’entre eux est le neveu d’un membre du Skull and Bones, un autre est le fils d’un officier des services de renseignement de la Navy qui fut marié à une descendante des Rothschild, et que le troisième est le fils légèrement timbré d’un officier de l’OSS. En y repensant, nous avons également couvert une « Turkette », puisque Jane Fonda a bien entendu les mêmes antécédents familiaux que son frère cadet, Peter. Pour ce qui est des autres membres féminins de la bande, Sharon Tate était la fille de Paul Tate, lieutenant-colonel dans le renseignement militaire américain, et Nancy Sinatra est, bien entendu, la fille de Francis Albert Sinatra, dont les relations d’affaires incluaient Lucky Luciano, Meyer Lanski, Sam Giancana, Carlo Gambino, Goetano Luchese et Joseph Fishetti (un cousin d’Al Capone). [...]

Nancy Sinatra
Nancy Sinatra

  Ira Owen Beaty, le père du prochain Young Turk sur notre liste, Warren Beatty, était ostensiblement un professeur de psychologie. Le jeune Warren a cependant passé la totalité de sa jeunesse dans divers nids d’espions de la banlieue de Washington D.C. Warren naquit en 1937, à Richmond, en Virginie, après quoi le père fit emménager la famille à Norfolk, toujours en Virginie, dont je pense avoir déjà précisé qu’il s’agit de la ville abritant la plus grande base navale du monde (ce qui s’explique par le fait que Norfolk est la porte de la capitale du pays). La petite famille s’installa à Arlington, en Virginie, où se trouve le Pentagone. [...]

Warren Beatty
Warren Beatty

  Les déménagements fréquents d’Ira Beaty, tous situés dans des banlieues de Washington étroitement associées avec les milieux du renseignement et de l’armée, pourraient laisser penser que le père de Warren était peut-être autre chose qu’un simple professeur en psychologie – bien qu’il ne s’agisse là, bien entendu, que d’une simple spéculation. Mais si Ira Beaty émargeait sur les fiches de paie de quelque entité gouvernementale lorsqu’il travaillait dans les départements psychologie de diverses universités de la région de Washington D.C., il ne faut pas un grand effort d’imagination pour se figurer quel type de travaux il menait réellement, étant donné le niveau de cooptation du champ de la psychologie par le programme MK-ULTRA et d’autres projets associés à ce dernier.

  Le Young Turk suivant est probablement devenu l’acteur le plus célébré de sa génération ; je veux parler de M. Jack Nicholson. Avant de nous pencher sur son cas, jetons plutôt un œil à un extrait de la biographie, consultable sur Wikipedia, du tueur en série Ted Bundy : « Bundy est né à Burlington, à la Maison Elizabeth Lund pour mères célibataires. L’identité de son père est toujours un mystère... Pour éviter la stigmatisation sociale, les grands-parents de Bundy, Samuel et Eleanor Cowell l’ont reconnu comme étant leur fils ; prenant leur nom de famille, il devint ainsi Theodore Robert Cowell. Il grandit en croyant que sa mère, Eleanor Louise Cowell, était sa grande sœur. Stephen Michaud et Hugh Aynesworth, les biographes de Bundy, ont écrit qu’il apprit que Louise étant en réalité sa mère alors qu’il se trouvait au lycée. L’auteur Ann Rule a quant à elle écrit que cette révélation a eu lieu en 1969, peu après une rupture traumatisante avec sa petite amie de la faculté. »

  Il suffirait de changer quelques noms ici ou là, et nous obtiendrions la biographie exacte de Jack Nicholson. Voici à quoi elle ressemble : Nicholson est né dans un lieu indéterminé, d’une fille mineure et non mariée. L’identité de son père est toujours un mystère... Pour éviter la stigmatisation sociale, les grands-parents de Nicholson, John Joseph et Ethel Nicholson, l’ont reconnu comme étant leur fils ; prenant leur nom de famille, il devint ainsi John Joseph Nicholson, Jr. Il grandit en croyant que sa mère, June Francis Nicholson, était sa grande sœur. Des journalistes ont écrit qu’il apprit que June était en réalité sa mère en 1974, à l’âge de trente-sept ans. À cette époque, June était décédée depuis plus d’une décennie, n’ayant pas dépassé l’âge de trente-quatre ans.

  Il se dit que Nicholson est né à l’hôpital St. Vincent de New York, mais il n’existe aucun registre attestant de cette naissance, que ce soit à l’hôpital ou dans les archives municipales. Il s’avère que Jack Nicholson ne possède pas de certificat de naissance. Jusqu’en 1954, époque où il était déjà presque adulte, il n’existait pas officiellement. Même de nos jours, le document le plus proche d’un certificat de naissance détenu par Nicholson est un « certificat de déclaration de naissance reportée » qui fut enregistré le 24 mai 1954. Le document indique que John et Ethel Nicholson sont les parents, et désigne la maison des Nicholson, à Neptune dans le New Jersey, comme lieu de naissance.

Jack Nicholson
Jack Nicholson

  Il apparaît donc qu’il n’existe aucun moyen de déterminer qui est réellement Jack Nicholson. Il a déclaré à des journalistes que découvrir l’identité de son père ne l’intéressait pas, tout comme, semble-t-il, il n’a pas cherché à découvrir l’identité de sa mère. Ce que nous savons est que le noyau de la bande des années 60 connue sous le nom de Young Turks (et Turkettes) était composée des individus suivants : le neveu d’un membre du Skull and Bones ; le fils d’un officier de l’OSS ; le fils d’un officier du renseignement de la Navy ; la fille du même officier du renseignement de la Navy ; la fille d’un officier du renseignement de l’armée de terre ; la fille d’un type qui fréquenta ouvertement des parrains de la mafia tout au long de sa vie ; le fils d’un possible psychologue-espion ; et d’un type dont les premières années sont tellement nimbées de mystère qu’on ne sait s’il existe réellement.



  • Sur les Doors :

  Jim Morrison était un individu véritablement unique, et très probablement la rock star la plus improbable à avoir jamais arpenté la scène d’une salle de concert.

  Lorsque Morrison est apparu sur scène, il possédait déjà tous les attributs d’une star du rock, c’est à dire un groupe pour l’accompagner, un personnage de scène et une liste impressionnante de chansons – assez pour remplir les premiers albums des Doors. Le processus qui l’a amené à se réinventer d’une manière aussi radicale reste quelque peu mystérieux, puisque avant de devenir un chanteur/compositeur, James Douglas Morrison n’avait jamais fait montre d’un quelconque intérêt pour la musique. Il n’a jamais étudié la musique, et ne pouvait ni lire une partition, ni en écrire une. Il a même déclaré que le seul fait d’écouter de la musique ne l’intéressait pas vraiment. Il a aussi déclaré au cours d’une interview qu’il « n’avait jamais assisté à un concert – une fois ou deux tout au plus. » Et avant d’intégrer les Doors, il « n’avait jamais chanté. Je ne l’avais même jamais envisagé. » Lorsqu’on lui demanda, vers la fin de sa vie, s’il avait jamais eu l’envie d’apprendre à jouer d’un instrument de musique, Jim répondit : « pas vraiment. »

  Nous avons donc ici quelqu’un qui n’avait jamais chanté, qui « n’avait même jamais envisagé » la notion qu’il pourrait ouvrir sa bouche pour en faire sortir des sons, qui ne savait jouer d’aucun instrument et ne souhaitait pas apprendre à en jouer, qui n’avait jamais vraiment écouté de musique et qui ne s’était jamais retrouvé à proximité d’un groupe, même pour écouter leur performance, et qui est pourtant devenu, quasiment du jour au lendemain, une rock star complètement formée qui allait bientôt devenir l’icône d’une génération. Encore plus étrange, la légende veut qu’il avait déjà dans sa besace suffisamment de chansons pour remplir les premiers albums des Doors. Morrison, voyez-vous, ne fonctionnait pas de la même manière que tous les autres chanteurs/compositeurs, c’est à dire en composant les chansons au fur et à mesure de l’avancée de la carrière du groupe ; il les aurait au contraire toutes écrites d’un coup, avant même la formation du groupe. Comme Jim l’a reconnu au cours d’une interview il n’était pas « un compositeur très prolifique. J’ai écrit la plupart de mes chansons tout au début, il y a environ trois ans. J’ai juste eu une période durant laquelle j’ai écrit beaucoup de chansons. »

Morrison
Jim Morrison

  En fait, toutes les bonnes chansons attribuées à Jim Morrison proviennent de cette période – une période au cours de laquelle la légende raconte que Jim passait le plus clair de son temps sur le toit d’un immeuble à Venice, où il ingurgitait de copieuses quantités de LSD. [...]

  Quoi qu’il en soit, la question qui se pose légitimement (bien que personne ne semble la lui avoir posée) est : comment Jim « The Lizard King » Morrison a-t-il fait pour écrire cette fournée impressionnante de chansons ? Je ne suis pas moi-même musicien, mais je crois savoir que tous les auteurs/compositeurs du pays composent leurs chansons de la même manière : en se servant d’un instrument – le plus souvent un piano ou une guitare. Certains compositeurs sont capables de composer directement sur papier, mais cela requiert des connaissances que Jim ne possédait pas. Le problème est qu’il ne savait pas non plus jouer d’un instrument. Comment donc a-t-il fait pour écrire ces chansons ?

  Je suppose qu’il les a composées dans sa tête. Nous sommes donc censés croire que le cerveau de Jim, baignant dans l’acide, renfermait plusieurs douzaines de chansons que personne n’avait jamais entendues auparavant, et qui n’avaient jamais été jouées par aucun musicien. [...]

  Et il convient de préciser qu’il s’agit ici de chansons, et pas seulement de paroles, que l’on pourrait qualifier de poèmes. Il est bien connu que Jim fut un poète assez prolifique, tandis qu’il n’a composé des chansons que durant une brève période de son existence. Mais pourquoi ? Pourquoi Jim, qui n’éprouvait jusqu’alors aucun intérêt pour la musique, est-il soudainement et inexplicablement devenu un compositeur prolifique qui, après avoir composé mentalement un catalogue impressionnant de morceaux qui seront considérés comme des classiques du rock, a tout aussi soudainement perdu toute motivation pour la composition ? Et comment et pourquoi Jim est-il parvenu à réussir cette transformation physique qui l’a fait passer de cet étudiant propret au look assez classique, au sex-symbol qui allait bientôt prendre le pays d’assaut ? Et pourquoi Jim, après quelques années passées dans la peau de ce personnage, s’est-il une nouvelle fois transformé au cours des dernières années de sa vie, cette fois en un poète reclus, obèse et barbu, qui semblait avoir perdu son attirance pour la musique aussi soudainement et inexplicablement qu’elle lui était venue ?

Morrison
Jim Morrison

  À la réflexion, Jim Morrison n’était pas le seul à être quelque peu étrange ; le groupe lui-même différait des autres groupes du Laurel Canyon de diverses façons. Vanity Fair a d’ailleurs écrit que « les Doors ont toujours été différents. » Par exemple, les quatre membres du groupe n’avaient aucune expérience préalable avec un autre groupe. Morrison et Manzarek étaient des étudiants en cinéma, et le batteur John Densmore ainsi que le guitariste Robby Kreiger ont été recrutés par Manzarek dans un cours de méditation transcendantale – j’imagine qu’il s’agit là de l’endroit approprié pour trouver les musiciens qui vont compléter un groupe. Il n’y avait apparemment pas de bassiste dans ce cours, aussi ont-ils décidé de s’en passer – sauf pour les fois où ils embauchaient un musicien de studio, pour ensuite nier qu’ils avaient utilisé ses services.

  Quoi qu’il en soit, aucun des quatre membres des Doors ne pouvait se targuer d’avoir jamais joué dans un groupe. Même un groupe aussi artificiel que pouvait l’être les Byrds, comme nous allons bientôt le voir, avait des membres possédant un minimum d’expérience. [...]

  Les Doors [...] étaient juste quatre types qui se sont retrouvés par hasard pour jouer les chansons composées par un chanteur qui n’avait jamais chanté de sa vie, mais qui avait eu une révélation soudaine et un don magique pour la composition. Comme on pouvait s’y attendre avec quatre personnes qui n’avaient jamais joué dans un groupe, ils ne jouaient pas très bien. Et c’est peu de le dire. Inutile de me croire sur parole ; laissons plutôt le producteur du groupe, Paul Rothchild, nous dire ce qu’il en pensait : « Les Doors n’étaient pas très bons en live, musicalement. Leur jeu d’acteur et leurs mouvements étaient excitants, mais en tant que musiciens, ce n’était pas vraiment ça ; il y avait trop d’incohérences, il y avait trop de mauvaise musique. Robby et Ray étaient atrocement désaccordés, John oubliait des notes, et Jim se servait mal du micro, au point que parfois on ne l’entendait pas du tout. » [...]

The Doors
The Doors

   Mis à part tout ça, c’était juste un groupe de rock des années 60 tout à fait classique et pas artificiel pour deux sous, si ce n’est leur curieuse aversion pour l’engagement politique.[...] [Jim] a déclaré à des journalistes qu’il « [n’avait] pas vraiment étudié la politique. » Mais ce n’était pas bien grave, d’après le batteur John Densmore, puisque « la plupart des gens qui venaient à nos concerts, ils n’avaient pas l’air – enfin, on n’avait pas l’impression qu’ils venaient pour nous écouter parler de politique. »

  Ça se passait comme ça dans les années 60, voyez-vous ; les jeunes gens de cette époque ne s’intéressaient pas beaucoup à la politique, et ne souhaitaient certainement pas entendre leurs icônes du mouvement anti-guerre se mettre à discourir sur quoi que ce soit qui aurait pu ressembler à un sujet politique.



  • Sur la New Wave et le clan Copeland :

  « Il pensait sérieusement que Miles, Stewart et moi faisions partie d’un complot ourdi par mon père et soutenu par la CIA. » Ian Copeland, à propos de Bernie Rhodes, manager de The Clash.

  Les années 70 touchaient à leur fin, et le son émanant du Laurel Canyon commençait à être remplacé par un nouveau genre de rock. Ce qui, à l’origine, fut appelé « punk rock », évolua vers une forme moins agressive, connue sous le nom de « new wave », et les deux genres musicaux furent présentés aux masses comme les nouvelles formes de rébellion contre l’ordre établi.

  Cette nouvelle scène était composée d’une nouvelle fournée de stars montantes, avec des groupes et des artistes tels que les Sex Pistols, The Clash, Buzzcocks, The Cramps, Generation X, Cherry Vanilla, General Public, The (English) Beat, Public Image Ltd., The Fleshstones, The B-52’s, The Cure, The Police, Blondie, Television, REM, Patti Smith, Lou Reed, John Cale, Magazine, Simple Minds, The Specials, Wall of Voodoo, The Go-Gos, The Bangles, Joan Jett & the Blackhearts, Echo and the Bunnymen, The Psychedelic Furs, Joy Division, Bow Wow Wow, Gang of Four, Squeeze, Siouxsie & the Banshees, Oingo Boingo, Adam Ant, Gary Numan, The Smiths, The Fixx, A Flock of Seagulls, Bananarama, Sting, Thompson Twins, Katrina and the Waves, Lords of the New Church, Midnight Oil, Steel Pulse, Dread Zeppelin, Social Distortion, Human League, Soft Cell, Timbuk 3, Camper Van Beethoven, Circle Jerks, dada, The Alarm, The Jesus and Mary Chain, The Plimsouls, The Ramones, The Stranglers, UB40, Suburban Lawns, Stan Ridgeway, XTC, Concrete Blonde, Ultravox, et The Fine Young Cannibals.

Sex Pistols
The Sex Pistols

  Tous les groupes et artistes cités ci-dessus avaient quelque chose en commun : outre le fait d’être les jeunes artistes les plus encensés par la critique, ainsi que les plus rentables commercialement, ils devaient tous une bonne part de leur succès à leur association avec au moins un des membres du clan Copeland.

  Le patriarche du clan, Miles Axe Copeland, Jr., né en 1916, était une sorte de légende au sein des milieux du renseignement occidental. À l’occasion du déclenchement de la Seconde Guerre Mondiale, cet ancien musicien professionnel devint comme par magie l’un des membres fondateurs de l’OSS. Il fut stationné au Royaume-Uni durant la guerre, où il rencontra Elizabeth Lorraine Adie, un agent des services de renseignement britanniques, qui était assignée au Special Operations Executive (SOE). Le frère de Lorraine, Ian Aide, était lui aussi un membre haut placé des services de renseignement britanniques.

  Michael et Lorraine, lui le fils d’un médecin, elle la fille d’un neurochirurgien très en vue, convolèrent en justes noces au Royaume-Uni, le 25 septembre 1942. Une fois la guerre terminée, le couple s’installa à Washington D.C., où Miles œuvra à la création de la CIA en compagnie d’autres poids lourds du renseignement, tels que « Wild Bill » Donovan. Au cours des décennies suivantes, Copeland joua un rôle-clé dans diverses activités malfaisantes au Moyen-Orient, en Afrique et en Asie. Il fut envoyé à Damas en 1947, pour y servir en tant que chef du bureau local de la CIA, et pour y orchestrer [...] les premiers coups d’état fomentés par la CIA.[...] Miles Copeland III, le premier fils du couple né le 4 mai 1944 à Londres, faisait lui aussi partie de l’aventure. Il fut rejoint par son petit frère Ian, né le 25 avril 1949 dans la périphérie de Damas.

Miles Copeland Jr.
Miles Copeland, Jr.

  Les Copeland alternèrent ensuite entre leur maison de Washington et diverses affectations au Moyen-Orient. Le troisième fils du couple, Stewart, naquit le 16 juillet 1952 à Alexandria en Virginie. Au cours du même mois, Miles collaborait avec Gamal Nasser pour organiser un coup d’état en Égypte. En 1953, Miles travaillait en étroite collaboration avec Archibald et Kermit Roosevelt à la préparation du coup d’état qui allait renverser le premier ministre démocratiquement élu de l’Iran, et ainsi consolider le pouvoir du shah Reza Pahlavi. Cette année-là, la famille Copeland fut envoyée au Caire, en Égypte, avec pour mission de créer le Mukhabarat Al-Ammah, l’équivalent égyptien de la CIA, pour le compte du président Nasser. Copeland y passa quatre années, devenant l’un des principaux conseillers de Nasser et le chef de l’antenne locale de la CIA. Pendant ce temps, Lorraine développa un intérêt marqué pour l’archéologie, et devint donc, ou se fit passer pour, une archéologue.[...]

  De 1957 à 1968, le clan Copeland fut stationné à Beyrouth, où Miles, Sr. opérait en tant que chef du bureau libanais de la CIA. Au cours des premières années de cette mission, Copeland travailla en collaboration étroite avec des pontes de la communauté du renseignement tels que le secrétaire d’état John Foster Dulles et le chef de la CIA Allen Dulles. [...]

  Après avoir obtenu son diplôme universitaire, Miles [Copeland III] rejoignit le reste de la famille en Grande-Bretagne, où il devint bientôt le manager de groupes tels que Wishbone Ash ou the Climax Blues Band, et d’artistes comme Joan Armatrading et Al Stewart. En 1974, il avait déjà fondé sa première maison de disque, British Talent Managers (BTM), était devenu l’associé d’une agence de réservation de places de spectacles, et avait créé un magazine musical, College Event. Il s’associa également avec l’avocat Allen Grubman, alors inconnu, pour fonder le cabinet d’avocats spécialisé dans l’industrie de la musique le plus puissant du pays. [...]

  En 1976, Miles abandonna ces activités pour devenir l’agent, le manager, le producteur, ou la maison de disques de nombreux groupes punk ou new wave, qui s’affirmèrent bientôt parmi les étoiles les plus brillantes de l’univers de l’industrie de la musique. Copeland lança plusieurs nouveaux labels – parmi eux Illegal Records, Deptford Fun City Records, Stepforward Records et New Bristol Records – et fut le producteur exécutif d’un film consacré à la promotion de cette nouvelle scène musicale, Urgh! A Music War. Son bureau devint bientôt le quartier-général de Sniffin’ Glue, le fanzine le plus influent de cette période. En 1979, Copeland et Jerry Moss, le président d’AMC Records, créèrent l’International Records Syndicate, Inc., plus connu sous le nom d’IRS Records. Ce label obtint rapidement la signature de nombreux groupes parmi les plus influents de la scène new wave. En 1983, Miles devint le seul producteur de musique à avoir droit à sa propre émission sur la chaîne MTV, IRS Records Presents The Cutting Edge, qui dura jusqu’en 1987 et servit principalement, on ne s’en étonnera pas, à faire la promotion des groupes de Copeland.

  Copeland a aussi eu droit à une émission en prime-time en Grande-Bretagne, Miles Copeland’s England. Ce programme était bien connu pour être très en faveur du parti conservateur et pro-capitaliste, et il se dit qu’il s’agissait d’une des émissions favorites du premier ministre Margaret Thatcher. Une rediffusion de cette émission a été annulée suite à des plaintes portant sur le fait qu’elle aurait pu influencer les électeurs à la veille d’un scrutin.

  Pendant ce temps, le petit frère Ian Copeland était lui aussi devenu un acteur important de l’industrie de la musique. Il a affirmé avoir fait partie d’un gang de bikers, au cours de ce qu’il décrit comme étant une jeunesse tourmentée, après avoir acquis sa première moto à l’âge de quinze ans. Ses mémoires sont remplies de ce genre de contes – comme par exemple sa fuite de la maison familiale alors qu’il était encore mineur, et ses aventures dans plusieurs pays – mais la plupart d’entre eux semblent apocryphes. Il prétend que la première entreprise qu’il a montée, alors qu’il était encore assez jeune, était « un bordel », où l’on donnait du réconfort aux Marines appelés dans le pays par son père. Il prétend également avoir aidé un ami à fuir le pays, après que celui-ci eût probablement tué un policier.

Frères Copeland
Ian, Stewart et Miles Copeland

  Le 19 septembre 1967, au point culminant de la toujours plus impopulaire guerre du Vietnam, et alors que les autres gamins tentaient désespérément d’échapper à la conscription, Ian s’est engagé volontairement dans l’US Army. Comme il l’a souligné dans ses mémoires, il « voulait aller au Vietnam. » Après avoir intégré la 1ère division d’infanterie, également connue sous le nom de Big Red One, il arriva au Vietnam en 1968, peu après l’offensive du Têt. Comme il le raconte dans son livre, son unité allait très vite « être bannie de Saïgon [...] suite à de nombreuses plaintes pour brutalités. » Ian écrit par ailleurs qu’il approuvait les actions de son unité, qui avait pour habitude de « bombarder au hasard les coins de campagne où nous pensions que Charlie pourrait se trouver »,[Ndt : Charlie = les communistes] passant allègrement sur le fait que ces localités étaient très largement peuplées de populations civiles. Copeland a écrit à propos de son passage au Vietnam qu’il « a adoré ça – pas tout le temps, mais suffisamment pour que j’y reste jusqu’au bout, et aussi pour avoir surtout d’excellents souvenirs chaque fois que je me rappelle du Vietnam. » Ces excellents souvenirs ont certainement un rapport avec le fait qu’il avait été désigné pour transmettre des informations sensibles, et qu’il bénéficiait à ce titre d’une grande autonomie : « Comme nous transportions des messages classés confidentiel, secret, et top secret, nous avions l’autorisation de clôturer nos quartiers avec du fil de fer barbelé, et d’en interdire l’accès à quiconque, y compris aux officiers. »

  Alors qu’il venait d’avoir dix-neuf ans, il obtint le grade de sergent, devenant ainsi le plus jeune soldat américain à avoir jamais atteint ce rang, comme il le rapporte lui-même. Il a attribué cette promotion en partie au fait qu’il a fait office de garde du corps pour un lieutenant – dont il ne révèle pas l’identité – qui était très impliqué dans des opérations de marché noir. Ce que Copeland oublie de signaler, c’est que les opérations de marché noir au Vietnam étaient généralement dirigée par notre CIA nationale. Copeland a de plus reçu la Bronze Star, une médaille pour bonne conduite, quatre médailles de campagne, la médaille du National Defense Service, la médaille du Vietnam Service, et la médaille de reconnaissance de la République du Vietnam.

  Suite à son engagement au Vietnam, Ian fut assigné à Fort Lee, juste à côté de Washington D.C. Là, il reçut pour mission d’entraîner aux tactiques anti-émeute les troupes chargées d’encadrer la marche pour la paix sur Washington. Il s’est ensuite porté volontaire pour retourner au Vietnam, mais dut faire face à des accusations de consommation de drogue au Royaume-Uni. Il a finalement été reconnu « non coupable » de ces accusations, en grande partie grâce au fait que son père s’était arrangé pour que son représentant légal fût un conseiller de la reine. Ce contretemps l’a empêché de retourner au Viêt Nam ; il fut alors envoyé dans un poste de communication en Angleterre. En octobre 1970, il fut assigné à l’une des nombreuses bases militaires américaines autour de Mannheim, en Allemagne, un des centres du renseignement militaire. Quelques mois plus tard, en janvier 1971, il fut libéré du service, après avoir servi son pays pendant près de trois ans et demi.

  À la fin du mois d’avril 1971, peu après avoir quitté l’armée, Copeland décida, de manière assez incongrue, de se joindre à une manifestation qui dura une semaine, organisée par l’association des vétérans contre la guerre du Vietnam. Au vu de son histoire récente, ainsi que de son histoire familiale, les lecteurs seront pardonnés s’ils doutent de la sincérité de cet engagement, et s’ils se demandent s’il n’était pas plutôt en mission d’infiltration au sein de ce groupe dissident. Pour répondre à cette interrogation, on pourrait peut-être trouver un indice dans le fait que, peu après la manifestation, Ian a répondu à une annonce qui recrutait des vétérans de la guerre du Vietnam pour aller combattre au Congo en tant que mercenaires.

  Copeland ne se rendit jamais au Congo ; à la place, il partit travailler pour son grand frère Miles. Entre cette période et l’année 1979, il avait fondé Frontier Booking International, plus connue sous l’acronyme FBI, qui devint bientôt l’agence de réservation incontournable pour tous les concerts de la new wave, un terme que Ian Copeland prétend avoir inventé. Il s’occupa rapidement de la réservation de tous les spectacles des groupes managés par son frère Miles, et bien d’autres encore. C’est ainsi que Miles et Ian manageaient, produisaient, géraient les spectacles, enregistraient, et plus largement s’occupaient d’un pourcentage remarquablement élevé des groupes les plus importants qui émergèrent de cette nouvelle scène musicale. [Note de l’auteur : Ian Copeland a également eu une liaison qui dura trois ans avec l’actrice Courteney Cox, qui débuta comme danseuse dans un clip vidéo de Bruce Springsteen. Il s’avère que Courteney Cox est la belle-fille de Hunter Copeland, le frère de Miles Axe Copeland, Jr., qui l’a en partie élevée et qui est donc l’oncle des trois garçons. Hunter Copeland fut un officier décoré de l’armée américaine, qui servit au cours de la seconde guerre mondiale, à l’occasion de laquelle il glana une Silver Star, quatre Bronze Stars, et un Purple Heart.]

  Le plus jeune et le plus connu des frères Copeland, Stewart, a lui aussi choisi de s’impliquer dans le milieu punk/new wave, mais il le fit en formant son propre groupe « punk ». Mais avant de recruter les autres membres du groupe, il trouva rapidement le nom, The Police, et se chargea du logo du groupe ainsi que de la couverture du premier album.[Ndt : Dave McGowan a par ailleurs fait remarquer qu’il est assez amusant de noter que Miles, le frère aîné, était à la tête de la maison de disques IRS – l’IRS étant le fisc américain, que le cadet Ian dirigeait l’agence FBI, et que le benjamin était membre de The Police.] Le groupe qu’il monta par la suite, dans lequel il jouait de la batterie, avec Gordon Thomas Matthew « Sting » Sumner comme chanteur et bassiste, et Andrew James Summers à la guitare, devint bientôt le groupe dont on peut considérer qu’il a connu le plus de succès parmi ceux du mouvement new wave. Le succès de The Police aux États-Unis fut d’ailleurs le déclencheur d’une nouvelle British Invasion de groupes punk et new wave. Et ceci malgré le fait que le groupe n’était absolument pas un groupe punk, et ne rentrait pas vraiment dans la catégorie new wave. [...]

The Police
The Police

  En 2002, Stewart Copeland joua brièvement dans une reconstitution des Doors, aux côtés des membres-fondateurs du groupe, Ray Manzarek et Robby Krieger. Andy Summers, l’ancien partenaire de Copeland au sein de The Police, qui avait une dizaine d’années de plus que Stewart et Sting, faisait partie de la scène du Laurel Canyon, à l’époque où les Doors jouaient sur le Sunset Strip. Comme il l’écrivait dans Rolling Stone en 2007, il « vivait dans le Laurel Canyon, et se rendait tous les soirs sur le Sunset Strip » en 1968. Summers, qui fit brièvement partie des Animals à cette époque, était un visiteur régulier de la Log Cabin.

  And the beat goes on...

 

 

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