• ➤ L'histoire secrète des champignons hallucinogènes (I)

    Cet article est la traduction de R. Gordon Wasson: The Man, The Legend, The Myth, publié par Jan Irvin sur le site Gnostic Media.

    Les connexions troubles du découvreur du « champignon magique ».

    L'histoire secrète des champignons hallucinogènes (I)

    R. Gordon Wasson, au premier plan, avec Albert Hofmann

     

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    Vue d'ensemble:

    « Le rôle des drogues dans l'exercice du contrôle politique est de plus en plus discuté. Ce contrôle peut s'exercer par la prohibition ou l'approvisionnement. La prohibition totale ou partielle des drogues offre au gouvernement un puissant moyen de contrôle dans d'autres domaines. Par exemple, l'application sélective des lois anti-drogue qui permettent une fouille immédiate, ou une perquisition sans préavis, peut être utilisée contre des membres de certaines minorités ou organisations politiques.
    Mais un gouvernement pourrait aussi distribuer la drogue pour contrôler sa population. Avec cette méthode, prévue par Aldous Huxley dans Le meilleur des mondes (1932), les gouvernants utilisent les drogues pour manipuler les gouvernés à leur guise et de différentes manières. »
    ~ Louis Jolyon West, Hallucinations: Behavior, Experience, and Theory. 1975. p. 298.

     

    Pourquoi Gordon Wasson est-il important?

    Il est considéré comme étant le découvreur des champignons hallucinogènes, l'homme qui a initié le mouvement psychédélique, et comme le père-fondateur du champ de l'ethnomycologie.

    J'ai découvert les informations suivantes – la plupart d'entre elles ayant été vérifiées avec des documents originaux. Certains détails pourraient changer suite à une investigation plus poussée:

    L'histoire secrète des champignons hallucinogènes (I)1) Wasson a été président du Council on Foreign Relations (CFR). Cf ci-contre.

    2) Wasson a été directeur du Free Russia Fund, Inc., qui « a été créé pour soutenir le ''moral'' des ''transfuges du bloc de l'est'': le terme ''moral'' doit sans aucun doute être entendu sous l'angle des valeurs russes, et non les valeurs que nous adopterions si nous étions nous-mêmes des exilés. »

    3) Wasson a été vice-président de la JP Morgan Bank au 23 Wall Street, connu sous le nom de « The Corner ».

    4) Wasson a été vice-président en charge des relations publiques (propagande) pour JP Morgan, et a aidé à vendre le système financier actuel, créé par son patron, JP Morgan, à Jekyll Island (voir Les secrets de la Réserve Fédérale, par Eustace Mullins).

    5) Wasson était très proche d'Allen Dulles, le chef de la CIA. Des documents consultables librement confirment que Wasson était lui-même un agent de la CIA.

    6) Wasson a obtenu un poste de directeur dans une entreprise pharmaceutique, suite à ses découvertes sur les champignons. Voir Shroom, par Letcher.

    7) Wasson était gestionnaire de compte pour le Vatican et le Pape à JP Morgan. Ceci montre qu'il y avait des objectifs qu'il convenait de maintenir secrets.

    8) Wasson était chargé de promouvoir l'Église orthodoxe russe auprès des immigrés russes. Ceci montre qu'il y avait des objectifs qu'il convenait de maintenir secrets.

    9) Wasson avait une femme russe, Valentina, qui était très religieuse. – des objectifs qu'il convenait de maintenir secrets. Valentina est issue de l'intelligentsia russe – ou élite russe. L'histoire où ils racontent qu'ils ramassaient des champignons dans les bois comme deux paysans russes durant leur lune de miel semble manifestement absurde. Leur fille a d'ailleurs déclaré à ce sujet: « Cette explication m'a toujours fait penser à un scénario de soap opera hollywoodien, quelque chose qui ne ressemble pas du tout au caractère de mon père. »

    10) Wasson a plagié une bonne partie de ses idées à propos du soma dans le livre écrit en 1892 par John G. Bourke sur la scatologie.

    11) Des documents originaux révèlent que Wasson a participé à l'étouffement de l'implication de JP Morgan dans l'affaire du fusil Hall durant la guerre civile, et que Wasson a dirigé la campagne de désinformation. Il semble que ce soit cette manœuvre qui ait valu à Wasson son poste de vice-président en charge des relations publiques pour JP Morgan.

    L'histoire secrète des champignons hallucinogènes (I)12) Le supérieur direct de Wasson à JP Morgan, Henry Davison, était membre de Skull & Bones. Henry Luce, du magazine Time-Life, était membre de Skull & Bones. Davison a créé Time-Life pour le compte de son patron, JP Morgan. C.D. Jackson, chef de la section de guerre psychologique à l'OSS, et l'homme qui a acheté le film de Zapruder sur JFK, a été vice-président de Time-Life. Jackson est célèbre pour ses films au camp de Buchenwald. Jackson est par la suite devenu président de Time-Life. Wasson prétend que c'est « après avoir rencontré Luce par hasard » qu'il a pu publier son article Seeking the Magic Mushroom en mai 1957 dans le magazine Life (http://www.imaginaria.org/wasson/life.htm). Luce et Wasson étaient membres de longue date du Century Club.

    13) Wasson a lancé une campagne en vue de dénigrer les travaux de John M. Allegro avant même qu'ils ne soient publiés. L'ensemble des positions de Wasson sur Allegro ont depuis été réfutées (voir The Holy Mushroom, Irvin, 2008).

    14) Wasson a caché le fait qu'Andrija Puharich était membre de la CIA/armée US/MK-ULTRA lorsque ce dernier attaquait Allegro, l'appelant simplement « un homme » (voir The Holy Mushroom, Irvin, 2008).

    15) Wasson a été l'un des adjoints (parmi huit autres) du président de la Security and Exchange Commission, qui supervise Wall Street et le NY Stock Exchange.

    16) Wasson est l'auteur du Stock Exchange Act [ndt: loi régulant le marché des actions] (on ne connaît toujours pas l'étendue complète de l'impact de cette législation).

    17) Wasson fut l'un des artisans de la révolution psychédélique – en envoyant des milliers de beatniks au Mexique à la recherche du « champignon magique ».

    18) Wasson avait des liens avec pas moins de six personnes suspectées d'être impliquées dans l'assassinat de JFK. Voir Jackson et Luce, ci-dessus. Des documents originaux lient Wasson à l'assassinat de JFK de différentes manières, y compris directement avec George de Mohrenschildt (l'ami intime de Lee Harvey Oswald) et le film de Zapruder. L'épouse de de Mohrenschildt travaillait pour Abe Zapruder, et de Mohrenschildt lui-même travaillait directement avec Wasson. Le numéro de Wasson a été retrouvé dans les poches de de Mohrenschildt après le suicide de ce dernier – ainsi que d'autres numéros, dont celui de George H.W. Bush, un autre suspect.

    19) Wasson était un ami proche d'Edward Bernays, qu'il a fréquenté pendant au moins dix ans. Bernays est le père de la propagande et de la manipulation, et le neveu de Sigmund Freud.

    20) Wasson était membre du comité exécutif du Programme de Recherche sur l'URSS.

    21) Wasson était président du Committee for the Promotion of Advanced Slavic Cultural Studies.

    22) Wasson occupait une position prééminente au Century Club. Le Century Club est une couverture de l'élite/la CIA/l'OSS qui prétend être un « club artistique » élitiste. Wasson y a donné des conférences sur ses recherches concernant les champignons, devant les membres issus du secteur privé et/ou de la communauté du renseignement.

    23) Wasson a dirigé le Russian Student Fund, Inc. pour le compte de la CIA.

    24) Valentina a dirigé la St. Saraphim Foundation.

    25) Wasson a occupé le poste de directeur aux laboratoires Sandoz (au-dessus d'Hofmann? Dans la même position que celle mentionnée par Letcher? Voir #6. Voir également B.H Friedman, Tripping, p. 48 et sqq.).

    26) Wasson pourrait avoir collaboré avec le dr. Timothy Leary pour distribuer le LSD (voir également B.H. Friedman, Tripping, p. 48 et sqq.).

    L'histoire secrète des champignons hallucinogènes (I)27) Wasson a recommandé John Foster Dulles, Walter Lippmann, George Kennan, et d'autres personnages tristement célèbres, pour leur entrée au Century Club. Cf ci-contre.

    28) Wasson était l'ami d'Allen Dulles, le chef de la CIA.

    29) Wasson était ami avec George Kennan, l'un des architectes de l'opération Paperclip – un programme mis en œuvre pour exfiltrer secrètement des officiels et scientifiques nazis vers les USA et d'autres destinations, pour mener des recherches et des opérations secrètes.

    30) La famille Wasson a intentionnellement supprimé ces informations, et a bloqué le libre accès aux archives d'Harvard concernant Wasson pour quiconque refuserait de perpétuer le mythe wassonien actuel. La famille Wasson exige que tous les chercheurs leur expliquent exactement ce qu'ils vont écrire sur Wasson avant même qu'ils n'aient pu examiner les documents (!) - une impossibilité logique – ce qui oblige les chercheurs à mentir ou à commettre l'erreur de l'argumentum ad ignorantiam s'ils souhaitent accéder aux documents.

    Et ce n'est que le début.

    En cette année 2012 – avec tout le buzz fait autour des champignons hallucinogènes en raison de la théorie de Terence McKenna sur 2012, il est temps de transmettre cette information au public.

    Base de donnée en ligne sur l'enquête - Brain:

    Brain – Enquête sur Wasson, MK-ULTRA, et les mouvements psychédéliques et écologistes

    Télécharger le logiciel Brain (Windows/Mac/Linux):

    www.thebrain.com

    Télécharger l'intégralité du fichier d'enquête Brain:

    http://www.gnosticmedia.com/links/brain/

     

    Comment voir les informations dans la base de donnée:

    Les connexions au-dessus de chaque point de donnée influencent ce point de donnée: ce peut être des parents, ou des organisations comme la CIA, ou des fraternités, des employeurs, etc. Sous chaque point de donnée se trouve ce que le point de donnée a créé ou influencé: enfants, livres dont ils sont l'auteur, des programmes qu'ils ont initiés ou dirigés, ou des gens sur lesquels ils ont eu une grande influence, etc. À l'extrême-gauche, on trouve les époux, frères, sœurs, cousins, amis et associés de chaque point de donnée et les liens qu'ils peuvent avoir avec des informations ou des idées. À l'extrême-droite, sont des pistes d'investigations de 3ème main qui sont mises en avant par d'autres entrées dans la base de donnée. En bas de l'écran, si elles n'ont pas été réduites, on trouve les citations dans la boîte de texte, ainsi que les liens, les vidéos, l'audio, les livres et d'autres informations en lien avec ce point de donnée, et comment ces informations entrent en relation avec d'autres points de donnée. Chaque citation doit être étudiée. Si vous ne trouvez pas la citation à cet endroit, vérifiez celles qui se trouvent directement à côté de la connexion centrale, et si vous n'obtenez pas la citation, il suffira généralement d'une recherche rapide sur internet pour expliquer la connexion. Il faudra parfois lire un livre pour obtenir l'information exacte.

    Les interviews radio et podcast suivantes (en anglais) fournissent plus d'informations sur cette enquête, les questions des animateurs amenant plus de données importantes:

    Interview avec Frater X:

    http://www.gnosticmedia.com/frater-x-interviews-jan-irvin-the-secret-history-of-magic-mushrooms-the-story-continues/

    Interview sur Red Ice Radio:

    http://www.redicecreations.com/radio/2012/08/RIR-120809.php
    Ou http://www.gnosticmedia.com/red-ice-radio-jan-irvin-hour-1-2-gordon-wasson-the-secret-history-of-magic-mushrooms/

    Interview avec Rak Razam:

    http://www.gnosticmedia.com/59-gordon-wasson-the-sacred-and-the-profane/

     

    Téléchargez l'étude complète en PDF (en anglais):

    R. Gordon Wasson: The Man, the Legend, the Myth. Beginning a New History of Magic Mushrooms, Ethnomycology, and the Psychedelic Revolution: http://www.gnosticmedia.com/txtfiles/GordonWasson_TheMan_TheLegend_TheMyth_byJanIrvin.pdf

     

     

     

     

     

     

    R. Gordon Wasson:

    l'homme, la légende, le mythe

    Une nouvelle histoire des champignons hallucinogènes, de l'ethnomycologie, et de la révolution psychédélique

    Par Jan Irvin

    13 mai 2012

     

    Les légendes sont souvent une réécriture de l'histoire permettant de mettre en avant une morale. Elles sont trompeuses en tant qu'histoire, mais elles nous aident à comprendre les hommes qui les inventent et croient en elles. En général, nous considérons comme légendes les histoires déformées qui nous relient aux générations précédentes. Mais c'est avant tout parce que, croyant comme nous le faisons à nos propres légendes, nous ne reconnaissons pas celles-ci pour ce qu'elles sont.[1]
    ~ R. Gordon Wasson

    Les champs de l'ethnobotanique et de l'ethnomycologie concernent le plus souvent l'étude des mythes et légendes (et les fables) des différentes cultures du monde, y compris la nôtre, et les tentatives pour comprendre comment ces mythes et légendes ont été influencés par des enthéogènes, ou des plantes et drogues psychédéliques. Une notion curieuse est apparue suite à une étude poussée: toute la genèse de l'ethnomycologie, ce qui nous est raconté de ses origines et de son histoire, sur la découverte des champignons hallucinogènes, et sur les débuts du mouvement psychédélique, tout ceci pourrait bien n'être fondé que sur des mythes et sur des légendes.

    Le terme mythe dérive du grec mythoi, ou mythos (µῦθος). Le Webster's Third New International Dictionary[2] le définit comme suit:

    1: une histoire, généralement d'origine inconnue et au moins en partie traditionnelle, qui prétend relater des événements historiques qui sont de nature à expliquer certaines pratiques, croyances, institutions, ou phénomènes naturels, le plus souvent dans le cadre de rites et croyances religieuses – comparer avec ÉVHÉMÉRISME, FABLE, CONTE POPULAIRE. 2 a: une histoire inventée pour expliquer la réalité tout en l'occultant […] [c’est moi qui souligne]

    Le terme légende provient du latin legenda, qui signifie « ce qui est lu ». Le dictionnaire Webster définit le mot légende comme suit:

    1 a: l'histoire de la vie d'un saint b: un ensemble d'histoires de cette sorte c: RÉCIT, HISTOIRE […]; 2 a: LECTIONNAIRE b: PASSIONNEL; 3 a: une histoire qui vient du passé; en particulier: une histoire venue des temps primordiaux et transmise par la tradition, et considérée par le peuple comme étant historique, bien qu'impossible à vérifier complètement […] b: l'ensemble de ces histoires et traditions; en particulier: les histoires collectives et les traditions d'un groupe donné [...][c’est moi qui souligne]

    Les mythes et légendes qui entourent la culture psychédélique, notre culture, sont rarement remis en cause. Je parle ici plus particulièrement des histoires qui se sont formées à propos des pionniers et des fondateurs de ce mouvement. Par exemple, on a cru pendant des décennies que John M. Allegro a volé les idées de Gordon Wasson pour écrire son livre The Sacred Mushroom and the Cross.[3] Mais après avoir étudié méticuleusement les recherches d'Allegro, ainsi que je l'ai montré dans mon ouvrage de 2008, The Holy Mushroom,[4] j'ai pu prouver qu'aucune preuve ne venait à l'appui de ces mythes contre Allegro – des mythes qui ont été initiés par Wasson lui-même, puis propagés par Jonathan Ott pendant plus d'une décennie. Bien au contraire, Allegro ne s'est pas inspiré de Wasson et a très soigneusement vérifié toutes ses citations, malgré quelques erreurs tout à fait bénignes, comme par exemple une mauvaise retranscription de chiffres ou lettres.

    Mon travail de recherche pour le livre The Holy Mushroom m'a amené à étudier les mythes et légendes entourant la personnalité de R. Gordon Wasson – l'homme qui a popularisé les champignons hallucinogènes, considéré comme l'un des initiateurs du mouvement psychédélique, et comme le fondateur de l'ethnomycologie. On nous raconte que son travail est tout ce qu'il y a de plus sérieux, et qu'il s'agit d'un homme prêt à retourner la moindre pierre dans son infatigable quête de vérité. On nous raconte que son travail de pionner est inattaquable, et qu'en tant que fondateur de l'ethnomycologie, ses recherches ne sauraient être remises en question.

    Ses contradictions apparentes étaient les signes extérieurs d'une personnalité énigmatique et complexe. Il [Wasson] était à la fois un banquier respectable et, que cela plaise ou non, un des « fondateurs » du mouvement psychédélique; un élitiste sur le sujet des champignons hallucinogènes, mais également, grâce à son article dans Life, leur vulgarisateur; un scientifique pondéré dont les travaux universitaires, bien que solidement fondés sur des faits, ont pourtant inspirés de nombreux lecteurs à envisager les champignons hallucinogènes avec une révérence et une terreur religieuses; le Père de l'Ethnomycologie mais également une sorte de patriarche new age pour beaucoup.[5]
    ~ Thomas J. Riedlinger

    Et bien que R. Gordon Wasson ait réellement existé, et qu'il ait bien été un chercheur en mycologie – ce qui nous fournit un noyau de faits historiques – il semble que nous ayons affaire à un récit, et apparemment à des faits et événements, partiellement fictifs, qui donnent corps à des croyances populaires concernant un phénomène historique.

    Il s'agit là d'un sujet à la fois délicat et sensible pour de nombreuses personnes gravitant dans le champ des études psychédéliques. De nombreux chercheurs ont basé leurs travaux dans cette matière sur ce qui semblait être des fondations irréfutables. Au cours des années, lorsque je soulevais les questions posées dans cet essai auprès de divers professionnels, je m'entendais dire invariablement que « je connaissais Wasson personnellement, et il n'a pas pu se comporter de telle ou telle manière », et ce même en leur mettant sous le nez des documents originaux venant de Wasson lui-même qui prouvaient le contraire. Certains d'entre eux pensaient que, puisqu'ils avaient rencontré Wasson ou avaient eu des conversations avec lui, celui-ci ne pouvait avoir un comportement différent de celui qu'ils avaient ressenti en sa compagnie, comme s'il n'avait pas eu de vie avant ou en dehors des interactions qu'il avait avec eux.

    Comment aborder un sujet que beaucoup vont considérer comme une attaque personnelle? Sommes-nous tenus de ménager les sensibilités et croyances personnelles? Ou devons-nous laisser les preuves parler d'elles-mêmes, et accepter comme véridique uniquement ce que nous pouvons vérifier au cours de notre processus de recherche?

    Il me semble que nous devons nous incliner devant les preuves présentées. Nous devons suivre le processus de recherche adéquat, en nous détachant émotionnellement des résultats, et après nous être posés les questions qui, quoi, et comment. Nous devons collecter les preuves et vérifier chaque citation, en la prenant telle qu'elle est. Une fois le corpus de preuves assemblé, plutôt que de laisser libre cours à nos émotions et à notre a priori favorable envers Wasson, et dans le but de comprendre le pourquoi, il conviendra d'identifier toutes les contradictions apparaissant dans cet ensemble de preuves avant d'atteindre une conclusion qui nous permettra d'envisager clairement la situation d'ensemble. Enfin, une fois les contradictions, émotions et erreurs supprimées, nous serons en mesure d'expliquer comment nous en sommes arrivés à notre conclusion – la vérité – sans considération pour ce que nous pouvons éprouver à ce propos.

     

    Le culte du Temple

    Le professeur Bartholomew Dean de l'université du Kansas à Lawrence, qui a eu comme professeur Richard Evans Schultes à Harvard, a prétendu au cours d'une conversation récente, qu'il y a un temple dédié à Wasson à Harvard, et ce en dehors de la bibliothèque Wasson. Dean a déclaré qu'il y avait été conduit en une occasion, et qu'on lui avait demandé de signer une liste de visiteurs, ce qu'il a refusé de faire. Une telle liste de visiteurs serait sans aucun doute très révélatrice. J'adorerais la consulter.

    Il est tout à fait cohérent qu'il y ait un temple dédié à Wasson à Harvard puisque, comme je vais le démontrer, nous avons affaire à « une histoire [...] qui prétend relater des événements historiques qui sont de nature à expliquer certaines pratiques, croyances, institutions, ou phénomènes naturels [...] ». Le dictionnaire Webster poursuit sa définition du terme légende comme suit:

    c: un mythe populaire généralement d'origine contemporaine ou récente […] d: une personne autour de laquelle se sont construites de telles histoires et traditions; une personne possédant un statut particulier résultant de la possession ou de l'octroi de qualités extraordinaires, qui sont généralement en partie réelles, et en partie mythiques.

    Le mythe débute avec l'édition du magazine Life du 13 mai 1957, où Gordon Wasson écrit:

    C'est une promenade dans les bois, il y a de nombreuses années de cela, qui nous a lancés, ma femme et moi, à la recherche du champignon mystérieux. Nous nous sommes mariés à Londres en 1926, elle étant d'origine russe, née et élevée à Moscou. Elle avait alors obtenu un diplôme de médecine à l'université de Londres. Je suis pour ma part originaire de Great Falls dans le Montana, et suis d'origine anglo-saxonne. À la fin de l'été 1927, alors jeunes mariés, nous passions nos vacances dans les montagnes de Catskill, dans l'état de New York. L'après-midi du premier jour, nous sommes allés nous promener sur un charmant chemin de montagne, serpentant au milieu des bois et baigné par les rayons obliques du soleil couchant. Nous étions jeunes, sans souci et amoureux. Soudain, mon épouse abandonna mon bras. Elle avait repéré des champignons sauvages dans la forêt, et, courant vers un tapis de feuilles séchées, elle s'agenouilla en adoration devant une première grappe de champignons, puis une autre. En extase, elle nommait chaque variété par un charmant nom russe. Elle caressait les champignons vénéneux, se délectant de leur odeur terreuse. Comme tout bon anglo-saxon, j'étais totalement ignorant des mystères du monde fongique, et j'estimais qu'il était tout à fait inutile d'en savoir plus au sujet de ces excroissances putrides et traîtresses. Pour elle, il s'agissait d'objets d'adoration qui ne pouvaient qu'exciter un esprit perspicace. Elle insista pour les ramasser, en riant de mes protestations, et se moquant de mon aversion. Elle les mit dans sa jupe, et les ramena au pavillon. Elle les nettoya et les cuisina. Elle les mangea le soir même, seule. À peine marié, je craignais de me réveiller veuf le lendemain matin.
    Ces événements extraordinaires, qui m'étaient à la fois déconcertants et pénibles, nous laissèrent à tous deux une impression durable. À compter de ce jour, nous avons décidé de trouver une explication à cette étrange différence culturelle qui nous éloignait l'un de l'autre, bien qu'il s'agisse d'un aspect mineur de nos vies respectives...[6]
    ~ R. Gordon Wasson

    Je dis qu'il s'agit d'un mythe, car même la propre fille de Wasson, Masha, l'a estimé douteux:

    Malgré tout le respect que j'avais pour l'intégrité de mon père, je me souviens ne pas l'avoir cru pendant des années, lorsqu'il disait que son intérêt pour les champignons s'était éveillé durant sa lune de miel en 1927. Cette explication m'a toujours fait penser à un scénario de soap opera hollywoodien, quelque chose qui ne ressemble pas du tout au caractère de mon père. Je suis toutefois parvenue à la conclusion que cette histoire était véridique, car il la racontait avec sincérité, et sans jamais la modifier.[7] [c’est moi qui souligne]
    ~ Masha Wasson Britten

    On notera cependant que Masha a ajouté cette nuance, pour faire bonne mesure:

    « Je suis toutefois parvenue à la conclusion que cette histoire était véridique, car il la racontait avec sincérité, et sans jamais la modifier. »

    Notons également qu'elle débute sa déclaration en soulignant le respect qu'elle éprouve pour l'intégrité de son père, un peu comme si elle ne respectait pas vraiment son intégrité: « Malgré tout le respect que j'ai pour l'intégrité de mon père, je me souviens ne pas l'avoir cru pendant des années ». Le plus souvent, lorsque quelqu'un se sent obligé de souligner sa croyance en quelque chose, c'est qu'en fait il met en doute cette croyance; dans le cas contraire, il n'y ferait même pas allusion.

    Et lorsqu'on sait que la femme de Wasson, Valentina Pavlovna, était issue de l'intelligentsia ou élite russe,[8] l'histoire racontée par Wasson où elle tient le rôle d'une paysanne russe partant à la cueillette aux champignons dans les bois semble encore plus absurde – comme « un scénario de soap opera hollywoodien ». On peut se demander s'il est possible qu'un membre de l'élite russe connaisse aussi bien les champignons qu'un simple paysan, et que sa connaissance approfondie des noms de champignons soit un héritage de son enfance, comme le prétend Valentina.[9]

    Plus je me penche sur cette histoire, plus je la trouve absurde, et plus les doutes de Masha me semblent justifiés. On peut alors penser que Masha, intentionnellement ou pas, nous a aiguillé sur les rails du scepticisme. Et bien qu'il n'en ait pas saisi toute la portée, Andy Letcher, dans Shroom, a lui aussi évoqué cette question, l'identifiant comme un mythe:

    Il faut dire que, bien que cette vénérable histoire soit devenue une sorte de mythe fondateur pour les adeptes des champignons, elle a été répétée ad nauseam par Wasson, et qu'elle a pris de l'ampleur à chaque nouvelle narration. Sa ressemblance de plus en plus frappante avec un scénario hollywoodien a poussé sa fille Masha à se demander si elle avait ne serait-ce qu'un fonds de vérité, mais elle a fini par concéder que l'événement avait réellement eu lieu, malgré tous les ajouts qu'a pu connaître cette histoire au cours du temps. Comme nous allons le voir, tout ceci est également révélateur de la tendance qu'avait Wasson à enjoliver les faits, dès lors qu'il s'agissait de raconter une belle histoire.[10]

    Ce qu'on sait moins, c'est que Valentina a écrit son propre compte-rendu de ses expériences fongiques à Oaxaca, au Mexique, et que son article a été publié la même semaine que l'article du 13 mai 1957 de Wasson dans Life. L'article de Valentina a été publié dans le magazine This Week du 19 mai 1957, qui avait à l'époque environ 12 millions d'abonnés.[11] Nous reviendrons sur ce point par la suite.

    Mais certains pourraient se demander: pourquoi s'éterniser sur des contradictions aussi mineures et insignifiantes? Ou sont-elles vraiment mineures et insignifiantes? Se peut-il que de tels indices nous mènent à une version très différente de cette histoire? Masha est-elle malhonnête lorsqu'elle écarte cette dernière version? En substance, ce qui nous est dit ici est que si on répète un mensonge suffisamment souvent, et que la personne qui ment semble sincère et constante dans sa version des faits, alors ce mensonge devient acceptable.

    Plutôt que de laisser des idées fausses nous dicter nos conclusions, comment conviendrait-il d'enquêter pour vérifier si les doutes de Masha concernant son père sont fondés ou non? Que faudrait-il faire? Devrons-nous nous rendre aux archives d'Harvard sur Wasson pour découvrir la vérité?

    Eh bien, si cela était possible, Harvard pourrait constituer un bon point de départ. Mais avant d'aborder cette question, un petit préambule s'impose.

    Je travaille sur cette enquête depuis environ 2006, et je savais, et d'autres personnes me l'avaient également affirmé, que je pourrais être exclu des archives Wasson à l'Harvard's Herbaria [ndt: herbier] si mon approche était à la fois directe et honnête, ce qui a bien été le cas. Toutefois, j'ai, au cours des dernières années, épluché de nombreuses archives d'universités, recherché toutes sortes de choses sur Wasson et compilé des milliers de pages d'informations sur Wasson, dont la quasi-totalité était absente de l'index du site internet de l'Harvard University Herbaria. J'en ai conclu que la collection d'Harvard est un assortiment extrêmement sélectif de documents, une façade composée d'éléments soigneusement choisis pour perpétuer les mythes et légendes concernant Wasson. En d'autres termes, j'ai très vite réalisé que si un échange épistolaire avait deux interlocuteurs, les archives sur Wasson à Harvard n'auraient quant à elles que la version de Wasson à présenter. En compulsant d'autres fonds d'archives universitaires, j'ai pu reconstituer la plus grande partie des informations, simplement en enquêtant sur les noms des membres de l'élite financière et de la communauté du renseignement avec lesquels Wasson était associé, ceux-ci ayant eux aussi des fonds d'archives dans d'autres universités, ce qui m'a permis de rassembler tous les éléments dont j'avais besoin. Et avant même d'avoir envoyé ma requête à Harvard, j'étais déjà certain que les archives qu'ils détenaient ne représentaient qu'une présentation très sélective, ne concernant principalement que les travaux de Wasson sur l'ethnomycologie, qui entretiennent le mythe wassonien tout en écartant tout ce qui pourrait remettre en question les fondements de la discipline ainsi que son prétendu fondateur.

    Malheureusement, Marsha Wasson Britten, la fille adoptive de Wasson, supervise en personne le fonds Wasson à Harvard, et n'autorise personne à le compulser sans qu'on lui ait indiqué au préalable ce qu'on souhaite y trouver et ce qu'on a à en dire – avant même de l'avoir vu! Il s'agit évidemment d'une impossibilité logique, qui pousse au mieux à tomber dans l'argumentum ad ignorantiam, ou pire au mensonge pur et simple et à la manipulation.

    Voici la réponse d'Harvard suite à ma requête initiale:

    Votre requête m'a été transmise. Souhaitez-vous prendre un rendez-vous pour compulser ces éléments? Dans ce cas, j'aurais besoin d'une demande formelle de votre part. Pas une lettre trop longue, juste quelques phrases sur vos affiliations universitaires (si vous en avez), quel est le but de vos recherches (un livre, un article, une thèse, etc.), et quelle est l'orientation de vos recherches sur Wasson. Les héritiers sont très impliqués dans l'utilisation de cette collection, et toute requête doit recevoir leur approbation.
    ~ Lisa DeCesare, chef des archives et des services au public, Botany Libraries, Harvard University Herbaria, le 15 juin 2011

    Ma réponse à Lisa en date du 20 janvier 2012:

    Chère Lisa,
    Merci pour votre réponse. Je vous prie de m'excuser d'avoir mis tant de temps à revenir vers vous.
    Je suis un chercheur indépendant, bien que mes travaux dans ce domaine soient archivés de façon permanente à Purdue. Mes recherches m'ont amené à entrer en contact avec des douzaines de professeurs et d'universitaires dans cette discipline.
    J'écris une biographie de Wasson intitulée: The Secret History of Magic Mushrooms: Magic Mushrooms, the CIA, and the Legend of R. Gordon Wasson.
    Mes recherches sur Wasson concernent (en partie) ses liens avec la communauté du renseignement – en particulier Allen Dulles et John Foster Dulles, le Council on Foreign Relations – dont il fut le président, le Century Club et la Pilgrim Society, MK-ULTRA, les relations publiques, George de Mohrenschildt et les divers fonds russes qu'ils ont dirigés ensemble pour le compte de J.P. Morgan. Je souhaiterais également savoir pourquoi sa fille Masha considérait que sa ballade dans les bois lui faisait penser à « un soap opera hollywoodien ». Je pense avoir la réponse à ses réserves à ce sujet, mais je souhaite vérifier certains documents, et les replacer dans leur contexte.
    Je serais particulièrement intéressé par des lettres qui montreraient que Wasson aurait intentionnellement créé le mouvement psychédélique via les liens qu'il entretenait avec Luce au CFR et au Century Club et avec le chef de la CIA – Dulles, ainsi que par tout document de sa main au sujet de liens avec l'establishment médiatique et/ou de la communauté du renseignement, incluant George Kennan, Edward Bernays, et bien d'autres encore. Je sais que Kennan, Bernays et lui étaient très proches.
    J'aurais besoin de connaître le contenu des lettres avant de savoir exactement ce que je vais écrire à leur sujet, sous peine de tomber dans l'argumentum ad ignorantiam. Je pense qu'il est impossible de demander à quelqu'un ce qu'il va écrire sur quelque chose qu'il n'a pas encore pu étudier. Mais je serai ravi de présenter mes travaux et découvertes à la famille Wasson.
    Bien entendu, une bonne partie de ma biographie va couvrir les aspects plus mondains de sa vie, je souhaiterais donc avoir également accès à ce type d'informations.
    La liste que j'ai établie ci-dessous date de plusieurs mois, et il y a bien d'autres éléments que je souhaiterais consulter une fois que l'accès au fonds m'aura été accordé.
    Je vous remercie pour votre attention. En espérant pouvoir vous rencontrer et consulter les archives,
    Meilleures salutations,
    Jan Irvin

    La réponse de Lisa du 3 février 2012:

    Jan,
    je suis désolée de vous informer que votre demande d'accès à la collection a été rejetée.
    Lisa D.

    J'ai répondu le 3 février 2012:

    Salut Lisa, une raison a-t-elle donnée à ce refus?

    Ce à quoi elle m'a répondu le 3 février 2012:

    Non, désolée, aucune raison n'a été donnée.
    Lisa D.

    Bien entendu, je m'attendais à cette réponse. J'avais déjà discuté de cette question et de la marche à suivre avec quelques autres professeurs qui s'intéressent à ce sujet. Si on m'accordait l'accès aux archives, alors très bien, je pourrais vérifier quelques autres éléments moins importants. Si, au contraire, on me refusait l'accès, alors je publierais leur refus et j'attirerais l'attention du public sur cette question. En fait, il était presque préférable qu'on me refuse l'accès et que je publie leur refus, car cela renforce l'hypothèse qu'il y a un effort concerté pour maintenir les gens à l'écart du fonds d'archives sur Wasson, si ceux-ci ne sont pas prêts à perpétuer les mythes et légendes wassoniennes.

    Je m'en suis tenu à la vérité, en exposant mes intentions exactes concernant le livre à l'Harvard Herbaria et, comme l'ont expérimenté ceux qui avaient l'intention de mener une investigation honnête sur Wasson, ma requête a été rejetée par Masha en personne, la Gardienne des Mythes et Légendes Wassoniennes.

    Aucun autre fonds d'archives d'aucune autre université, et à la vérité aucune autre institution dont j'ai pu croiser la route, n'a jamais eu de telles exigences lorsqu'il s'agissait d'accéder à un document. J'ai fait une demande FOIA [ndt: Freedom of Information Act] à la CIA, j'ai compulsé les archives du CFR (Council on Foreign Relations), de Yale, Stanford, Princeton, Columbia, et bien d'autres, et aucune de ces institutions ne m'a jamais fait une demande aussi absurde, pas plus qu'elles n'ont refusé de me fournir un document - jusqu'à maintenant.

    D'autres, comme Robert Forte, ont également été refoulés du fonds d'archives Wasson de l'Harvard Herbaria. Forte prétend qu'on lui a bloqué l'accès pour avoir simplement affirmé, lors d'une conférence publique donnée à New York en 2008, que Wasson était associé avec les principaux dirigeants du fascisme américain:

    Les spécialistes du mouvement psychédélique ont fréquemment commenté la synchronicité entre les découvertes d'Hofmann et la découverte et la propagation des armes nucléaires. Les effets du LSD furent découverts seulement six mois après la fission de l'atome. Huxley fut le premier à avoir appelé le LSD « la bombe atomique de l'âme », et Frank Barron se demandait si l'équilibre naturel était réellement préservé en introduisant ces substances sacrées dans la société, à un moment où le besoin s'en faisait pourtant cruellement ressentir. Puisque l'homme détenait désormais cette terrible puissance contenue dans l'arsenal nucléaire, le besoin d'une avancée correspondante dans l'évolution de la conscience était devenu une nécessité. Ces deux événements ont non seulement eu lieu au même moment, mais j'ai aussi récemment eu connaissance que les individus qui ont introduit les substances psychédéliques en Amérique étaient associés avec ces forces sombres, destructrices, et anti-démocratiques. Il est bien connu que Gordon Wasson était un banquier de Wall Street. J'ai appris qu'en plus d'être employé par Morgan sur Wall Street, il était également membre des premiers cercles du fascisme américain […][12]
    ~ Robert Forte

    En raison des limitations d'espace de cet essai, je suis contraint de réserver la plus grande partie de cette histoire à mon livre et à ma vidéo à paraître, The Secret History of Magic Mushrooms, même si je vais révéler ici quelques unes des principales découvertes que j'ai pu faire au cours des dernières années.

     

     

    Soma

    Revenons à nos doutes concernant le mythe de la ballade dans les bois de Wasson et Valentina en 1927: il se pourrait bien que nous ayons là, au moins en partie, la source d'inspiration principale de Wasson pour étudier les champignons comme étant le soma, ainsi que de son intérêt premier dans l'étude des pratiques mexicaines en lien avec les champignons.

    Une comparaison des effets du soma avec ceux de l'Amanita Muscaria et du cannabis avait été proposée pour la première fois dans le livre de John G. Bourke, Scatalogic [sic] Rites of All Nations, paru en 1927 [ndt: les rites scatologiques de toutes les nations].[13] L'auteur a consacré plus de 30 pages (pp. 65-99) à l'étude de l'utilisation rituelle des champignons, y compris la coutume sibérienne de boire l'urine de quelqu'un qui a ingéré de l'Amanita Muscaria, et les rites mexicains tournant autour des champignons. Il s'agit probablement du livre qui a renseigné Wasson pour la première fois sur l'utilisation rituelle des champignons, la consommation d'urine, et le soma. À la page 98, on peut lire une lettre adressée à Bourke par un certain dr. J.W. Kingsley:

    Je me souviens que c'est un anglais […] de retour de Sibérie qui m'a montré ce champignon pour la première fois. Il a entièrement confirmé tout ce que j'avais entendu sur le sujet, ayant assisté à l'orgie [les rituels fongiques] en personne. […] Rien de religieux dans tout cela, pourriez-vous dire; mais si vous examinez la question d'un peu plus près, vous verrez que ces « intoxicateurs » […] étaient tout d'abord considérés comme un moyen d'élever le simple mortel au même niveau que ses dieux, lui permettant de communiquer avec eux, comme c'était certainement le cas avec le « soma » des extatiques hindous et avec le hashich [sic] que j'ai vu utilisé par certaines tribus arabes.

    La plupart des universitaires prétendent que Wasson était l'initiateur de ces idées, mais ce n'est pas entièrement exact. Il semble que Wasson ait « emprunté » certaines idées fondamentales aux recherches de Bourke, et qu'il les ait développées au cours de sa carrière, créant par la suite la discipline de l'ethnomycologie. Ensuite, il apparaît que Bourke a été en grande partie relégué à quelques entrées de bibliographie et de catalogues publiés par Wasson et quelques autres érudits étudiant ses travaux.[14] Toutefois, Bourke est introuvable dans le texte principal de la plupart des nombreux livres publiés sur le sujet ces cinquante dernières années, alors qu'on aurait pu s'attendre à ce qu'il soit abondamment cité, au vu de l'ampleur de ses recherches en la matière.

    Les coïncidences ne s'arrêtent pas là. J.P. Morgan, Jr. s'est lui aussi impliqué dans les recherches sur les champignons, et, comme le souligne Donald H. Pfister dans Mycologia, il s'avère que Morgan a financé l'Harvard Herbaria:

    En 1928, Wasson est entré dans le monde de la banque et a rejoint la Guaranty Trust Company of New York. Il a passé de longues périodes de temps en Argentine et à Londres. En 1934, il rejoignit le personnel de J.P. Morgan and Co. (qui avait fusionné avec la Guaranty Trust pour devenir Morgan Guaranty Trust) et y resta jusqu'en 1963, en étant devenu le vice-président en 1943. Le lien avec Morgan est intéressant, et mérite une petite digression. J.P. Morgan, Jr. (Harvard, promotion 1889) a étudié avec Farlow et a rédigé un mémoire de thèse sous sa direction. Il était étudiant au moment où Roland Thaxter était un étudiant diplômé. Si la tradition d'Harvard dépeint correctement la situation, Morgan se consacrait à l'étude de la mycologie. Sa générosité était grande, particulièrement envers Thaxter, durant la période où le Farlow Reference Library and Herbarium a été mis en place en tant qu'unité subventionnée par des fonds extérieurs. Dans une lettre envoyée à Farlow à l'occasion de son 70ème anniversaire, Morgan remercie ce dernier de lui avoir permis de travailler « en votre présence inspirante ». Il est certain que la mycologie était très présente au Morgan Guaranty Trust avec Wasson comme vice-président.[15]
    ~ Donald H. Pfister

    Je montrerai également, à l'occasion d'un prochain livre ou essai, que l'un des centres d'intérêt de J.P. Morgan, Sr. était l'art fongique en relation avec Shakespeare, qu'il collectionnait dès les années 1850.

    Je demandai si ses employeurs à la banque Morgan avaient exprimé des réserves lorsqu'il leur annonça qu'il était sur le point de révéler au monde qu'il avait ingéré des champignons hallucinogènes. Gordon m'a répondu: « Pas du tout, je suspecte que seul Morgan aurait pu tolérer ce que j'ai fait. »[16] [c’est l'auteur qui souligne]
    ~ Thomas Riedlinger

     

     

    La création de Time-Life Inc. par la J.P. Morgan Bank et Skulls and Bones

    Le supérieur direct de Wasson à J.P. Morgan était Henry P. Davison, Jr. Davison était un des associés principaux de la banque, et était généralement considéré comme l'émissaire personnel de Morgan.[17] Il s'avère qu'Henry P. Davison a en grande partie créé (ou au moins financé) le magazine Time-Life pour le compte de J.P. Morgan en 1923. À la suite d'une dispute avec Henry Luce, ce dernier ayant publié dans Life un article contre la guerre aux côtés de la Grande-Bretagne, Davison « devint l'investisseur principal du magazine Time, ainsi qu'un directeur de la compagnie ».[18]

    Un autre associé de J.P. Morgan, Dwight Morrow, participa lui aussi au financement initial de Time-Life.

    Davison maintint Henry Luce à la tête de la compagnie en tant que président, Luce et lui étant tous deux membres de la société secrète Skull and Bones de Yale, ayant été initiés en 1920. En 1946, Davison et Luce nommèrent C.D. Jackson, l'ancien chef du département de guerre psychologique de l'armée américaine, au poste de vice-président de Time-Life. Il me semble que toute cette opération autour de Time-Life se résumait purement et simplement à diffuser de la propagande auprès de la population américaine, au profit de la communauté du renseignement, de J.P. Morgan et de l'oligarchie.

    Dans le même ordre d'idée, Frederick Trubee Davison, le frère d'Henry P. Davison, était l'assistant du secrétaire d'état à la guerre, et devint également le directeur du personnel de la CIA. Frederick était lui aussi membre du Skull and Bones, après avoir été initié en 1918. Le fils de Frederick, Daniel P. Davison, fut lui aussi un banquier et un membre du Skull and Bones, initié en 1949, et dirigea le United States Trust.

    Un autre membre du Skull and Bones, Britton Hadden, collabora avec Davison, Luce et Morrow à mettre en place l'organisation de Time-Life.

    Hadden fut lui aussi initié au Skull and Bones en 1920. La liste des Bonesmen directement liés à Wasson et sa clique est étourdissante. Elle inclut des gens comme Averell Harriman, initié en 1913, qui travailla avec Wasson au CFR,[19] dont il fut un des directeurs.[20] Harriman fut l'un des bailleurs de fonds du parti nazi jusqu'en 1938, tout comme Prescott Bush, initié au Skulls and Bones en 1917.

    Steven P. Meyer et Jeffrey Steinberg expliquent dans l'Executive Intelligence Review du 20 juin 2004 que:

    L'avocat personnel de Luce, qui finit par représenter la totalité de son empire médiatique, était son beau-frère Tex Moore, du cabinet Cravath, deGersdorff, Swaine and Wood, celui-là même qui avait envoyé à la fois Allen et John Foster Dulles pour faciliter l'accession d'Hitler au pouvoir au début des années 30.
    Luce était un intime du lord anglais Beaverbrook, ainsi que du prince de Galles, qui étaient notoirement pro-hitlérien et membres du Cliveden Set. Il a aussi noué des liens très étroits avec Winston Churchill, qui fut lui aussi un promoteur d'Hitler au début des années 30. [c’est moi qui souligne]

    Des documents révèlent également que Luce était membre du Century Club, un « club artistique » très sélect dans lequel Wasson s'est beaucoup impliqué, et dans lequel il est possible qu'il ait eu quelque responsabilité, et qui était rempli de membres de la communauté du renseignement et du milieu bancaire. Des membres tels que George Kennan, Walter Lippmann et Frank Altschul semblent avoir été introduits au Century Club par Wasson en personne.[21] Graham Harvey écrit dans Shamanism que Luce et Wasson étaient amis, et voici comment il put publier dans Life:

    Banquier d'affaires new-yorkais, Wasson était très proche des huiles de l'establishment. Il était donc naturel qu'il se tournât vers son ami Henry Luce, l'éditeur de Life, quand il eut besoin d'un relais médiatique pour y annoncer ses découvertes.[22]
    ~ Graham Harvey

    Ce fut Luce, l'ami de Wasson, qui désigna Hitler comme homme de l'année 1938 dans l'édition du 2 janvier 1939 de Time.

    Voici toutefois la version mythique la plus communément admise de l'histoire qui nous a été servie – telle que racontée par le magazine Time en 2007:

    Le trip sous champignon de Wasson et de son pote s'est peut-être perdu dans les limbes de l'histoire, mais il a été si émerveillé par cette expérience qu'il n'arrêtait pas d'en parler à ses amis lors de son retour à New York. Comme le rappelle Jay Stevens dans le livre Storming Heaven: LSD and the American Dream paru en 1987, un éditeur de Time Inc. (la maison-mère de TIME), a entendu par inadvertance le récit fait par Wasson sur cette aventure lors d'un dîner au Century Club. L'éditeur a alors commandé un récit à la première personne pour Life. [...]

    Et comme cet article a été rédigé après la période Luce-Jackson, l'auteur était un peu plus naïf en ce qui concerne les connexions entre Wasson, Luce, J.P. Morgan et la révolution psychédélique:

    À la suite de la parution de l'article de Wasson, de nombreuses personnes se mirent à chercher des champignons, ainsi que l'autre grand hallucinogène du moment, le LSD (en 1958, Henry Luce, le cofondateur de Time, Inc. et sa femme Clare Booth Luce prirent de l'acide avec un psychiatre. Henry Luce dirigea une symphonie imaginaire pendant son trip, d'après Storming Heaven). La personne la plus importante à avoir découvert les drogues suite à l'article de Life fut Timothy Leary en personne. Leary n'avait jamais pris de drogue, mais un ami lui avait recommandé l'article, et Leary finit par partir au Mexique pour prendre des champignons. Quelques années plus tard, il lançait sa croisade pour que l'Amérique « turn on, tune in, drop out » [ndt: plus ou moins littéralement: allume-toi, branche-toi, laisse-toi aller]. En d'autres termes, on peut tracer une ligne un peu tordue mais bien réelle partant des tranquilles bureaux de J.P. Morgan et Time Inc. dans les années 50, en passant par Haight-Ashbury dans les années 60, jusqu'aux innombrables centres de réhabilitation pour drogués des années 70. Un trip vraiment long et étrange.[23]

    Dans The Sacred Mushroom Seeker, Allan Richardson nous donne une troisième version de cette histoire:

    « Peu de temps avant, ou après, notre retour de notre expédition de 1956, Gordon et moi dînions ensemble au Century Club à New York. Il remarqua Ed Thompson, le rédacteur en chef du magazine Life, assis seul à sa table, et lui proposa de se joindre à nous. Nous évoquâmes l'article que Gordon était en train de préparer, pour rendre public ce qu'il avait découvert au Mexique. Thompson nous dit que Life pourrait être intéressé par sa publication, et nous invita pour en faire une présentation dans ses bureaux. »
    ~ Allan Richardson

    Comme nous l'avons noté précédemment, ces récits ne mentionnent aucunement le compte-rendu de Valentina dans le magazine This Week, qui, coïncidence, fut publié la même semaine (le 12 mai 1957) et lu par 12 millions d'abonnés. Autre coïncidence, This Week était publié par Joseph P. Knapp, qui fut directeur au Guarantee Trust de Morgan, où Wasson commença à travailler pour Morgan en 1928.

    À la lumière de ces éléments, l'idée que Wasson ait publié son article paru dans Life en mai 1957, « Seeking the Magic Mushroom », suite à « rencontre fortuite avec un éditeur » semble totalement ridicule. En fait, on peut trouver une citation d'Abbie Hoffman déclarant que Luce a plus fait pour populariser le LSD que Thimothy Leary (qui a entendu parler des champignons pour la première fois avec l'article de Wasson dans Life). La propre femme de Luce, Clare Boothe Luce, qui était, il est intéressant de le noter, elle aussi une membre du CFR, l'admet:

    J'ai toujours maintenu qu'Henry Luce a plus fait pour populariser le LSD que Thimothy Leary. Plusieurs années plus tard, je rencontrai Clare Boothe Luce à la convention républicaine à Miami. Elle ne contredit pas cette opinion. La version américaine de la femme-dragon caressa mon bras, plissa ses yeux et roucoula: « Nous ne voudrions pas que tout le monde fasse trop de bonnes choses ».[24]
    ~ Abbie Hoffman

    Nous voyons là leur philosophie élitiste et secrète apparaître au grand jour. Pour éviter que cet article ne soit exagérément long, nous réservons les détails à une prochaine étude; mais nous avons affaire ici à une dialectique: par la propagande, le même groupe de personnes pousse à la fois en faveur de la popularisation des substances psychédéliques et à leur interdiction. Et la raison principale pour occulter ces actions est qu'elles sont utilisées contre la population.

    L'éditeur a-t-il réellement entendu la conversation de Wasson par hasard? Ou Wasson lui a-t-il demandé de se joindre à eux? Pourquoi ces contradictions? Ou devons-nous suivre Graham Harvey lorsqu'il suggère que Wasson et Luce étaient déjà amis, ce qui semble le plus probable?

    Quand on ajoute à tout ceci le fait que le supérieur de Wasson, Davison, était un directeur de Time-Life, après y avoir investi, que Knapp était un des dirigeants du Guarantee Trust de Morgan, que Wasson et Luce étaient tous deux membres du Century Club (une façade de la communauté du renseignement) et du CFR, dont Wasson fut le président,[25] et toutes les connexions avec J.P. Morgan et le Skull and Bones, on a du mal à croire que Wasson ait été publié dans Life suite à une rencontre fortuite. Je me pose donc cette question: quelle est la probabilité mathématique pour qu'autant de coïncidences surviennent les unes à la suite des autres, comme veulent nous le faire croire les contes, mythes et légendes se rapportant à Wasson? Devons-nous croire à toutes ces coïncidences – qu'il est tombé par hasard sur l'éditeur au Century Club? Ou devons-nous envisager la solution suggérée par les preuves – en nous servant de la raison et de la logique – qui est que Wasson travaillait avec, et était impliqué avec la communauté du renseignement sur de nombreux plans, tout comme Luce, et que l'article « Seeking the Magic Mushroom » a été publié dans Life dans le cadre d'un plan secret mis en oeuvre au bénéfice de l'élite bancaire?

    Plusieurs raisons peuvent expliquer la création du mouvement psychédélique: tenter de détourner l'attention des échecs de la politique gouvernementale; obtenir des informations des personnes sous l'emprise des drogues, comme avec MK-ULTRA; gagner de l'argent avec les drogues par l'intermédiaire de l'industrie pharmaceutique; et même pacifier les gens avec un soma tel que celui décrit par Huxley, ou avec une spiritualité positiviste qui favoriserait leur contrôle.

    De plus, des documents de Yale révèlent que Wasson partageait ses recherches sur les champignons avec des hauts responsables des services de renseignement depuis au moins 1950.[26] Wasson a aussi envoyé des exemplaires de son livre Mushrooms, Russia and History à George Kennan[27] et à Frank Altschul,[28] entre autres, dès qu'il fut publié. Kennan a travaillé avec l'OSS (le précurseur de la CIA) en Allemagne,[29] a été ambassadeur en U.R.S.S. et a aussi collaboré avec le CFR. D'autres informations sur Altschul et lui sont disponibles ci-dessous. Il serait très intéressant d'obtenir la liste complète des récipiendaires des cent copies de Mushrooms, Russia and History données par Wasson. Je soupçonne fortement – un soupçon étayé par des éléments assez solides – que nombre d'entre eux appartenaient au Century Club, au CFR, à la CIA, ou à un mélange des trois.

     

     

    Edward Bernays, le père de la propagande, entre en scène

    On peut trouver ici une connexion supplémentaire. Wasson était l'ami d'Edward Bernays, le père de la propagande et de la manipulation, qui était également l'ami d'Henry Luce. De plus, il s'avère que Bernays a eu une influence majeure sur Goebbels, l'homme en charge de la propagande nazie.

    La manipulation consciente et intelligente des opinions et habitudes organisées des masses joue un rôle important dans la société démocratique. Ceux qui manipulent ce mécanisme social imperceptible forment un gouvernement invisible qui dirige véritablement notre pays.[...] Nous sommes gouvernés, nos esprits sont modelés, nos goûts influencés, nos idées suggérées, en grande partie par des hommes dont nous n'avons jamais entendu parler. C'est là une conséquence logique de l'organisation de notre société démocratique. Cette forme de coopération du plus grand nombre est une nécessité pour que nous puissions vivre ensemble au sein d'une société au fonctionnement harmonieux.[...] Dans notre vie quotidienne, qu'il s'agisse de la politique ou des affaires, dans notre comportement social ou nos valeurs morales, nous sommes dominés par un petit nombre de personnes [...] capables de comprendre les processus mentaux et les modèles sociaux des masses. Ce sont ces personnes qui tirent les ficelles qui contrôlent l'esprit des masses.[30]
    ~ Edward Bernays

    C'est en mon fondant sur ma seule intuition que j'ai recherché d'éventuels liens entre Wasson et Bernays. La citation suivante est la seule que j'ai pu trouver révélant l'existence d'une relation suivie entre les deux hommes, bien qu'il fasse peu de doutes que d'autres éléments restent encore à découvrir dans d'autres fonds d'archives.

    Bernays évoque sa relation avec Wasson dans un brouillon assez étrange, archivé dans un dossier de la Librairie du Congrès, et probablement destiné à être utilisé à des fins de propagande ou d'approbation. Cette lettre révèle également que Wasson et Valentina avaient adopté Masha, et qu'ils « vivaient sur l'East End Avenue ». Bernays explique ensuite:

    Gordon Wasson était un de ces hommes de presse capables, consciemment ou inconsciemment, de mesurer toute l'importance des contacts qu'ils établissent au cours de leur carrière. Ces contacts l'amenaient ici ou là. Alors au département financier du New York Times, il entra en contact avec la maison à l'angle de Broad et Wall – J.P. Morgan. Il décida alors d'abandonner le journalisme pour travailler avec la maison [Morgan]. Il a débuté au département des relations publiques. Après le décès de Martin Eagen, il occupa la fonction d'attaché aux relations publiques auprès de J. Pierpont Morgan. Ses collègues le tenaient en très haute estime. Il était intelligent, affable. Son esprit était un mécanisme de haute précision, merveilleusement fonctionnel.[...] Wasson en fit son métier, et il en éprouvait de la satisfaction. Il était très important pour la maison [à l'angle de Broad et Wall – J.P. Morgan] de maintenir des contacts avec le reste du monde.
    Ce n'est que longtemps après l'avoir rencontré que j'ai découvert une référence à Gordon Wasson dans le livre [du prof. Raymond] Moley The First Seven Years [sic] paru en 1939. Moley a écrit un mémo où il faisait des recommandations pour pourvoir les postes de la Stock Exchange Commission [ndt: la commission des opérations de bourse américaine]. À côté du nom de Gordon Wasson, qu'il recommandait, il écrit: « résident du New Jersey, a géré les actifs à l'étranger de la Guaranty Company, a servi d'agent de liaison entre Wall Street et Landis, Cohen et Corcoran car son amitié avec eux était de notoriété publique. A une connaissance approfondie du marché des titres et de la loi régulant les marchés financiers [ndt: le Stock Exchange Act], ayant participé à son élaboration, très apprécié par les ministères du trésor et du commerce, serait certainement recommandé par le Guaranty and Stock Exchange, et serait donc acceptable pour Wall Street.

    La lettre de Bernays se termine par:

    « J'ai vu Wasson à de nombreuses reprises entre 1934 et 44; je n'ai jamais soupçonné qu'on ait pu penser à lui pour occuper ce poste. Sa conversation était neutre, portant toujours sur des sujets d'ordre général, jamais personnel. »[31]

    Bien qu'il ne s'agisse que de spéculations, je pense depuis un certain temps que Bernays a formé Wasson personnellement dans l'art de la propagande et des relations publiques pour le compte de J.P. Morgan. Je fournirai plus d'éléments sur ce point par la suite. Je trouve toutefois intéressant de constater que c'est chez Bernays, le père des relations publiques, que l'on trouve le plus d'informations concernant la position de Wasson aux relations publiques de Morgan.

    Le livre de Thomas Riedlinger, The Sacred Mushroom Seeker [ndt: littéralement « celui qui recherche le champignon sacré »], qu'on pourrait considérer comme étant la biographie officielle de Wasson, ne fait qu'effleurer son travail dans « la communication, les relations publiques – ce genre de choses »:

    DeWitt Peterkin, vice-président à la retraite en charge des emprunts nationaux, rejoignit J.P. Morgan en 1937. Gordon était déjà là, initialement en tant que banquier de crédit. Peterkin se rappelle qu'il s'est rapidement distingué comme « quelqu'un de formidable pour analyser le contexte et l'historique » des comptes clients de Morgan.[...]
    Au cours des années suivantes, le rôle de banquier de crédit de Wasson lui permit d'obtenir de nouvelles responsabilités. En tant que vice-président, il finit par devenir le responsable de « la communication, les relations publiques – ce genre de choses », se souvient Peterkin. Les relations personnelles avec les clients à l'étranger faisaient partie de son boulot.
    Peterkin ajoute: « Peu de gens le savent, mais nous avons été l'un des banquiers du Vatican durant de nombreuses années. Et Gordon avait des audiences privées avec le pape. » Bien qu'il ne se souvienne pas de quel pape il s'agissait, d'autres sources m'ont dit qu'il s'agissait de Pie XII – et que Gordon ne l'appréciait pas beaucoup.[32] [c’est moi qui souligne]
    ~ Thomas Riedlinger

    Et n'est-il pas quelque peu étrange que Wasson ait eu des audiences privées avec le pape, mais qu'il ne se souvienne pas de quel pape?

     

     

    Les « remords » de Wasson

    Le 26 septembre 1970, Wasson a publié un article dans le New York Times, dans lequel il prétend être en plein désarroi, et où il exprime des remords à propos des récentes nouvelles relatant que « des hippies, des psychopathes, des aventuriers et des pseudo-chercheurs » affluent en masse à Huautla de Jimenez, dans la région d'Oaxaca au Mexique:

    Huautla, que j'avais connu comme un petit village indien isolé, est devenu la Mecque des hippies, des psychopathes, des aventuriers et des pseudo-chercheurs, de la troupe bigarrée de tous les rebuts de notre société. Les anciennes traditions sont mortes, et j'ai bien peur que ma responsabilité soit lourdement engagée, la mienne et celle de Maria Sabina.[...]
    Qu'ai-je fait au juste? J'ai fait une importante découverte culturelle. Aurais-je dû l'ignorer? Cette découverte en a entraîné d'autres, dont la portée reste encore à évaluer. Aurait-il été préférable que ces découvertes n'aient jamais vu le jour, suite à mon refus de révéler les secrets des hallucinogènes des indiens?
    Et pourtant, ce que j'ai fait me donne des cauchemars: j'ai libéré un torrent d'exploitation commerciale de la pire espèce sur le charmant village de Huautla. Désormais, les champignons sont exposés et mis en vente sur chaque marché, devant chaque porte du village – partout. Tout le monde offre ses services de « prêtre » du rite, y compris les politiciens.[...] Toute la campagne est en émoi devant les mouvements furtifs des hippies, les allées et venues des « federalistas », et les efforts maladroits des officiels locaux pour les déloger.[33]
    ~ R. Gordon Wasson

    Voici une conversation très surprenante entre Wasson et Bertram Wolfe, que j'ai découverte au fonds d'archives sur Bertram Wolfe à l'Hoover Institute de Stanford, qui jette une lumière nouvelle sur l'article du New York Times:

    Le 8 octobre 1970:
    Cher monsieur Wasson,
    J'ai été très intéressé par votre article « The Sacred Mushroom » paru dans le New York Times.[...] J'ai remarqué votre tristesse à la fin de l'article, et je tiens à vous dire que vous n'avez rien à vous reprocher. Le savoir va finir par se propager. Si une personne ne se charge pas de le faire, une autre le fera. La nature ayant horreur du vide, alors les hippies, les marchands et les officiels tenteront de le remplir. Vous avez un peu accéléré le processus en publiant dans Life, plutôt que dans un magazine d'anthropologues, mais celui-ci était inévitable.[...] [34]
    ~ Bertram Wolfe
    Le 13 octobre 1970:
    Cher monsieur Wolfe,
    [...] Vous souvenez-vous de la dernière lettre que vous m'avez envoyée? Je vous demandais à quelle occasion Tolstoï avait dit que la machine à imprimer était un puissant moyen pour disséminer l'ignorance. Cette affaire mazatèque en est un exemple frappant.[35] [c’est moi qui souligne]
    ~ R. Gordon Wasson

    En d'autres termes nous avons affaire, dans cet essai, à ce groupe de propagandistes, « Ceux qui manipulent ce mécanisme social imperceptible forment un gouvernement invisible qui dirige véritablement notre pays.[...] des hommes dont nous n'avons jamais entendu parler. » En fait, nous avons entendu parler de nombre d'entre eux, deux de ces hommes étant Edward Bernays et R. Gordon Wasson.

    Les implications de la déclaration de Wasson ci-dessus sont telles qu'elles en donnent le vertige; tout d'abord, dans l'article du New York Times, Wasson pleure des larmes de crocodile à propos de son soi-disant cas de conscience sur l'opportunité de populariser l'information sur les champignons, tout en se délectant de sa capacité à créer du commerce et des distractions au sein des populations qu'il méprise. Il poursuit en partageant sa responsabilité avec Maria Sabina. Il n'évoque pas un instant le fait qu'il a travaillé avec le CFR et la CIA, ni ses objectifs liés au services de renseignement. Comme le raconte Maria Sabina, si Wasson ne s'était pas rendu à la mairie et n'avait pas parlé avec Cayetano García Mendoza, le maire du village, elle ne lui aurait jamais donné de champignons. Elle a pensé que la visite du maire à son domicile était une visite officielle, et s'est donc sentie obligée de le servir:

    Cayetano a alors expliqué à Doña María qu'il avait dit aux visiteurs: « je connais une vraie sage ». Cateyano a demandé à Doña María si elle pouvait emmener les étrangers chez elle, et leur enseigner la véritable connaissance des champignons. Doña María a répondu: « si c'est ce que vous voulez, je ne peux pas dire non ».
    Des années plus tard, María Sabina a déclaré qu'elle s'était sentie obligée d'accéder à la demande de Wasson à cause de la position officielle de Cayetano, et qu'elle avait pensé que la visite de Cayetano dans son humble demeure, en cette chaude journée d'été, était une visite officielle.[...] En 1971, Wasson a lu une interview donnée par María Sabina, parue dans le magazine L'Europe, de Milan. Elle y disait que lorsque Cayetano lui avait demandé d'aider les étrangers, elle accepta parce qu'elle avait l'impression de ne pas avoir le choix. Mais elle déclara aussi que lorsqu'il lui fut demandé de les [Wasson et Richardson] rencontrer, elle « aurait dû dire non ».[36]
    ~ John W. Allen

    Ce qu'écrit Wasson à Bertram Wolfe est encore plus perturbant: « Tolstoï avait dit que la machine à imprimer était un puissant moyen pour disséminer l'ignorance. Cette affaire mazatèque en est un exemple frappant. » Il est clair que Wasson est un disciple d'Edward Bernays qui utilise les relations publiques, ou propagande, comme un outil pour manipuler l'opinion publique. Il fait croire qu'il éprouve des remords tout en poursuivant sa campagne contre Huaulta de Jimenez en publiant d'autres articles dans le New York Times. Et comme Wolfe semble ébloui par l'intellect de Wasson, ce dernier le met dans la confidence des buts secrets qu'il poursuit, tout en exprimant son mépris pour les gens du peuple.

    Quels que soient les objectifs secrets de Wasson et de ses acolytes concernant l'utilisation des champignons, ses actions ont eu de sérieuses conséquences pour les gens qui lui ont transmis leur connaissance:

    Du moment où les étrangers sont arrivés, les « Enfants Sacrés » ont perdu leur pureté. Ils ont perdu leur force. Ils ont été profanés. À présent, ils ne servent plus à rien. On ne peut rien y faire. Avant Wasson, je pouvais sentir que les Enfants Sacrés m'élevaient. Ce n'est plus le cas à présent.[37]
    ~ María Sabina
    Le champignon divin ne nous appartient plus [aux indiens d'Amérique Centrale]. Son langage sacré a été profané. Le langage a été corrompu et il nous est désormais impossible de le déchiffrer... Désormais, les champignons parlent NQUI LE [l'anglais]. Oui, c'est la langue que parlent les étrangers... Les champignons ont un esprit divin. Ils l'ont toujours eu pour nous, mais les étrangers sont arrivés et l'ont effrayé...[38]
    ~ Apolonio Teran

    Wasson a répondu à ce que disait María Sabina ci-dessus:

    Ces paroles me font grimacer, mais j'étais tout au plus le précurseur du Jour Nouveau. Je suis arrivé en même temps que l'autoroute, l'avion et l'alphabet. L'Ordre Ancien risquait de disparaître sans personne pour rendre compte de sa disparition. La sagesse de la Sabia, bien qu'elle fût tout à fait authentique, n'a rien à offrir au monde de demain.[39]
    ~ R. Gordon Wasson

    Je ne peux que contredire Wasson lorsqu'il prétend que la sagesse de la Sabia (la sage, ou la femme sage) n'a rien à offrir au monde de demain – comme nous l'ont montré les trois décennies écoulées depuis que Wasson a écrit ceci, en 1980. Et peut-être qu'une personne sans objectifs secrets aurait fait un compte-rendu plus exact. Et il y a une grande différence entre être le précurseur du Jour Nouveau, et être un agent de l'élite au pouvoir, en utilisant Sabina et les champignons pour des motifs en lien avec les services secrets et les relations publiques.

     

     

    L'affaire du fusil Hall

    Il s'avère que Wasson a obtenu son poste de vice-président en charge des relations publiques (propagande) à la banque J.P. Morgan après avoir participé à la dissimulation de l'implication de J.P. Morgan, Sr. dans « l'affaire du fusil Hall » durant la guerre civile, et sur laquelle Wasson a écrit un livre, The Hall Carbine Affair. Des documents découverts à l'université de Yale dans le fonds d'archives Andrews révèlent que Wasson a dit à l'historien de la guerre civile Allan Nevins ce qu'il devait écrire sur l'affaire du fusil Hall,[40] et qu'il a ensuite cité Nevins comme argument d'autorité dans sa propre démonstration sur l'affaire; il y a là un conflit d'intérêt évident, sans même parler du fait que quelqu'un travaillant dans les relations publiques à J.P. Morgan n'est sans doute pas la personne la mieux placée pour évoquer cette affaire. De plus, Wasson avait raconté sa version de l'affaire au professeur Charles McLain Andrews,[41] et Andrews avait transmis le manuscrit de Wasson à Nevins.[42] Voici quelques extraits du livre de Wasson, The Hall Carbine Affair, concernant Nevins:

    En 1939, la parution de trois ouvrages permit enfin de rétablir la vérité sur l'affaire du fusil Hall. Cette affaire a été relatée avec exactitude par Allan Nevins dans sa biographie revue et corrigée sur Fremont, où il soulignait l'importance du rôle de ce dernier.
    Peu après, F.S. Crofts & Co. publiaient Casebook in American Business History, rédigé par deux professeurs à Havard, N.S.B. Gras, titulaire de la chaire Straus d'histoire du monde des affaires, et Henrietta M. Larson. Dans le chapitre sur Morgan, ils écrivent:
    « [...]L'autre épisode est l'affaire du fusil Hall. Cette histoire est trop longue pour être racontée ici, mais une recherche approfondie n'a permis de mettre au jour aucune preuve datant de cette époque qui puisse justifier les déductions qui ont été tirées par de nombreux auteurs sur la nature des activité de Morgan à cette occasion. »
    Vers la fin de l'année, Macmillan publiait la biographie de J. Pierpont Morgan par Hubert L. Satterlee, où l'on peut trouver un résumé de l'épisode. Dans sa critique de l'ouvrage parue dans le New York Times, Allan Nevins attirait particulièrement l'attention sur l'affaire du fusil:
    « M. Satterlee disculpe Morgan de manière convaincante d'une des accusations les plus souvent portées contre lui: l'allégation qu'il prêta main-forte à un certain Simon Stevens dans le cadre d'opérations d'escroqueries contre le gouvernement fédéral, auquel il avait été vendu des fusils Hall défectueux qui furent ensuite livrés à l'armée du général Frémont. Les fusils, loin d'être défectueux, étaient en fait des armes de valeur. Les pertes subies par le gouvernement ont été, pour la plus grande part, attribuées à la négligence de son propre ministère de la guerre, et Morgan n'a jamais participé à la transaction, étant tout au plus celui à qui l'une des parties a emprunté de l'argent. [17 décembre 1939] » [43]
    ~ R. Gordon Wasson
    La critique de Nevins n'est qu'une référence parmi les nombreuses autres écrites sur ce nouveau compte-rendu de l'épisode du fusil tel que décrit par le livre de Satterlee. L'Associated Press s'est longuement étendue sur le sujet le 26 novembre 1939. Le critique du magazine Time a soulevé une question à ce propos dans l'édition du 18 décembre, qui a entraîné des commentaires de la part de Herbert L. Satterlee, Lewis Corey et Gordon Roberts, publiés dans les éditions des 5 et 19 février 1940.[44]
    ~ R. Gordon Wasson

    Voici quelques citations tirées d'échanges entre Wasson et Nevin, que j'ai trouvées dans le fonds d'archives Andrews. Il est clair que Wasson tente de faire en sorte que J.P. Morgan ait l'air innocent – malgré sa culpabilité:

    Le 15 décembre 1937
    J'ai pu faire une excellente utilisation de ma monographie sur le fusil de la guerre civile, qui est à présent en possession de m. Nevins, s'il est revenu de Californie. Je crois me souvenir qu'il doit revenir bientôt. J'espère ne pas trop vous déranger en vous demandant de faire en sorte qu'il me le renvoie.
    Je crois que mon nom n'apparaît pas dans la monographie. Vous souvenez-vous si vous lui avez dit qui en est l'auteur? Si ce n'est pas le cas, il serait avantageux de le laisser dans l'ignorance, au cas où nous souhaiterions publier le manuscrit par d'autres moyens. [c’est moi qui souligne][45]
    ~ R. Gordon Wasson
    Le 15 août 1939
    Cher m. Andrews,
    je me hâte de vous écrire pour vous assurer qu'Allen [sic] Nevins a traité mon manuscrit exactement comme je souhaitais qu'il le fasse. Il le qualifie d' « enquête minutieuse » qui « prouve qu'il peut l'acheter et qui était à la fois prudente et recommandable ». Il résume l'épisode dans un appendice, en deux ou trois pages. Il n'identifie pas « l'enquête récente », et j'en suis très content. Puisque sa biographie corrigée est sortie, nous avons eu, lui et moi, un échange de lettres très cordiales sur le sujet. [c’est moi qui souligne][46]
    ~ R. Gordon Wasson
    Le 28 octobre 1941
    Je vous suis très reconnaissant pour vos commentaires sur l'article sur l'affaire du fusil Hall, et nous apporterons la plus grande attention à vos conseils. J'en ai envoyé une copie à Allan Nevins, avec qui j'en ai souvent discuté, ainsi qu'à notre bon ami Steve Benet. Nous souhaitons réfléchir soigneusement à notre manière de procéder, et, fort heureusement, nous pouvons choisir le meilleur moment. Peut-être qu'après avoir laissé mijoter le sujet pendant quelques mois, nous sortirons une deuxième édition plus importante. [c'est moi qui souligne][47]
    ~ R. Gordon Wasson

    Voici ce qu'en dit l'historien Charles Morris dans The Tycoons:

    Pour l'affaire du fusil Hall, voir R. Gordon Wasson, The Hall Carbine Affair: A Study in Contemporary Folklore (New York: Pandick Press, 1948), même si Wasson (et Carosso) veut croire que Morgan ne savait pas que les fusils étaient revendus au gouvernement, ce qui est invraisemblable. Pour la version de la presse à scandales, voir Matthew Josephson, The Robber Barons: The Great American Capitalists (New York: Harcourt, Brace and World 1962), pp. 60-61. [c'est moi qui souligne][48]
    ~ Charles Morris

    Et l'historien Matthew Josephson écrivait ceci à propos de l'affaire dans Robber Barons:

    Un certain Simon Stevens, qui avait pris une option sur l'achat de 5000 fusils Hall auprès d'un vendeur nommé Eastman, fit une requête urgente à Morgan pour un prêt concernant l'achat de ce matériel de guerre, qu'il espérait revendre avec bénéfice au gouvernement. Auparavant, il s'était arrangé par télégraphe pour les revendre au général Frémont, qui commandait l'armée occidentale stationnée près de St. Louis. On ne sait pas si Stevens, qui était engagé depuis longtemps dans des opérations douteuses avec des responsables des douanes, a révélé ou pas qu'il avait besoin de la somme de 17 486$ de Morgan pour pouvoir acheter les fusils au gouvernement de Washington, alors que ce même gouvernement avait une armée à l'Ouest qui réclamait ces fusils. Cette situation paradoxale vient du fait que les fusils en question se sont révélés, après inspection, si défectueux qu'ils auraient arraché les pouces des soldats qui les auraient utilisés. L'intendant militaire de Washington les a vendus pour 3,50$ pièce. « Le gouvernement a vendu un jour des armes pour 17 486$, alors qu'il avait accepté de les acheter pour 109 912$ le jour précédent », comme l'a découvert par la suite un membre du Congrès. Que le jeune Morgan [alors âgé de 24 ans] était au courant de cette situation est évident quand on constate que dès la livraison du chargement de fusils à l'armée du général Frémont, il a réclamé sans vergogne non pas la somme qu'il avait avancée, mais la totalité des 58 175$, l'autre moitié ayant déjà été versée de bonne foi.
    La demande de Morgan pour le paiement de la totalité des 109 912$, alors qu'il n'avait prêté que 17 486$, a sans doute amené le Congrès à penser que son implication dans cette affaire ne se limitait pas à un simple prêt d'argent. Au cours de l'enquête qui suivit, le comité sur les contrats passés par le gouvernement, réuni le 3 mars 1863, a demandé à Morgan qu'il dévoile les conditions sous lesquelles il était entré dans la transaction, au milieu de cris évoquant « le pillage, la fraude ou l'extorsion », sans toutefois parvenir à le faire sortir de son silence obstiné. Les membres du Congrès n'avaient pas été convaincus que les opérations menées par ce jeune homme corpulent et renfrogné avaient été « inoffensives pour le peuple », et avaient jugé bon de le sermonner. Leur rapport sur ses associés et lui disait que:
    « Il ne peut être considéré comme un bon citoyen, sur les demandes duquel on pourrait jeter un œil bienveillant. Au contraire, il ne cherche qu'à augmenter le poids des maux qui, chaque jour plus nombreux, pèsent sur l'économie future du pays, avec des demandes auprès du Trésor pour lesquelles aucune contrepartie n'a été constatée.[...] Quand le sang des patriotes inonde les plaines du Sud et que les corps de leurs compagnons pourrissent sur les champs de batailles, il est alors juste de dire que les hommes qui prétendent jurer loyauté au drapeau tout en se repaissant des misères de la nation sont pires que les traîtres en armes. »[49]
    ~ Matthew Josephson

    Je me demande si Morris et Josephson savaient que Wasson travaillait aux relations publiques de J.P. Morgan au moment où ils ont écrit ces lignes, et que Wasson avait en fait envoyé son manuscrit à Nevins pour faire en sorte que leurs histoires s'accordent entre elles. J'en doute fortement. Il est au contraire probable que je sois, malheureusement, le premier à faire cette découverte. Et alors qu'il a été largement démontré que Morgan a bien escroqué le gouvernement américain, il est extrêmement suspect que Wasson, un homme qui a travaillé aux relations publiques de J.P. Morgan, écrive une telle histoire, et qu'il accède dans la foulée au poste de vice-président en charge des relations publiques, et qu'il ait de surcroît côtoyé Edward Bernays durant la rédaction du livre. Il y a trop de coïncidences qui s'ajoutent à d'autres coïncidences pour que tout ceci ne soit qu'une coïncidence!

     

     

    La commission des titres et des échanges

    On peut lire dans le livre du professeur Raymond Moley, After Seven Years, mentionné par Edward Bernays:

    J'avais demandé au président de discuter avec moi de ces nominations parce que j'avais déjà vu trop de bonnes législations pour lesquelles il s'était battu rendues caduques par la nomination de mauvais administrateurs, ce depuis l'époque où je l'avais aidé à mettre en place le système de liberté sur parole dans l'état de New York. À ce moment, il était en train de gâcher sa loi sur les communications de cette exacte façon. Il est clair que la commission des titres et des échanges [ndt: la SEC, Securities and Exchange Commission] allait être transformée en une coquille vide si elle devait tomber sous l'influence des intérêts qu'elle était censée superviser. Ou si elle risquait de tomber sous la domination de personnes n'ayant aucune expérience concrète du fonctionnement du marché des changes, ce qui eût été tout aussi néfaste.

    Le président a fait bon accueil à ces observations, et a demandé une liste de recommandations, que je lui ai fournie au début de juin 1934. La voici:



    MEMORANDUM SUR LA COMPOSITION DE LA COMMISSION DES TITRES ET DES ÉCHANGES

    1. Kennedy

     

    Le meilleur choix pour le poste de président, à cause de ses capacités de dirigeant, sa connaissance des us et coutumes du milieu des affaires, et sa capacité à concilier différents points de vue en commission

    2. Landis

     

    Meilleur en tant que membre que comme président, car il est un partisan du contrôle strict, et qu'il révèle son potentiel en défendant ce point de vue face à des avis contraires

    3. Mathews

     

    Familier de la rédaction des lois fédérales sur la régulation des échanges boursiers et de la présente loi sur les titres boursiers [ndt: Securities Act]. C'est un républicain du Wisconsin, ne pas le prendre risquerait de braquer les républicains progressistes

    4. Ben Cohen

    Il est tout aussi capable que Landis, et a plus d'expérience. A été plus impliqué que n'importe qui d'autre dans l'élaboration des lois sur les titres et les marchés boursiers. Sa personnalité lui permet de s'attirer la sympathie, car les gens gagnent à le connaître. Très bien vu du juge Mack Franfurter, etc.

    5. Paul Shields

     

    Exprime des idées progressistes quant au contrôle par la loi. Fortement recommandé par Averell Harriman. A été associé avec Dillon, Reed et serait probablement très fortement recommandé par Clarence Dillon.

    6. Gordon Wasson

     

    Un résident du New Jersey. Gérait les comptes étrangers pour Guaranty Company. A servi de lien entre Wall Street et Landis, Cohen and Corcoran, parce que son amitié avec ces derniers était connue. A une connaissance approfondie du marché des titres et de la loi [ndt: le Securities Act], ayant participé à son élaboration. Très apprécié du Trésor et du Commerce. Serait très certainement recommandé par le Guaranty et par la bourse, et serait donc acceptable pour Wall Street.

    7. Frank Shaughnessy

     

    Hiram Johnson le tient en haute estime. Il est très bien vu de Charles B. Henderson du R.F.C., qui le connaît.

    8. Judge Healy

     

    On peut compter sur lui pour être à la fois sensé et libéral dans son interprétation. Il ferait toutefois un meilleur membre de la commission sur le commerce fédéral

    Affiliations partisanes: démocrates – Kennedy, Landis, Cohen, Shaughnessy. Républicains – Wasson, Mathews, Healy.[50]

    C'est ainsi que nous apprenons que Wasson a participé à l'élaboration de la loi sur les titres boursiers. Une étude de celle-ci à la lumière de la crise financière actuelle serait intéressante, sachant que Wasson a participé à sa rédaction. Et c'est aussi le père du patron de Wasson, J.P. Morgan, Sr., ce même J.P. Morgan qui a escroqué le gouvernement dans l'affaire du fusil Hall, qui a secrètement mis en place la Réserve Fédérale américaine à Jekyll Island.[51] De plus, nous découvrons que Wasson était un des huit nominés à la présidence de la commission des titres et des échanges pour le compte du gouvernement américain.

     

     

    Thomas C. Wasson

    Robert Gordon Wasson avait un frère: Thomas Campbell Wasson. Thomas a été assassiné à Jérusalem par des juifs alors qu'il occupait le poste de consul général en Israel, une position qu'il n'occupait que depuis quelques semaines. On lui a tiré dessus le 22 mai 1948 à 14h00 avec un fusil de calibre .30, alors qu'il approchait du consulat américain. Il est décédé le 23 mai 1948, dix jours après la création de l'état d'Israel, le 13 mai.

    Thomas et R.G. Wasson partageaient une ressemblance physique incroyable, presque comme des jumeaux. Et il est intéressant de noter qu'un écrivain a rapporté que c'était Robert Wasson, et non Thomas, qui avait été tué:

    Notre consul américain, m. Robert Wasson, a été abattu par des juifs ce vendredi et est mort aujourd'hui.[52]
    ~ Bertha Spafford Vesta, le 23 mai 1948

    Malgré toute la propagande et la désinformation dont Wasson s'est rendu coupable jusqu'ici, je dois dire qu'il n'y a aucune preuve, en tout cas jusqu'à maintenant, qui montrerait que cet assassinat cachait quelque chose d'autre, outre le fait que des bulletins d'informations aient tenté, dans un premier temps, d'en faire porter la responsabilité aux arabes. La confusion entre Thomas et Robert semble n'être qu'une simple erreur – bien que j'admette ne pas avoir poussé mes recherches beaucoup plus loin sur cette question.

    Thomas avait également été vice-consul à Melbourne, en Australie, ainsi qu'à Puerto Cortes, au Honduras, et consul à Lagos, au Nigéria.

    Il s'agit ici de montrer que Wasson avait, par l'intermédiaire de sa famille, des liens avec les plus hauts niveaux du gouvernement américain et de la politique internationale – ce qui pourrait constituer une piste de recherche intéressante à l'avenir.

     

     

    L'assassinat de J.F. Kennedy

    Les lecteurs seront peut-être choqués d'apprendre que tout ceci est lié à l'assassinat de Kennedy, dans un développement qui semble dépasser la fiction. Plusieurs noms susmentionnés sont impliqués, et parmi eux Henry Luce et C.D. Jackson. C.D. Jackson avait acheté le film de Zapruder sur l'assassinat de Kennedy. Jackson et Henry Luce ont conservé le film dans les coffres de Time-Life, le tenant à l'écart de la connaissance du public pendant des décennies; on rappelera que Time-Life était une compagnie fondée par J.P. Morgan, le patron de Wasson. De plus, Wasson était un ami proche de George de Mohrenschildt, avec lequel il dirigeait le Russian Student Fund pour les immigrés russes, ce pour le compte de la CIA (voir ci-après), et il a aussi travaillé sur divers programmes centrés sur la Russie avec le frère de George, le professeur Dimitri de Mohrenschildt.[53] La femme de George de Mohrenschildt travaillait pour Abe Zapruder, qui, ironiquement, a filmé l'assassinat de Kennedy. Et bien sûr de Mohrenschildt était l'ami proche de Lee Harvey Oswald, le soi-disant « tireur solitaire ». Il semble que de Mohrenschildt se soit suicidé quelques minutes seulement avant l'arrivée de journalistes venus l'interviewer, et on a retrouvé sur son cadavre un agenda contenant le nom de Wasson et son numéro de téléphone, ainsi que d'autres contacts incluant George H.W. Bush, l'ancien président et directeur de la CIA.

    L'histoire secrète des champignons hallucinogènes (I)

    L'histoire secrète des champignons hallucinogènes (I)

    Ci-dessus: documents obtenus auprès du bureau du shériff de West Palm Beach par Bruce Adamson

    Peu après l'assassinat de Kennedy, Jackson et Luce sont aussi parvenus à obtenir de Marina Oswald qu'elle leur raconte son histoire en exclusivité.

    Bruce Campbell Adamson, qui a publié onze livres sur l'affaire, est considéré comme l'un des principaux chercheurs sur l'assassinat de JFK. Dans ces ouvrages, Adamson identifie systématiquement Wasson comme l'un des principaux suspects dans l'organisation du complot. Au cours des dernières années, j'ai pu vérifier que toutes les assertions d'Adamson sur Wasson étaient véridiques – la plupart d'entre elles sont retranscrites dans les notes de bas de page de cet essai. Voici quelques unes de ces assertions:

     

    Extraits des ouvrages de Bruce Adamson sur l'assassinat de JFK

    Tiré du volume 3a (chronologie de l'assassinat de Kennedy):
    Janv. 1948: allocution de George Kennan au CFR sur la politique soviétique. Étaient présents Arthur Houghton, Jr., Stephen Duggan, Sr., J. C. Campbell, Henry V. Poor et R. Gordon Wasson.
    1952: Alexander Dallin était directeur associé; P. Mosely était directeur de recherche; R.G. Wasson et F. Barghoorn étaient au comité directeur du programme de recherches sur l'URSS. Tous liés à la CIA.
    1953: allocution de George Allen au CFR sur les relations de la Yougoslavie avec l'occident. NAR, J. T. Duce, P. Mosely et R. Gordon Wasson étaient présents. George Allen avait été présenté à Joseph Kennedy par Robert D. Murphy. Alexander Tarsaidze = D. V. Mohr. dans le livre Four Myths.
    Tiré du volume 3b (chronologie de l'assassinat de Kennedy):
    1959: allocution d'Anastas I. Mikoyan au CFR, le 15 janvier. Étaient présents: HFA (CIA), Geo. Kennan, Sig Michelson (CBS), J. Jessup (Luce), Philip Mosely (CIA), K. Roosevelt (CIA), H. Sargeant (CIA), John Gunther, R. G. Wasson (CIA), Fred et James Warburg.
    1960: allocution de Josip Tito au CFR, le 30 septembre. Étaient présents: John Gunther, J. N. Hazard, Arthur A. Houghton, Jr., H. Luce, J. J. McCloy, R. G. Wasson et Daniel Schoor.
    1962: session présidée par Philip Mosely le 8 mai, en tant que représentant de Luce à Moscou. Étaient présents: J. Jessup, R. G. Wasson (CIA).
    Le 27 décembre, allocution de H. Salisbury au CFR, session présidée par R. Gordon Wasson (agent de la CIA).
    1963: allocution de Philip Mosely, consultant de la CIA, le 31 octobre sur le thème « la Russie face à l'Est et l'Ouest ». Étaient également présents A. Doak Barnett, R. Blum, J. C. Campbell, R. Donald [Gordon][54] Wasson (CIA), (AD). Le professeur Frederick Barghoorn était censé être présent, lui aussi. Banghoorn a été arrêté à Moscou deux jours plus tard.
    Tiré de la série d'Adamson sur JFK – volume 4a, p.22:
    L'analyse de Salisbury sur la conspiration de droite à Dallas était-elle dirigée contre H.L. Hunt ou contre l'autorisation d'inscrire le concept d'épuisement des réserves de pétrole dans le bilan comptable? Il ne le précise pas. Nous savons que Harrison était lié à Dimitri Von Mohrenschildt, et qu'il partageait de nombreuses relations avec lui. Le 27 décembre 1962, Harrison E. Salisbury a donné une allocution au CFR sur les implications de la rupture sino-soviétique. R. Gordon Wasson (agent de la CIA) présidait la session. Parmi les autres membres importants présents ce jour-là, on trouve Frank Altschul, Robert Blum, Spruille Braden, Alexander Dallin, George S. Franklin, Jr., et Howland Sargeant. Tous, excepté Blum, ont des liens avec Dimitri et Dulles.
    Pendant que de Mohrenschildt recevait Oswald, Salisbury soutenait que le communisme n'était pas un mouvement unifié et monolithique.[...]
    p. 29:
    En 1952, alors qu'Alex Dallin était le directeur associé du programme de recherches sur l'URSS et que Philip E. Mosely (consultant pour la CIA) en était le directeur, R. Gordon Wasson (agent de la CIA) et Frederick C. Barghoorn, accusé d'être un agent de la CIA, étaient membres du comité directeur du programme de recherche.[...]
    Tiré de la série d'Adamson sur JFK – volume 4b, p57:
    Kennan a fait une allocution à la réunion de janvier 1947 du CFR à New York. La réunion avait pour thème l'esprit soviétique et ses effets sur la politique étrangère soviétique.(53)
    (53). Princeton, bibliothèque Seely G. Mudd, archives Dulles, dossier Kennan, rapport du Council on Foreign Relations du 7 janvier 1947.
    Kennan dirigeait la discussion, et parmi les autres membres présents en relation avec ce sujet, on pouvait trouver: Frank Altschul; Arthur H. Dean; George S. Franklin et Arthur A. Houghton.[...] Les autres membres du CFR qui étaient amis avec Dimitri Von Mohrenschildt incluaient John C. Campbell de Time-Life; Stephen Duggan Sr., dont le fils siégait au comité de rédaction de la Russian Review; Henry V. Poor, de Amcomlib, et R. Gordon Wasson, un agent de la CIA et le directeur du Russian Student Fund.[...]
    p. 58:
    Le 18 mai 1958, Philip Mosely, directeur des études au CFR, fit un discours intitulé « Impressions sur Moscou ». Frank Altschul présidait la séance. Les autres participants étaient Hamilton Fish Armstrong, (époux de Carmen Barnes, qui était une amie de George de Mohrenschildt); Frederick C. Barghoorn (ami de Dimitri et arrêté par le KGB en novembre 1963); John N. Hazard; C.D. Jackson (qui a acheté le film de Zapruder); Henry V. Poor et Howland Sargeant.[...] Il est important de noter que Wasson était un des responsables du programme de recherches sur l'URSS, situé au 401 West 118ème Rue à New York. Parmi les autres membres du bureau directeur de ce programme, on pouvait trouver [...] Philip E. Mosely, Alexander J. Dallin, Frederick C. Barghoorn et R. Gordon Wasson. En 1952, ce programme de recherches sollicitait les conseils éclairés de Dimitri sur l'organisation de l'URSS et sur l'influence des classiques sur la culture soviétique.(57)
    (57). Hoover Institute, archives de la Russian Review, boîte 2, Alexander Dallin à D.V. Mohrenschildt, le 11 avril 1952.
    En 1950, Dulles a donné son approbation pour la candidature de George Kennan à la Century Association, sise au 7 West 43ème Rue à New York. Il semble que Hamilton Fish Armstrong ait nominé Kennan et que Gordon Wasson (agent de la CIA) l'ait soutenu. Le 15 novembre 1950, Dulles a dit de Kennan qu'il était l'un des auteurs les plus compétents en matière de politique étrangère, et qu' « il serait certainement un membre tout à fait désirable pour le Century Club. »(59)
    (59). Princeton, bibliothèque Seely G. Mudd, archives Dulles, dossier Kennan, A. Dulles au comité des admissions, le 15 novembre 1950.
    Tiré de la série d'Adamson sur JFK – volume 8a, p.3:
    Le 30 septembre 1960, le maréchal Josip Tito fit une allocution à une réunion du CFR à New York sur la politique étrangère yougoslave. Les autres personnes qui connaissaient Dimitri Von Mohrenschildt [et] Dulles, et qui sont importants dans l'étude des assassinats des deux frères Kennedy sont: John Gunther, John N. Hazard, Arthur A. Houghton, Jr., Henry R. Luce, John J. McCloy, Edward V. Poor, Daniel Schoor et l'agent de la CIA R. Gordon Wasson.(10)[55]
    (10). CFR meetings vol. XXXVIII, juillet 1960 – juin 1961 (S-Z).
    ~ Bruce C. Adamson

     

     

    James Moore et le chiffon rouge

    Après avoir étudié toutes ces connexions au cours des années, une question revient toujours, lancinante. Qu'en est-il de James Moore? James Moore était un agent de la CIA. Il a donné 2000$ à Wasson pour qu'il puisse partir au Mexique. Voici comment débute cet autre mythe:

    Apparemment, une des « fondations diverses » sur lesquelles comptait Wasson pour se faire financer était le Geschickter Fund à Washington, D.C. Ce fonds lui avait été indiqué comme une source de financement potentielle par James Moore, l'employé de la CIA, lorsque ce dernier avait contacté Gordon en août 1955. Ce fonds, que Gordon ne connaissait pas, était utilisé par la CIA comme un paravent pour acheminer des fonds secrètement. D'après John Marks, dans son livre The Search for the "Manchurian Candidate" (New York: Dell, 1979), Gordon a pu obtenir 2000$ pour financer son expédition du printemps 1956.[56]
    ~ Allan Richardson
    « Nerveux et paranoïaque » est une description adéquate d'un des chimistes de la CIA, James Moore (Lee & Shlain, 1985; Marks, 1979; Stevens, 1987), qui avait secrètement infiltré l'une des petites expéditions de Wasson dans la Sierra Mazateca en 1956.
    Un scientifique du « projet ARTICHOKE » de la CIA avait entrepris un voyage au Mexique, pour partir à la recherche d'un « buisson à la con » et d'autres plantes qui auraient pu avoir pour effet de déranger l'esprit humain, ce qui aurait pu s'avérer utile politiquement pour contrôler l'esprit des ennemis en temps de guerre. De grandes quantités de graines de belles-de-jour avaient été envoyées dans les laboratoires de la CIA pour être analysées par des scientifiques de la CIA. Le but était de produire des composés capables d'obtenir des confessions, de localiser des objets perdus ou volés, et peut-être même de prédire l'avenir. Les champignons qui provoquaient des visions étaient considérés comme particulièrement intéressants dans le cadre de ces recherches. Des documents obtenus grâce au Freedom of Information Act nous montrent que James était un expert en synthèse chimique, qui travaillait pour la CIA. En 1956, s'invita à l'une des expéditions de Wasson au Mexique. Il a permis à Wasson d'obtenir un financement de 2000$ grâce à une fondation-écran de la CIA du nom de Geschickter Fund for Medical Research, Inc. En 1955, Wasson a refusé de collaborer ouvertement avec la CIA.[...] Moore a rassemblé des spécimens pour ses recherches sponsorisées par la CIA, puis il est retourné au Maryland où il a entrepris d'isoler les principes actifs des champignons et des graines de belles-de-jour pour le compte de la CIA. Malheureusement pour lui, Moore s'est avéré incapable de découvrir les agents actifs des champignons; mais l'humanité peut s'estimer heureuse qu'il ait échoué dans cette tâche, puisqu'il est probable que la CIA les auraient utilisés dans le cadre d'une « guerre mentale ».[57][c’est moi qui souligne]
    ~ John W. Allen

    On notera que la citation ci-dessus ne dit pas que Wasson a refusé de travailler pour la CIA. Il est dit que « En 1955, Wasson a refusé de collaborer ouvertement avec la CIA ». En d'autres termes, en admettant que ce que dit Allen est exact, si Wasson a refusé de travailler « ouvertement » pour la CIA, cela ne signifie pas qu'il a refusé de collaborer avec la CIA – deux choses tout à fait différentes. Alors, comment Wasson a-t-il collaboré? Il aurait eu besoin d'un couverture.

    Voici la façon dont Hank Albarelli, l'expert sur le programme MK-ULTRA, décrit le mythe dans son livre A Terrible Mistake:

    Le travail de Gordon Wasson et de sa femme Valentina Pavlovna est particulièrement important en ce qui concerne l'histoire du LSD et des drogues psychotropes. Le couple a parcouru le monde à la recherche de champignons psychoactifs rares et exotiques, et ils furent les premiers à utiliser le terme « ethnomycologie ». Au cours d'une période de quarante ans, les deux époux ont collecté et catalogué « la nourriture des Dieux ». En 1977, Wasson a déclaré qu'à l'occasion de ses nombreuses expéditions au Mexique de 1952 à 1962, « je n'ai jamais envoyé le moindre échantillon à un mycologue américain. Je n'ai pas reçu un centime, pas la moindre subvention d'aucune source gouvernementale. Je suis tout à fait sûr de tout ceci. »
    Il n'y a pas de raison de douter de Wasson, mais ce qu'il ignorait à l'époque de ses excursions, c'est que chacun de ses voyages était surveillé de très près par le gouvernement des États-Unis, et que le moindre échantillon qu'il collectait au Mexique était envoyé dans des laboratoires financés par la CIA. Wasson a également envoyé ses échantillons à Albert Hofmann aux laboratoires de Sandoz, en Suisse. Hofmann, d'après Wasson, « faisait le travail essentiel de synthèse des principes actifs » des échantillons. Là encore, ce que Wasson n'avait pas compris est que le fruit de tous ses efforts et de ceux d'Hofmann était détourné par l'armée américaine et par la CIA, qui avaient des agents infiltrés dans les laboratoires de Sandoz depuis au moins 1948.
    Wasson ignorait également que la CIA avait infiltré la plupart de ses voyages au Mexique. En 1958, le dr. James Moore de l'université du Delaware, secrètement sous contrat avec le TSS [ndt: Technical Services Staff] de la CIA, fit le voyage dans la région de l'Oaxaca au Mexique pour recueillir des échantillons de rivea corymbosa. Moore, d'après Wasson, travaillait en collaboration avec le dr. Rolf Singer, un juif bavarois qui avait fui l'Allemagne nazie en 1933 pour rejoindre la Tchécoslovaquie, avant de s'installer en Argentine. Entre temps, il avait fait le voyage vers les États-Unis où il obtint un travail de chercheur à l'université d'Havard, et en 1948 il quitta les USA pour l'Argentine pour y étudier les champignons hallucinogènes.
    Wasson, dans une interview donnée en 1977, avait laissé entendre que Singer était en cheville avec la CIA par l'intermédiaire de Moore, mais les détails ne sont pas clairs, et il faut dire que Wasson ne s'intéressait pas beaucoup à Singer, et qu'il trouvait ses travaux « hâtifs » et souvent « empruntés » à d'autres. Wasson n'a voyagé qu'une fois avec Moore, en 1956, et il déclare que ce fut une expérience horrible: « c'était un affreux connard... Il espérait trouver des toilettes au Mexique. C'était risible. »
    Wasson raconte également qu'il a été approché une fois par la CIA ou par le FBI: « Je ne suis pas certain de quelle agence [il s'agissait] ». Ils voulaient qu'il « fasse un travail pour le gouvernement ». Il refusa leur proposition, en déclarant que bien que « patriote », il refusait de voir ses travaux classés top-secret: « je voulais publier toutes mes découvertes ».
    Dans la même interview, Wasson déclare qu'Albert Hofmann « travaillait d'une façon ou d'une autre avec la CIA », et que « les découvertes [d'Hofmann] étaient intégralement transmises par Sandoz au gouvernement américain. Sandoz voulait être du bon côté du bâton ». Les liens d'Hofmann avec la CIA n'ont jamais été confirmés officiellement par la CIA, qui refuse systématiquement de commenter ou de révéler des informations sur l'appartenance de citoyens étrangers à son réseau d'agents.[58] [c'est moi qui souligne]
    ~ Hank Albarelli

    Il semble que Wasson ait pris pour habitude de dénigrer les personnes qu'il sait être des agents. J'avais déjà souligné ce point dans mon livre The Holy Mushroom, eu égard à l'attitude de Wasson envers le dr. Andrija Puharich,[59] et je pense qu'il fait la même chose ici avec Moore. Wasson veut ici cacher son propre statut d'agent ou collaborateur de la CIA, ce qui lui permet de se faire passer pour innocent dans toute cette affaire.

    Les récits rapportés ci-dessus semblent totalement impossibles, au regard de toutes les informations montrant l'implication de Wasson dans le CFR et la CIA, et avec toutes ses propres connexions avec des agents de la CIA et la communauté du renseignement au sens large. Je considère toute cette histoire concernant James Moore comme étant un chiffon rouge ou une diversion. Si on considère que Moore n'est qu'une diversion, alors toutes les contradictions du scénario s'estompent d'elles-mêmes. Wasson et Dulles étaient amis; la CIA était au courant des travaux de Wasson depuis le début; Dulles travaillait avec le conglomérat allemand IG Farben, qui était en lien ave Sandoz AG.[60] On a du mal à croire que la CIA avait besoin d'un agent sur place, quand elle disposait déjà de Wasson en personne. Plutôt que d'admettre que l'opération dans son intégralité était une opération commanditée par l'élite/la CIA/la communauté du renseignement, il était préférable d'introduire un agent dans le scénario, avec pour effet d'égarer les chercheurs pour les décennies à venir. De cette manière, Wasson n'avait pas besoin de travailler ouvertement pour la CIA, et il pouvait toujours publier ses livres, qu'il n'a publié que dans des maisons d'édition élitistes – les rendant ainsi trop onéreux pour les gens du commun – et dont il a offery un grand nombre aux membres du CFR et de la CIA. Il s'agissait là d'une manipulation très sophistiquée, qui a égaré plusieurs centaines de chercheurs – mais la vérité finit toujours pas éclater au grand jour. On pourrait envisager que Wasson était le supérieur de Moore à la CIA, et que Dulles a personnellement donné son accord pour l'octroi des 2000$. Dulles et Wasson en ont sûrement discuté autour d'un dîner au Century Club. Wasson avait sans doute besoin d'un chimiste pour son voyage, pour l'aider à rassembler des échantillons de champignons, et éventuellement pour servir de bouc-émissaire si quelqu'un venait à découvrir leur plan.

     

     

    Masha Wasson Britten

    On a du mal à croire que Masha n'était pas au courant de la plupart de ces informations. Dans les archives concernant Frank Altschul à l'université Columbia, on peut trouver une lettre manuscrite de Masha à Altschul dans laquelle elle le remercie pour un week-end qu'ils ont passé ensemble en 1958 après le décès de sa mère, Valentina, dont il s'avère qu'elle était également une amie d'Altschul. Il est difficile de déterminer si Masha et Altschul étaient amants à cette époque, bien qu'elle ait eu 23 ans à ce moment.

    Le 20 janvier 1959
    Cher m. Altschul,
    veuillez me pardonner de ne pas vous avoir écrit plus tôt. Je souhaite vous remercier pour ces moments délicieux que j'ai passés avec vous à la campagne. J'avais réellement besoin de prendre du recul, et je ne peux imaginer un endroit que j'aurais autant apprécié.
    Je me suis bien reposée, ce que je n'avais pu faire depuis bien longtemps. J'ai été très réconfortée d'être entourée par des amis, puisqu'à cette période je venais juste de réaliser ce qui s'était passé [...]
    Je vous remercie une nouvelle fois pour ce merveilleux week-end, et je suis désolée pour le retard.
    Avec tout mon amour,
    Masha[61]

    Altschul n'était pas seulement un banquier, mais, tout comme Dulles, il a été directeur du CFR (1944-72),[62] et a aussi participé à de nombreuses réunions présidées par Wasson en personne – auxquelles Luce était lui aussi présent.[63] Altschul était également un membre du Century Club,[64] et était aussi l'un de ceux qui étaient aux manettes d'opérations secrètes de la CIA comme l'Operation Mockingbird, « une campagne psychologique sur l'information dirigée contre le peuple américain ».[65]

    Le 17 février 1951, Wasson a donné une conférence sur la politique russe au Practicing Law Institute. Il a ensuite fait publier 1000 copies de cette conférence sous la forme d'un petit livre, intitulé Toward a Russian Policy,[66] qu'il avait fait éditer anonymement par la société d'édition de Frank Altschul, Overbook Press. On peut trouver la liste des personnes à qui Wasson avait envoyé une copie du livre dans la collection Overbook Press de l'université de Columbia. On y trouve, entre autres, les noms suivants: Allen W. Dulles, John Foster Dulles, le général Dwight Eisenhower, C.D. Jackson, Henry Luce, Robert Oppenheimer, David Rockefeller, et Frank Wisner.[67]

    Mais je souhaite que vous lisiez la totalité de l'intervention, qui va bientôt paraître dans un ouvrage édité par la société de Frank Altschul, Overbook Press. Puisque Frank est en contacts constants avec m. C.D. Jackson, je suggère que vous portiez ce fait à l'attention de m. Jackson, s'il est intéressé par votre projet.[...][68]
    ~ R. Gordon Wasson

    Le fils de Frank Altschul, Arthur G. Altschul, était lui aussi membre du CFR avec Frank et Wasson,[69] et est devenu un associé de Goldman, Sachs & Co., qui a délesté les contribuables américains de plusieurs milliards de dollars en 2008, bien qu'Arthur soit décédé en 2002.

    Qui ne s'est pas sali les mains dans le monde des produits psychédéliques et de la politique profonde?

    Et c'est ainsi que l'enquête se poursuit...

     

     

    À l'avenir

    Il est évident que l'étude des enthéogènes dans les mythes religieux est un axe de recherche tout à fait valide.

    Ce qui ne ressort pas clairement des travaux de Wasson est la mesure dans laquelle ils correspondent à une enquête sérieuse et honnête sur les champignons dans le cadre de la religion, et ce qui touche à ses motivations secrètes au bénéfice de l'élite au pouvoir. Devant un tribunal, si vous êtes convaincu d'avoir menti sous serment, alors toutes vos déclarations doivent être rejetées. Et bien que Wasson n'ait pas été sous serment et qu'une bonne part de ses recherches (mais pas la totalité) semble valide, il est clair que nous devrons vérifier chaque détail de ses recherches, point par point, avant de pouvoir à nouveau le citer comme une source crédible dans les domaines de l'ethnomycologie et de l'ethnobotanisme.

    Ceux qui déforment la réalité pour assouvir leurs objectifs personnels, sacrifiant au passage la vérité et l'humanité, portent préjudice au monde entier. Si leurs actions avaient pour fondement l'intégrité, ils n'auraient pas besoin d'agir en secret, de pratiquer le sophisme, et d'occulter la vérité au détriment du plus grand nombre, et au bénéfice de quelques uns.

     

     

    Conclusion

    Il nous est parfois difficile de regarder objectivement nos propres mythes et légendes, et de remettre en cause nos propres croyances. En fait, de nombreuses personnes pensent qu'il est plus aisé de continuer à croire en un mythe, que de faire des recherches sérieuses pour faire émerger la vérité ou la véritable histoire cachée derrière ces mythes et légendes.

    Certains mythes et légendes sont fabriqués par ceux dont l'intention est d'occulter certaines informations pour leur bénéfice personnel - « une histoire inventée pour expliquer la réalité tout en l'occultant ». Lorsque l'information est occultée, ceux qui détiennent cette connaissance cachée sont en position de force face à ceux qui l'ignorent.

    Nous pouvons passer toute notre vie à croire à toutes sortes de mythes et légendes, étant induits en erreur par ceux qui souhaitent nous tromper, nous manipuler et nous contrôler, violant ainsi la loi naturelle pour satisfaire leurs désirs irrationnels et égoïstes. Et la vérité a, tout comme les champignons, le pouvoir de libérer notre esprit. L'étude de l'ethnomycologie a permis de mettre au jour l'existence de mythes et de légendes centrés autour des champignons: ceux créés par R. Gordon Wasson.

    Nous avons débuté cet essai avec une citation de Wasson tirée de son livre The Hall Carbine Affair. Voici la suite de cette citation, dans laquelle Wasson nous gratifie d'une leçon de philosophie, et qui va nous permettre d'amener cet article à sa conclusion:

    Les légendes sont souvent une réécriture de l'histoire permettant de mettre en avant une morale. Elles sont trompeuses en tant qu'histoire, mais elles nous aident à comprendre les hommes qui les inventent et croient en elles. En général, nous considérons comme légendes les histoires déformées qui nous relient aux générations précédentes. Mais c'est avant tout parce que, croyant comme nous le faisons à nos propres légendes, nous ne reconnaissons pas celles-ci pour ce qu'elles sont.
    Nous nous proposons dans cet essai de disséquer tendon par tendon, nerf par nerf, une légende actuelle, une légende née avec notre propre génération et [...] qui palpite de la vitalité de l'acceptation non contredite. Ce cas de fausse croyance va être mis à l'épreuve, tout comme la véritable Histoire est mise à l'épreuve. Il ne s'agit ici que d'une modeste petite histoire, mais nous allons l'examiner aussi scrupuleusement que s'il s'agissait d'un événement majeur. Elle débute il y a de cela environ trois quarts de siècle par un événement qui n'avait alors pas grande importance, et qui n'en eut aucune par la suite. Mais c'était sans compter sur toute une école d'écrivains qui se parent des titres d'historiens et de penseurs sérieux, et qui ont décidé de prendre cette histoire en main, de la réécrire et de l'achever.[...]
    En partant de rien, ou de quasiment rien, ces manipulateurs d'opinion ont, par leur acte purement créateur, inventé une histoire, une morale, un avertissement, une économie, et ont dessiné les contours d'un monde meilleur. Une souris avait accouché d'une montagne. Les légendes qui parviennent à s'emparer de l'imagination populaire sont celles qui disent au peuple ce qu'il a envie de croire, et ce fut le cas de cette légende. C'est ainsi que les faits sont devenus fiction, et que la fiction s'est faite Histoire: un incident mineur est sorti de la lampe magique, et s'est transformé sous nos yeux en un Exemple Atroce, authentifié solennellement comme étant la Vérité par notre collège d'augures.
    Broutilles que tout ceci, pourriez-vous dire, et pourquoi y consacrer autant de temps? C'est que l'histoire de cette légende va donner naissance à une morale: une morale à laquelle les auteurs de cette légende n'ont sans aucun doute jamais osé rêver![70]
    ~ R. Gordon Wasson

    Notre propre croyance dans les légendes et mythes wassoniens nous a empêchés d'envisager toute la gravité de la vérité, et encore moins de l'admettre. Nous voulions croire que nous le connaissions, et qu'il n'avait pas pu faire quelque chose de mal.

    Et bien que Maria Sabina ait dit qu'il ne saurait y avoir de remède pour tout le mal qui a été fait, il se peut que cet article, qui a tenté avec honnêteté et intégrité de mettre en avant la vérité sur Wasson et les véritables intentions de l'oligarchie sur les drogues psychédéliques, représente un pas dans la bonne direction. L'honnêteté et l'intégrité peuvent permettre de contrer les effets néfastes des actions de ceux qui, mus par un égoïsme tout bonnement incroyable, ont entravé le développement de notre champ d'étude depuis sa création avec leurs mensonges et leurs intentions cachées. Pourquoi Wasson a-t-il choisi d'être publié dans les magazines Life et This Week, plutôt que dans une revue d'anthropologie?

    Lorsqu'on considère les liens avec Morgan, Skull and Bones, Edward Bernays, C. D. Jackson, Henry Luce, le CFR et la CIA, il semble bien que leur campagne contre Huaulta de Jimenez était intentionnelle, tout comme l'était l'afflux de « hippies, de psychopathes, d'aventuriers et de pseudo-chercheurs » qui a déferlé sur place. S'agissait-il d'une expérience de nature économique, où l'élite bancaire et la CIA voulaient vérifier s'il était possible de corrompre totalement et de soumettre à la loi du marché un village indigène isolé, tout en lançant une campagne de guerre psychologique positiviste?

    De l'espionnage au renseignement, de la propagande aux opérations de contrôle mental pour le compte de l'oligarchie, en passant par l'assassinat d'un président, la véritable histoire de R. Gordon Wasson est bien plus intéressante, et troublante, que nous n'aurions jamais pu l'imaginer.

    Les notes à la fin de cet article contiennent des dizaines de références vers des fonds d'archives universitaires qui contiennent des montagnes de documents sur Wasson – en dehors de ceux contrôlés par Harvard et Masha. En publiant ces sources pour la première fois, je donne aux autres chercheurs un moyen de contourner ce blocus, et de commencer à réunir la documentation nécessaire pour exposer l'histoire cachée de R. Gordon Wasson et des fondements de l'ethnomycologie, ainsi que de la naissance du mouvement psychédélique. Tout ceci n'est que la partie émergée de l'iceberg.

    Mais désormais, le barrage s'est rompu, et Masha ne peut plus endiguer le torrent qui risque de la submerger. Si j'ai tort, alors qu'elle ouvre le fonds d'archives sur Wasson à Harvard, que tout le monde puisse constater qu'il n'y a rien à cacher, et que les citations que j'ai fournies dans cette article sont erronées; j'admettrai alors bien volontiers que j'ai été un idiot.

    Mais si j'ai raison, quelles sont les conséquences? Nous avons vu la dissimulation d'une campagne de propagande et de contrôle mental, fondée sur les champignons et l'ethnomycologie, qui remonte au plus hautes sphères du gouvernement américain, de la communauté du renseignement et des milieux bancaires, et qui pourrait être en lien direct avec MK-ULTRA. Nous avons également vu un effort concerté pour dissimuler les origines d'une des familles les plus fortunées d'Amérique – les Morgan. Nous avons vu des liens avec le fascisme américain. Et ce qui est pire, nous avons dévoilé la possible dissimulation d'une conspiration pour assassiner un président américain – John F. Kennedy.

    Au cours de cette étude de la mythologie psychédélique contemporaine, nous avons disséqué, pour paraphraser Wasson, tendon par tendon, nerf par nerf, une légende actuelle et un mythe qui a démarré il y a environ trois quarts de siècle. Nous avons éprouvé les idées fausses concernant ce mythe de la même façon qu' un historien pourrait traiter l'histoire réelle. Nous avons examiné scrupuleusement tout ce qui avait été raconté par le collège d'augures comme s'il s'agissait d'un événement majeur. Nous avons alors découvert une misérable petite souris, désormais démasquée, et que nous devons à présent remercier avec ironie d'avoir frotté la lampe magique. Voilà en vérité une morale à laquelle l'auteur n'aurait jamais osé rêvé!

    Et nous prenons peut-être nos désirs pour des réalités, mais nous souhaitons à présent que les champignons gardent à l'avenir leur pureté originelle, et qu'ils ne soient plus souillés par les manipulations irrationnelles de l'oligarchie.

    Cet essai est dédié à l'honneur, à la pureté et à la sainteté des champignons - ainsi qu'au peuple mazatèque d'Oaxaca, au Mexique - et particulièrement à ceux de Huaulta de Jimenez, d'où ils proviennent, et qui furent profanés. La religion des mazatèques a été détournée, leur culture infiltrée, leurs sacrements corrompus et commercialisés.

    Une souris a accouché d'une montagne, mais c'est la vérité qui vous rendra libres.

     


    [1] R. Gordon Wasson, The Hall Carbine Affair, 1948, p. v sqq.

    [2] Webster's Third New International Dictionary, intégral, Encyclopedia Britannica, 1986.

    [3] John M. Allegro, The Sacred Mushroom and the Cross, 1970, Gnostic Media, 2009.

    [4] Jan Irvin, The Holy Mushroom: Evidence of Mushrooms in Judeo-Christianity, Gnostic Media, 2008.

    [5] Thomas J Riedlinger, The Sacred Mushroom Seeker, 1990/1997. p. 10.

    [6] R. Gordon Wasson, Seeking The Magic Mushroom, magazine Life, 13 mai 1957

    [7] Masha Wasson Britten, dans The Sacred Mushroom Seeker, edité par Thomas J Riedlinger, 1990/1997. p. 33 sqq.

    [8] R. Gordon Wasson et Valentina Pavlovna Wasson, Mushrooms, Russia and History, Pantheon Books, 1957, p. 4 sqq.

    [9] Ibid.

    [10] Andy Letcher, Shroom, HarperCollins Publishers, 2007, p. 81.

    [11] Valentina Pavlovna Wasson, I Ate the Sacred Mushrooms, dans This Week Magazine, 19 mai 1957. p. 8 sqq.; voir aussi l'entrée de Wikipedia pour le tirage du magazine This Week en 1957.

    [12] Robert Forte à la conférence Horizons de septembre 2008,, New York City, New York.

    [13] John G. Bourke Scatalogic Rites of All Nations, 1891.

    [14] Botanical Museum Leaflets, Harvard University, 10 mars 1963. Vol. 20, No. 2a, p. 39

    [15] Donald H. Pfister, R. Gordon Wasson 1898 - 1986, dans Mycologia, 80(1), 1988, pp. 11-13.

    [16] Thomas Riedlinger, "A Latecomer's View of R. Gordon Wasson", dans Sacred Mushroom Seeker, edité par Thomas Riedlinger, 1990, p. 209

    [17] Eustace Mullins, Les secrets de la Réserve Fédérale, 1993. p. 1

    [18] Ron Chernow, The House of Morgan, 2001 p. 466

    [19] The CFR archives, Princeton University, Mudd Library: MC104, box 451: folder 1 - Mikoyan

    [20] CFR Historical Roster of Directors and Officers - http://www.cfr.org/about/history/cfr/appendix.html

    [21] Hamilton Fish Armstrong, Wasson Archives, Harvard Botanical Museum. En-tête d'une lettre du CFR, datée du 10 novembre 1950. "Cher Gordon: j'ai écrit à ces membres du Century que vous et moi proposons George Kennan en qualité de membre: Boris A. Bakhmeteff, Charles C. Burlingham, Allen Dulles, General Dwight D. Eisenhower, Philip C. Jessup, Geroid Tanquary Robinson, William L. Shirer, Dean G. Acheson, James B. Conant, Edward Mead Earle, Herbert B. Elliston, Joseph C. Grew, William L. Langer, Robert A. Lovett. George m'a donné d'autres noms: Imrie de Vegh, John Foster Dulles, Thomas S. Lamont, Russell C. Leffingwell, Vannevar Bush, Everett Case […]

    [22] Graham Harvey, Shamanism, 2002. p. 433

    [23] John Cloud, When the Elites Loved LSD – Time Magazine, 23 avril 2007

    [24] Abbie Hoffman, Soon to be a Major Motion Picture, New York: G.P. Putnam's Sons, 1980, p. 73

    [25] The CFR archives, Princeton University, Mudd Library: MC104: Box 451: Folder 1, Folder 6; Box 455: Folder 1; Box 459: Folder 4

    [26] Paul Charles Blum Papers, Manuscripts and Archives, Yale University Library, MS 900, 2005-M-080, Box 2: folder 26.

    [27] George F. Kennan papers, Princeton University, Mudd Library, (MC #076), Box 51: folder 2.

    [28] Frank Altschul archives, Columbia University Rare Book & Manuscripts Library, Box 58, folder 1 and 2.

    [29] George F. Kennan papers, Princeton University, Mudd Library, (MC #019), Box 35: folder 27.

    [30] Edward Bernays, Propaganda, 1928, Ch. 1, P. 1.

    [31] US Library of Congress, Bernays collection: Part I: Book File, 1890-1965, n.d. BOX I:459, Wasson, Gordon

    [32] Thomas Riedlinger, "A Latecomer's View of R. Gordon Wasson", dans Sacred Mushroom Seeker, edité par Thomas Riedlinger, 1990, p. 210

    [33] Gordon Wasson. "Drugs: The Sacred Mushroom." The New York Times, 26 septembre 1970, p. 29.

    [34] Hoover Institute, Stanford University. Bertram D. Wolfe papers. Box: 15, Folder: 72

    [35] Ibid.

    [36] John W. Allen, Wasson's First Voyage, http://www.erowid.org/plants/mushrooms/mushrooms_article5.shtml

    [37] Alvaro Estrada, María Sabina: Her Life and Chants, 1981. pp. 90-91, extrait du livre de Gordon Wasson The Wondrous Mushroom, 1980. p. 222.

    [38] Alvaro Estrada, María Sabina: Her Life and Chants, 1981. p. 205.

    [39] Gordon Wasson, The Wondrous Mushroom, 1980. p. 223.

    [40] Andrews papers, Manuscripts and Archives, Yale University Library, box 24: folder 287; box 25: folder 296; box 31: folder 355; box 32: folder 370; box 37: folder 418, 419, 420; box 40: folder 441; box 42: folder 456, 460; box 43: folder 465; box 46: folder 500, 507; box 47: folder 512.

    [41] Ibid.

    [42] Andrews archive, Manuscripts and Archives, Yale University Library, Box 40: folder 441.

    [43] Gordon Wasson, The Hall Carbine Affair, 1948. p. 114

    [44] Ibid., p. 115

    [45] Andrews archive, Manuscripts and Archives, Yale University Library, Box 37: folder 419.

    [46] Ibid., Box 40: folder 441.

    [47] Ibid., Box 42: folder 460.

    [48] Charles Morris, The Tycoons, 2005, p. 337

    [49] Matthew Josephson, Robber Barons, The Great American Capitalists, 1861-1901, 1962. p. 61 sqq.

    [50] Raymond Moley, After Seven Years, University of Nebraska Press, 1971. p. 287

    [51] Eustace Mullins, Les secrets de la Réserve Fédérale, 1993.

    [52] "Our Jerusalem. An American Family in the Holy City 1881-1949." p. 379. Publié par Middle East Export Press.INC. Imprimé au Liban. Copyright, 1950 Bertha Spafford Vesta et Evelyn Wells.

    [53] Russian Review records, Hoover Institute, Box 2: folder 1952.

    [54] "Donald est du groupe o. Je me rappelle que la plupart des sources venaient du CFR, à l'époque où j'étais à New York en 1995." – Bruce Adamson

    [55] Publié avec l'autorisation de Bruce Adamson. Pour voir l'intégralité des recherches d'Adamson sur JFK, rendez-vous sur http://www.ciajfk.com/jfkbooks.html

    [56] Allan Richardson dans The Sacred Mushroom Seeker, edité par Thomas Riedlinger, 1990, p. 203.

    [57] John W. Allen, Wasson's First Voyage (tiré de Mushroom Pioneers) http://www.erowid.org/plants/mushrooms/mushrooms_article5.shtml

    [58] Hank Albarelli, A Terrible Mistake: The Murder of Frank Olson and the CIA's Secret Cold War Experiments, Trine Day, 2009. P. 359

    [59] Jan Irvin, The Holy Mushroom: Evidence of Mushrooms in Judeo-Christianity, Gnostic Media, 2008, p. 24

    [60] Voir l'entrée sur Allen Dulles sur WikiPedia, et voir aussi l'entrée de l'Encyclopedia Britannica sur Novartis AG: http://www.britannica.com/EBchecked/topic/421043/Novartis-AG

    [61] Frank Altschul archives, Columbia University Rare Book & Manuscript Library, Box 58: folder 1 and 2.

    [62] Liste des directeurs et dirigeants du CFR http://www.cfr.org/about/history/cfr/appendix.html

    [63] The CFR archives, Princeton University, Mudd Library: MC104: Box 451: Folder 1, Folder 6; Box 455: Folder 1; Box 459: Folder 4

    [64] Frank Altschul archives, Columbia University Rare Book & Manuscript Library, Box 58: folder 1 and 2.

    [65] Peter Phillips, Lew Brown, et Bridget Thornton, US Electromagnetic Weapons and Human Rights, Sonoma State University, Project Censored Media Freedom Foundation, 2006. http://globalresearch.ca/articles/ElectromagWeapons.pdf

    [66] Alexander Kazem-Bek papers, Columbia University Rare Book & Manuscript Library, Box 9: folder 13.

    [67] Overbrook Press collection, Columbia University Rare Book & Manuscript Library, Box 9: folder 287.

    [68] Dwight MacDonald Papers, Manuscripts and Archives, Yale University Library, Box 55: folder 346

    [69] The CFR archives, Princeton University, Mudd Library: MC104, box 451: folder 1 - Mikoyan

    [70] R. Gordon Wasson, The Hall Carbine Affair, 1948, p. v sqq.

     

     

    *******************************************************

    Lire la seconde partie de la série sur l'histoire secrète des champignons hallucinogènes.

     

     


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  • Commentaires

    1
    h3kt0r
    Lundi 3 Août 2015 à 16:45

    cool Bravo !

    Et mille mercis pour cette excellente traduction d'un article qui serait resté lettre morte pour une majorité de francophones.

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